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PLAFOND DU SALON DF LA PAIX, PAR DELACROIX

SALON DE LA PAIX

Laomédon, exposée pour être dévorée par un monstre marin, comme Andromède et comme Angélique; il écorche le lion de Némée pour se revêtir de sa peau; il apporte sur ses robustes épaules le sanglier d'Érymanthe, qu'il a pris tout vivant à la course.

Dans un autre cadre, placé entre le Vice et la Vertu, à ce carrefour du chemin où la vie se bifurque comme TY de Pythagore, il n'hésite pas à suivre le guide austère qui mène à la gloire à travers les travaux et les périls.

Le dernier tableau de la série représentait Hercule arrivé au bout de la terre et se reposant auprès de ces colonnes fameuses, bornes du monde, au delà desquelles verdit l'immense Océan, aux solitudes inconnues. Le demi-dieu est assis dans une attitude de repos puissant, avec la tranquillité d'un héros qui n'a plus rien à faire, et dont la mis-

neptune, par delacroix (salon de la paix).

sion est accomplie. Cette figure est superbe; on ne saurait mieux rendre la majesté formidable et calme de la force, et la joie sereine d'une grande tâche terminée. Au second plan le soleil, ayant terminé sa course, replonge dans la mer avec son attelage fumant; les teintes violettes du crépuscule se mêlent à l'azur froid du soir. Tout est quiétude, silence, fraîcheur. La symbolique journée du héros dompteur de monstres et protecteur des opprimés est finie; le monde peut respirer.

Le lien qui rattachait ces sujets à l'idée principale exprimée dans le plafond circulaire était sensible à l'esprit comme aux yeux :

Hercule promenait l'éternelle Justice

Sous un manteau sanglant, taillé dans un lion.

C'était le chevalier errant, le redresseur de torts du monde fabuleux; il réduisait les forces désordonnées et rebelles, achevait de faire disparaître les Chimères hybrides, échappées aux cataclysmes des déluges, tuait les brigands et, mettant ses muscles invincibles au service des faibles, il préparait le règne de la Paix.

Cette œuvre considérable, pour laquelle l'administration municipale avait alloué au maître une somme de 3o,ooo francs, fut

commencée en i852 et terminée dans le cours de Tannée 1854. Delacroix en entreprit les études peu de temps après l'achèvement du plafond de la galerie d'Apollon. Les études sur toile furent très sommaires; le maître n'exécuta qu'un carton pour le grand plafond, un autre pour l'un des caissons et une esquisse pour un dessus de porte. 11 lit, par contre, une

hercule enchaine neree. par delacroix

(salon de la paix;.

série considérable de dessins au crayon et à la plume, dessins très étudiés, qu'il eut l'intention un instant de publier en album lithographique; un marchand de couleurs se préoccupa de lui préparer^ dans ce but, un papier à lithographie spécial; mais Delacroix ne donna pas suite à ce projet, la sujétion de se servir exclusivement de ce papier le gênant beaucoup; le grand artiste prenait, en effet, le premier morceau de papier venu qui lui tombait sous la main lorsqu'il avait à fixer une idée quelconque dans un moment d'inspiration.

Dans les agendas, carnets de poche et albums inédits de Delacroix, nous avons trouvé un certain nombre de passages plus ou moins longs, se rapportant à l'exécution de l'œuvre de l'Hôtel de Ville. Ainsi, à la date du 2 février i852, Delacroix note que c'est ce jour-là qu'il a trouvé, ou à peu près, et jeté sur toile la première pensée de son plafond : cette esq^uisse représentait la

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Paix, assise sur un trône dans les nuages, ayant à sa droite Cérès qui chasse Mars, et à sa gauche l'Abondance faisant face à la Discorde. La Terre demande grâce. On éteint les torches, on relève les morts, on s'embrasse; Jupiter, dans le ciel, s'apprête à jeter ses foudres. Cette esquisse, qui mesure 3o centimètres environ, avait été acquise à la vente posthume de Delacroix par feu Leighton, l'éminent artiste anglais, président de la Royal Academy. Elle est particulièrement remarquable par son coloris superbe et

hercule etouffe antee, par delacroix (salon de la paix).

par son caractère décoratif. C'est là que Delacroix a trouvé ce premier ton si original du ciel, qui excitait une admiration profonde, pour ne pas dire un vif étonnement, parmi les peintres.

A la date du i3 février, le maître note qu'il est fort occupé de la composition des caissons. Les sujets représentaient Mars enchaîné, Neptune apaisant les flots, Bacchus pressant une grappe dans un cratère, Mercure s'attachant ses pétases, Minerve, Cérès, Vénus, les Muses, etc. Delacroix exécuta ces études au pastel, dans une coloration très blonde et très fraîche; mais elles ne lui servirent que fort peu; la composition définitive présenta des modifications très sensibles à tous les points de vue.

Le 20 février i852, d'après son agenda, Delacroix travaille aux

gg L'ANCIEN HOTEL DE VILLE.

dessus de porte et choisit, comme sujets des compositions, les diverses phases de la vie d'Hercule :

Hercule, allaité par Junon et Minerve.

Hercule, entre le Vice et la Vertu.

Hercule écorche le lion de Némee.

Hercule emporte le sanglier d'Érymanthe.

Hercule délivre Hésione.

Hercule étouffe Antée.

Hercule est vainqueur d'Hippolyte.

Hercule enchaîne Persée.

Hercule tue le Minotaure.

Hercule rend Alceste à son mari.

Hercule, au.\ colonnes d'Hercule.

Vers le 8 avril, les esquisses de ces dessus de porte étaient terminées; elles avaient été exécutées sur des petites toiles de lo, dans une tonalité un peu sombre.

Le 8 mars, M. Andrieu, Télève préféré de Delacroix, « son clerc », comme il l'appelait amicalement, commençait à tracer sur la toile définitive les premiers traits de la composition, pendant que le maître achevait les esquisses des dessus de porte. Delacroix avait en ce moment son atelier rue Notre-Dame-de-Lorette. Suivant son habitude, il passa plusieurs jours à composer sa palette, en faisant broyer des tons composés, auxquels il donnait des noms ou des chiffres spéciaux M. Andrieu possède une grande quantité de ces essais sur toile, sur papier et sur panneau, essais fort curieux tant au point de vue scientifique qu'au point de vue artistique. Les dessins des personnages furent pris sur les bas-reliefs artistiques dont Delacroix possédait une superbe collection, et qu'il copiait très souvent avec une passion toujours nouvelle.

Pendant l'exécution du travail à l'ateHer, rien à signaler de particulier et d'intéressant dans les agendas ou dans les albums,

CHEMINEE DU SAlOS DE LA PAIX, APRES L INCENDIE.

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lOI

sinon quelques petits incidents secondaires, relatifs à la palette : te Le petit violet ou le gros vert étaient broyés trop clairs ou trop foncés; on devait ajouter sur la palette un mélange de cire vierge fondue dans de l'essence de térébenthine rectifiée, pour donner à la peinture le mat exigé par l'éclairage de l'emplacement à l'Hôtel de Ville. »

Vers le 19 octobre, M. Haro commença à maroufler sur les parois du plafond. Pendant ce travail, il fut fait bonne garde autour du salon de la Paix; personne n'était admis à voir l'œuvre du maître.

Dans son agenda, Delacroix note, à ce propos, ce qui suit :

Mardi ig octobre.

Commencé à coller à l'Hôtel de Ville. Tous les jours suivants j'}^ serai assidu; je ne pense guère commencer à retoucher que samedi ou dimanche.

Mercredi 20 octobre.

Ce matin j'ai fait enlever toutes les planches, et la vue de l'ensemble m'a rassuré. Tous mes calculs relatifs à la proportion et à la grâce de la composition locale sont justes, et je suis ravi de cette partie du travail. Les obscurités, qui sont l'effet de cette salle et auxquelles il était impossible de s'attendre à ce degré, seront facilement corrigées, je l'espère.

Vendredi 22 octobre.

Travaillé toute la journée à mes retouches du plafond, et tous ces jours dessiné, avec des chances diverses d'ennui et de joie, ce qu'il y a à faire en gigantesque; mais, si je ne suis pas malade, je m'en tirerai.

Une indisposition, en eff'et, vint empêcher Delacroix de terminer à temps le travail de retouche. Un mois après, il écrit, à la suite d'une séance à la mairie du quatrième arrondissement pour le choix des membres du jury :

Déjà fort indisposé, je suis rentré, après avoir été un instant à l'Hôtel de Ville et ai fait tout le chemin à pied; mais c'est peut-être une vaillantise, qui ne m'a pas réussi. Peut-être eussé-je été plus malade sans cela? Mais, à partir de ce jour, a commencé l'indisposition qui m'a fort retenu et fort donné à penser sur la sottise de vouloir se « crever » de travail et compromettre tout par le sot amourpropre d'arriver à temps.

A dater de ce jour, Delacroix ordonna de faire couvrir de papier les peintures du salon de la Paix, et se décida à attendre,

hacchus, rar delacroix (salon de la paix).

pour les montrer au public, qu'il en fût content et qu'il eût achevé le travail de retouche.

Voici ce qu'il écrit sur cet incident, à la date du samedi 27 novembre :

Il est décidé que mes plafonds de peinture vont être couverts de papier et la salle livrée au public. J'en suis enchanté; j'aurai le temps d'y revenir à loisir. Je viens d'examiner tous les croquis qui m'ont servi à faire ce travail. Combien y en a-t-il qui m'ont grandement satisfait au commencement et qui me paraissent faibles, insuffisants ou mal ordonnés ! Depuis que les peintures sont avancées, je ne puis assez me dire qu'il faut beaucoup de travail pour amener un ouvrage au degré d'impression dont il est susceptible. Plus je le reverrai, plus il gagnera, du côté de l'expression, que la touche disparaisse, que la prestesse de l'exécution n'en soit plus le mérite. Il n'j' a nul doute a cela, et encore combien de fois n'arrivet-il pas qu'après ce travail obstiné qui a retourné la pensée dans tous les sens, la main obéit plus vite et plus sûrement pour donner aux dernières touches la légèreté nécessaire?

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Delacroix reprit, le 20 juin i853, le travail de retouche du plafond de la Paix. Ce ne fut qu'au prix d'efforts inouïs que Ton put raviver les peintures. Les tons clairs que Ton y plaçait étaient aussitôt dévorés par les dessous. On repeignit en bleu de ciel le fond des caissons , pour qu'ils s'harmonisassent avec les autres peintures; quelques parties de la composition furent même modifiées. Enfin, le 19 novembre, Delacroix lança des invitations dans le monde artistique et dans le monde officiel. On fut

mars enchaine, par d f. lacroix (salon de la paix),

unanime à proclamer le plafond du salon de la Paix un chefd'œuvre et le pendant superbe du Triomphe d'Apollon du Louvre. A une fête qui eut lieu dans le courant de décembre, Delacroix put se rendre compte de l'effet des peintures à la lumière du gaz, au milieu de la foule et dans l'atmosphère surchargée d'un bal; il constata, à son grand chagrin, que, malgré tous les efforts, malgré toutes les retouches, la tonalité générale était restée sombre. Plus tard, dans l'exécution d'autres travaux, il ne cessait de répéter à ses aides : « N'allons pas faire comme à l'Hôtel de Ville. »

Dans la correspondance de Delacroix, publiée par M. Philippe Burty, nous trouvons les passages suivants relatifs à son

œuvre du salon de la Paix, et incidemment au plafond d'Ingres qui décorait le salon de l'empereur.

5 mai i853.

A M. X... J'ai eu, il y a quelques mois, un désappointement d'un autre genre. Vous avez eu la bonté de me parler de mes travaux de l'Hôtel de Ville que je considérais comme finis au mois de novembre, après avoir travaillé énor-

hercule vain (^u eur d hiprolyte, par delacroi.x (salon de la pai.k).

mément pendant six mois pour obtenir le résultat. Le salon est si mal éclairé que je me suis vu forcé à retoucher partout et, comme je ne pouvais avoir assez de temps pour cette opération avant les fêtes qu'on se proposait de donner, j'ai fait couvrir le tout pour reprendre au printemps.

Ce mercredi, 1834.

A M. Andrieu... Ayez la bonté de refaire un ciel plus clair à la Muse par exemple, pas trop uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faitesen autant à la Minerve et, si vous le voulez, à la Vénus... Je ne serai pas en train de faire quoi que ce soit avant d'avoir revu aux lumières.

7 mars 1854.

J'ai achevé, mais seulement depuis peu de temps, mes travaux de l'Hôtel de Ville, à cause des retouches que j'ai été obligé d'y faire par suite de leur effet aux lumières que je n'avais pas suffisamment calculé.

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9 mai itiS4-

A M. X... Je ne sais si mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de votre appréciation que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de votre avis, à sçavoir [sic] que les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture et qu'il faut que chaque chose soit à sa place. Je trouve aussi que vous avez bien fait d'exprimer l'opinion qu'il est ridicule de ne rien voir à l'Hôtel de Ville qui rappelle l'Hôtel de Ville : Mars, les Muses, Napoléon dans les nuages, n'ont

hercule delivre hesione, par delacroi.x (salon de la paix).

effectivement rien de commun avec ce qui se passe dans une municipalité et l'on pouvait consacrer à cet objet une bonne partie des décorations.

De Tœuvre de Delacroix, il ne reste plus aujourd'hui que quelques esquisses partielles qui ont figuré à la vente de son atelier, esquisses acquises par MM. Leighton, Isambert et Dejean. Le feu, en même temps qu'il détruisait l'original, a anéanti les cartons et les dessins qui avaient servi à son exécution. M. Andrieu, auquel le maître les avait donnés, s'en était dessaisi quelques années auparavant en faveur du musée de la ville de Paris. Et le musée tout entier a été brûlé!

Le salon de la Paix était orné en outre de peintures décoratives exécutées par Oury, comprenant huit caissons-panneaux ren-

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foncés, ayant i",25 de hauteur sur 2", 33 de largeur et renfermant chacun quatre écussons de feuilles de laurier sur fond d'or, modelés avec ombres portées, moulures, listels et oves formant cadres, exécutés en or rehaussé de tons blancs à chaque panneau. La cheminée monumentale constituait une œuvre remarquable par ses proportions et par sa décoration : deux cariatides de marbre supportaient un attique, sur lequel étaient placés deux génies et les armes de la ville. Au milieu était une figure allégorique de la Paix, assise sur un siège et tenant à la main un rameau d'olivier. Un génie et deux cornes d'abondance déversant des fleurs couronnaient le fronton.

GALERIE DKS FETES, H. L.

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