‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 101 sur 192 · Geffroy, Gustave III, I · texte numérisé non relu

Geffroy, Gustave III, I

2. Villemain, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, IV, 409.

3. Grimm, Corresp. littéraire, FV, 176. — De Ségur, Mémoires, I, 113.

rues comblées, les fenêtres, les escaliers et les balcons chargés d'admirateurs, au théâtre une salle enivrée qui ne cesse de l'applaudir, au dehors un peuple entier qui le reconduit avec des vivats, dans ses salons une affluence aussi continue que chez le roi, de grands seigneurs pressés contre la porte et tendant l'oreille pour saisir un de ses mots, de grandes dames debout sur la pointe du pied épiant son moindre geste. « Pour concevoir ce que j'é- « prouvais, dit un des assistants, il faudrait être dans l'at- « mosphère où je vivais ; c'était celle de l'enthousiasme. » « Je lui ai parlé, » ce seul mot faisait alors du premier venu un personnage. En effet, il avait vu le merveilleux chef d'orchestre qui, depuis cinquante ans, menait le bal tourbillonnant des idées graves ou court-vêtues, et qui, toujours en scène, toujours en tête, conducteur reconnu de la conversation universelle, fournissait les motifs, donnait le ton, marquait la mesure, imprimait l'élan et lançait le premier coup d'archet.

Notez les cris qui l'accueillent ; « Vive l'auteur de « la Henriade, le défenseur des Calas, l'auteur de la Pu- « celle ! » Personne aujourd'hui ne pousserait le premier ni surtout le dernier bravo. Ceci nous indique la pente du siècle ; on demandait alors aux écrivains non-seulement des pensées, mais encore des pensées d'opposition. Désœuvrer une aristocratie, c'est la rendre frondeuse; l'homme n'accepte volontairement la règle que lorsqu'il contribue à l'appliquer. Voulez-vous le rallier au gouvernement ? Faites qu'il y ait part. Sinon, devenu spectateur, il n'en verra que les fautes, il n'en sentira que les froissements, il ne sera disposé qu'à critiquer et à siffler. En effet, dans ce cas, il est comme au théâtre ; or, au théâtre

on veut s'amuser, et d'abord ne pas être gêné. Que de gônes dans l'ordre établi, et même dans tout ordre établi! — En premier lieu, la religion. Pour les aimables» oisifs » que décrit Voltaire*, pour « les cent mille personnes qui « n'ont rien à faire qu'à jouer et à se divertir, » elle est le pédagogue le plus déplaisant, toujours grondeur, hostile au plaisir sensible, hostile au raisonnement libre, brûlant les livres qu'on voudrait lire, imposant des dogmes qu'on n'entend plus. A proprement parler, c'est la bête noire ; quiconque lui lance un trait est le bien venu. — Autre chaîne, la morale des sexes. Elle semble bien lourde à des hommes de plaisir, aux compagnons de Richelieu, Lauzun et Tilly, aux héros de Crébillon fils, à tout ce monde galant et libertin pour qui l'irrégularité est devenue la règle. Nos gens de bel air adopteront sans difficulté une théorie qui justifie leur pratique. Ils seront bien aises d'apprendre que le mariage est une convention et un préjugé. Ils applaudiront Saint-Lambert lorsqu'à souper, levant un verre de Champagne, il proposera le retour à la nature et les mœurs d'Otaïti*. — Dernière entrave, le gouvernement, la plus gênante de toutes ; car elle applique les autres et comprime l'homme de tout son poids joint à tout leur poids. Celui-ci est absolu, il est centralisé, il procède par faveurs, il est arriéré, il commet des fautes, il a des revers : que de causes de mécontentement en peu de mots ! Il a contre lui les ressentiments vagues et sourds des anciens pouvoirs qu'il a dépossédés, états provinciaux, parlements, grands personnages de province, nobles de la vieille roche qui, comme des Mirabeau, conservent l'esprit féodal, et comme le père de Chateaubriand, appellent l'abbé Raynal un

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