‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 104 sur 192 · Auberlio, p · texte numérisé non relu

Auberlio, p

« faisant les habits ecclésiastiques, en évoques, abbés, a moines, religieuses. » — L'antipathie est si grande que les plus médiocres livres font fureur dès qu'ils sont antichrétiens et condamnés comme tels. En 1748, un ouvrage de Toussaint en faveur de la religion naturelle, les MœurSy devient tout d'un coup si célèbre « qu'il n'y a personne « dans un certain monde, dit Barbier, homme ou femme « se piquant d'esprit, qui ne veuille le voir. On s'aborde « aux promenades en se disant : Avez-vous lu les Mœurs? « — Dix ans plus tard on a dépassé le déisme. « Le malé- « rialisme, dit encore Barbier, c'est le grand grief... ». « Presque tous les gens d'étude et de bel esprit, écrit « d'Argenson, se déchaînent contre notre sainte reli- « gion....Elle est secouée de toutes parts, et, ce qui anime « davantage les incrédules, ce sont les efforts que font les « dévots pour obliger à croire. Ils font des livres qu'on « ne lit guères; on ne dispute plus, on se rit de tout, et « l'on persiste dans le matérialisme. » Horace Walpole, qui en 1765 revient en France et dont le bon sens prévoit le danger, s'étonne de tant d'imprudence : «J'ai dîné « aujourd'hui, dit-il, avec une douzaine de savants; quoi- « que tous les domestiques fussent là pour nous servir, « la conversation a été beaucoup plus libre, môme sur « l'Ancien Testament, que je ne le souffrirais à ma propre « table en Angleterre, n'y eût-il pour l'écouter qu'un va- « let de pied. » On dogmatise partout. « Le rire est aussi « démodé que les pantins ou le bilboquet. Nos bonnes « gens n'ont plus le temps d'être gais, ils ont trop à faire; « il faut d'abord qu'ils mettent par terre Dieu et le roi ; « tous et chacun, hommes et femmes, s'emploient en con- « science à la démolition. A leurs yeux je suis un infi- « dèle, parce que j'ai encore quelques croyances debout. »

1. Horace Walpole, Letters and correspondance. 27 septembre 1765, 18 et 28 octobre. 19 novembre 1766.

— « Savez vous ce que sont les philosophes et ce que* ce « mot signifie ici ? D'abord il comprend presque tout le « monde ; ensuite il désigne les gens qui se déclarent en- « nemis du papisme, mais qui, pour la plupart, ont pour « objet le renversement de toute religion. » — « Ces sa- « vants, je leur demande pardon, ces philosophes sont « insupportables, superficiels, arrogants et fanatiques. Ils « prêchent incessamment, vous ne sauriez croire avec a quelle liberté, et leur doctrine avouée est l'athéisme.... « Voltaire lui-même ne les satisfait plus; une de leurs da- « mes prosélytes me disait de lui : Il est bigot, c'est un a déiste. »

Ceci est bien fort, et pourtant nous ne sommes pas au bout : car, jusqu'ici, l'impiété est moins une conviction qu'une mode. Walpole, bon observateur, ne s'y est pas trompé. « D'après ce que je vous ai dit de leurs opinions « religieuses ou plutôt irréligieuses, ne concluez pas, ft écrit-il, que les personnes de qualité, les hommes du « moins, soient athées. Heureusement pour eux, pauvres « âmes ! Ils ne sont pas capables de pousser le raisonne- « ment si loin, mais ils disent oui à beaucoup d'énormi- « lés, parce que jc'est la mode et qu'ils ne savent com- « ment contredire. » A présent que « les petits maîtres « sont surannés » et que tout le monde « est philosophe », « ils sont philosophes; » il faut bien être comme tout le monde. Mais ce qu'ils goûtent dans le matérialisme nouveau, c'est le piquant du paradoxe et la liberté du plaisir. Ce sont des écoliers de bonne maison qui font des niches à leur précepteur ecclésiastique. Ils empruntent aux théories savantes de quoi lui mettre un bonnet d'âne, et leurs fredaines leur plaisent davantage quand elles sont assaisonnées d'impiété. Un seigneur de la cour ayant vu le tableau de Doyen, Sainte Geneviève et les pestiférés ^ fait le lendemain venir le peintre dans sa petite maison chez sa maîtresse : « Je voudrais, lui dit-il, que vous peignissiez

« madame sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en « branle; vous me placeriez, moi, de façon que je sois à « portée de voir les jambes de cette belle enfant, et même « mieux, si vous voulez égayer davantage votre tableau *. » La chanson si leste sur Marotte « court avec fureur »; « au « bout de quinze jours que je l'ai donnée, dit Collé, je « n'ai rencontré personne qui n'en eût une copie; et c'est « le vaudeville, je veux dire l'assemblée du clergé qui « fait toute sa vogue. » — Plus un livre licencieux est irréligieux, plus il est goûté ; quand on ne peut l'avoir imprimé, on le copie. Collé compte « peut-être deux mille « copies manuscrites de la Pucelle de Voltaire, qui en un « mois se sont répandues à Paris. » Les magistrats, euxmêmes ne brûlent que pour la forme. « Ne croyez pas « que monsieur l'exécuteur des hautes-œuvres ait la per- « mission de jeter au feu les livres dont les titres figurent « dans l'arrêt de la Cour. Messieurs seraient très-fâchés a de priver leurs bibliothèques d'un exemplaire de cha- « cun de ces ouvrages qui leur revient de droit, et le gref- « fier y supplée par quelques malheureux rôles de chicane « dont la provision ne lui manque pas '. »

Mais, à mesure que le siècle avance, l'incrédulité, moin» bruyante, devient plus ferme. Elle se retrempe aux sources ; les femmes elles-mêmes se prennent d'engouement pour les sciences. En 1782* un personnage de Mme de Genlis écrit : « H y a cinq ans je les avais laissées « ne songeant qu'à leur parure, à l'arrangement de leurs a soupers; je les retrouve toutes savantes et beaux-es- « prits ». Dans le cabinet d'une dame à la mode, on trouve, à côté d'un petit autel dédié à la Bienfaisance ou à l'Ami-

1. Journal et mémoires de Collé publiés par H. Bonhomme, II, 24 (octobre 1755) et III, 165 (octobre 1767).

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