CHAPITRE III
La classe moyenne. — Ancien esprit du Tiers. — Les aCTaires publiques ne regardaient que le roi. — Limites de l'opposition janséniste et parlementaire. — IL Changement dans la condition du bourgeois. — Il s'enrichit. — Il prête à l'État. — Danger de sa créance. — Il s'intéresse aux affaires publiques. — III. Il monte dans l'échelle sociale. — Le noble se rapproche de lui. — Il se rapproche du noble. — Il se cultive. — Il est du monde. — Il se sent l'égal du noble. — Il est gêné par les privilèges. — IV. Entrée de la philosophie dans les esprits ainsi préparés. — A ce moment celle de Rousseau est en vogue. — Concordance de cette philosophie et des besoins nouveaux. — Elle est adoptée par le Tiers. — V. Effet qu'elle produit sur lui. — Formation des passions révolutionnaires. — Instincts de nivellement. — Besoin de domination. — Le Tiers décide qu'il est la nation. — Chimères, ignorance, exaltation. — VI. Résumé.
Pendant longtemps, la philosophie nouvelle, enfermée dans un cercle choisi, n'avait été qu'un luxe de bonne compagnie. Négociants, fabricants et boutiquiers, avocats, procureurs et médecins, comédiens, professeurs ou curés, fonctionnaires, employés et commis, toute la classe moyenne était à sa besogne. L'horizon de chacun était restreint; c'était celui de la profession ou du métier qu'on exerçait, de la corporation dans laquelle on était compris, de la ville où on était né et tout au plus de la province où l'on habitait*. La disette des idées et la modestie du cœur
1. J'ai pu moi-même constater ces sentiments par les récits de vieillards morts il Y a vingt ans. — Cf. Les Mémoires manuscrits du libraire Hardy (analysés par Aubertin} et les Voyages cC Arthur Young.
confinaient le bourgeois dans son enclos héréditaire. Ses yeux ne se hasardaient guère au delà, dans le territoire interdit et dangereux des choses d'État; à peine s'il y coulait un regard furtif et rare; les affaires publiques étaient « les affaires du roi ». — Point de fronde alors, sauf dans le barreau, satellite obligé du Parlement et entraîné dans son orbite. En 1718, après un lit de justice, les avocats de Paris s'étant mis en grève, le régent s'écriait avec colère et surprise : « Quoi ! ces drôles-là s'en a mêlent aussi' ! «Encore faut-il remarquer que, le plus souvent, beaucoup d'entre eux se tenaient cois. « Mon « père et moi, écrit plus tard l'avocat Barbier, nous ne a nous sommes pas mêlés dans ces tapages, parmi ces a esprits caustiques et turbulents ». — Et il ajoute cette profession de foi significative : cf Je crois qu'il faut faire « son emploi avec honneur, sans se mêler d'affaires d'État « sur lesquelles on n'a ni pouvoir ni mission. » — Dans toute la première moitié du dix-huitième siècle, je ne vois dans le Tiers-état que ce seul foyer d'opposition, le Parlement et, autour de lui, pour attiser le feu, le vieil esprit gallican ou janséniste. « La bonne ville de Paris, a écrit Barbier, en 1733, est janséniste de la tête aux « pieds », non-seulement les magistrats, les avocats, les professeurs, toute l'élite de la bourgeoisie, « mais encore « tout le gros de Paris, hommes, femmes, petits enfants, a qui tiennent pour cette doctrine, sans savoir la matière, K sans rien entendre aux distinctions et interprétations, a par haine contre Rome et les jésuites. Les femmes, « femmelettes et jusqu'aux femmes de chambre, s'y fea raient hacher... Ce parti s'est grossi des honnêtes gens « du royaume qui détestent les persécutions et l'injus- « tice ». — Aussi, quand toutes les chambres de magistrature, jointes aux avocats, donnent leur démission et