Marquis de Mirabeau, Traité de la populalion, p
2. De Tocqtieville, ib., p. 180. Ceci est prouvé par les registres de la capilation qu'on payait au domicile réel.
3. Renauldon, ib l'réface, p. 5. — Anne Plumplre, A narrative of three
vence au sortir de la Révolution dit que, détestés à Aix, ils sont très -aimés sur leurs terres. « Tandis que dc- « vant les premiers bourgeois ils passent la tête haute, « avec un air de dédain, ils saluent les paysans avec une « courtoisie et une affabilité extrêmes. » Un d'eux distribue aux femmes, enfants, vieillards de son domaine de la laine et du chanvre pour filer pendant la mauvaise saison, et, à la fin de l'année, il donne un prix de cent livres aux deux meilleures pièces de toile. En nombre de cas, les paysans acquéreurs leur ont volontairement restitue leurs terres au prix d'achat. — Autour de Paris, près de Romainville, après le terrible orage de 1788, on prodigue les aumônes ; « un homme fort riche distribue aussitôt « pour son compte quarante mille francs aux malheu- « reux qui l'entourent; » pendant l'hiver, en Alsace, à Paris, tout le monde donne ; « devant chaque hôtel d'une « famille connue brûle un vaste bûcher, où nuit et jour « les pauvres viennent se chauffer. » — En fait de charité, les moines qui résident et sont témoins de la misère publique restent fidèles à l'esprit de leur institut. A la naissance du Dauphin, les Auguslins de Montmorillon en Poitou ont payé de leurs deniers les tailles et corvées de dix-neuf pauvres familles. En 1781, en Provence, les Dominicains de Saint-Maximin ont nourri leur district où l'ouragan avait détruit les vignes et les oliviers. « Les « Chartreux de Paris donnent aux pauvres 1800 livres < de pain par semaine. Pendant l'hiver de 1784, les au- » mônes sont augmentées dans toutes les maisons re- « ligieuses : leurs fermiers distribuent des secours aux -' habitants pauvres des campagnes, et, pour fournir à « ces besoins extraordinaires, plusieurs communautés
ycars' résidence in France from 1802 to 1805. II, 357. — Baronne d'Oberkirk, Mémoires, II, 389. — De l'élat religieux, par les abbés de Bonnefoi el Bernard, 1784, p. 295. — Mme Vigée-Lebrun, Souvejiirs, p. 171.
« ajoutent à la rigueur de leurs abstinences.» — Quand, à la fin de 1789, il s'agit de les supprimer, je rencontre en leur faveur nombre de réclamations écrites par des officiers municipaux, par les notables, par une foule d'habitants, artisans, paysans, et ces colonnes de signatures rustiques sont vraiment éloquentes. Sept cents familles de Cateau-Cambrésis * dressent une supplique, pour garder « les dignes abbés et religieux de l'abbaye de Saint- « André, leurs pères communs et bienfaiteurs, qui les « ont nourris pendant la grêle. » Les habitants de Saint- Savin, dans les Pyrénées, « peignent avec des larmes de « douleur leur consternation, » à l'idée qu'on va supprimer leur abbaye de Bénédictins, seule fondation de charité dans ce pays pauvre. A Sierk, près de Thionville, « la « Chartreuse, disent les notables, est à tous égards pour « nous l'arche du Seigneur; c'est la principale ressource « de plus de douze à quinze cents personnes qui vien- « nent tous les jours de la semaine. Cette année les moi- « nés leur ont distribué leur propre provision de grain à « 16 livres au-dessous du cours. » Les chanoines réguliers lie Domièvre en Lorraine nourrissent soixante pauvres deux fois par semaine; il faut les conserver, dit la sup- [ilique, « par pitié et compassion pour le pauvre peu- « pie dont la misère est au-dessus de l'imagination ; où « il n'y a pas de couvents réguliers et de chanoines de «leur dépendance, les pauvres crient misère ^ » A Moutiers-Saint-Jean, près de Semur en Bourgogne, les Bénédictins de Saint-Maur font vivre tout le village et
1. Archives nationales D, XIX, cartons 14, 15, 25. Cinq dossiers sont remplis de ces pétitions.
2. Ibid. D, XIX, carton 11. Très-belle lettre de Joseph de Saintignon, abbé de Domièvre, général des chanoines réguliers de Saint-Sauveur et résident, il a 23 000 livres de rente, dont 6 066 livres de pension donnée par le gouvernement en récompense de ses services. Sa dépense personnelle n'étant que de 5 000 livres, « il a été en état de verser entre les pauvres et les ouvriers, dans l'espace de onze ans, plus de 250000 livres. »
l'ont nourri cette année dans la disette. Près de Morley en Barrois, l'abbaye d'Auvey, ordre de Cîteaux, « a tou- « jours été, pour tous les villages qui l'avoisinent, un « bureau de charité. » A Airvault, dans le Poitou, les officiers municipaux, le colonel de la garde nationale, quantité de « manants et habitants, » demandent à conserver les chanoines réguliers de Saint-Augustin. « Leur exis- « tence, dit la pétition, est absolument essentielle tant « pour notre ville que pour les campagnes, et nous fe- « rions une perte irréparable par leur suppression. » La municipalité et le conseil permanent de Soissons écrivent que la maison de Saint-Jean des Vignes « a tou- « jours réclamé avec empressement sa part dans les « charges publiques. C'est elle qui, dans les calamités, « recueille les citoyens sans asile et leur fournit la sub- « sistance. C'est elle qui a porté seule la charge de l'as- « semblée du bailliage, lors de l'élection des députés à « l'Assemblée nationale. C'est elle qui loge actuelle- « ment une compagnie du régiment d'Armagnac, C'est « elle qu'on trouve partout, lorsqu'il y a des sacrifices à a faire. » — En vingt endroits, on déclare que les religieux sont « les pères des pauvres. » Dans le diocèse d'Auxerre, pendant l'été de 1789, les Bernardins de Rigny « se sont dépouillés, en faveur des habitants des villages « voisins, de tout ce qu'ils possédaient : pain, grains, « argent et autres secours, tout a été prodigué envers « douze cents personnes qui, pendant plus de six semai- «x nés, n'ont cessé de venir se présenter chaque jour à a leur porte.... Emprunts, avances prises sur les fer- « miers, crédit chez les fournisseurs de la maison, tout « a concouru à leur faciliter les moyens do soulager le « peuple. » — J'omets beaucoup d'autres traits aussi forts; on voit que les seigneurs ecclésiastiques ou laïques ne sont point de simples égoïstes quand ils résident. L'homme compatit aux maux dont il est le témoin; il
faut l'absence pour en émousser la vive impression; le cœur en est touché quand l'œil les contemple. D'ailleurs la familiarité engendre la sympathie; on ne peut guère rester froid devant l'angoisse d'un pauvre homme, à qui, Jepuis vingt ans, l'on dit bonjour en passant, dont on sait la vie, qui n'est pas pour l'imagination une unité abstraite, un chiffre de statistique, mais une dme en peine et un corps souffrant. — D'autant plus que, depuis les écrits de Rousseau et des économistes, un souffle d'humanité chaque jour plus fort, plus pénétrant, plus universel est venu attendrir les cœurs. Désormais on pense aux pauvres, et l'on se fait honneur d'y penser. Il suffit de lire les cahiers des États généraux *, pour voir que, de Paris, l'esprit philanthropique s'est répandu jusque dans les châteaux et les abbayes de province. Je suis persuadé que, sauf des hobereaux écartés, chasseurs et buveurs, emportés par le besoin d'exercice corporel et confinés par leur rusticité dans la vie animale, la plupart des seigneurs résidents ressemblaient, d'intention ou de fait, aux gentilshommes que, dans ses contes moraux, Marmontel mettait alors en scène; car la modèles poussait de ce côté, et toujours en France on suit la mode. Leur caractère n'a rien de féodal ; ce sont des gens « sensibles, » doux, très-polis, assez lettrés, amateurs de phrases générales, et qui s'émeuvent aisément, vivement, volontiers, comme cet aimable raisonneur le marquis de Ferrières, ancien chevau-léger, député de Saumura l'Assemblée nationale, auteur d'un écrit sur le Théisme, d'un roman moral, de mémoires bienveillants et sans grande portée; rien de plus éloigné de l'ancien tempérament âpre et despotique. Ils voudraient bien soulager le peuple, et
1. Sur la conduite et sur les sentiments des seigneurs ecclésiastiques et laïques, cf. Léonce de Lavergne, les Assemblées provinciales, 1 vol. Legrand, Vlnlendance du Hainaut, 1 vol. Hippeau, le Gouvernement de Normandie, 9 vol.
chez eux ils l'épargnent autant qu'ils peuvent'. On les trouve nuisibles sans qu'ils soient méchants; le mal vient de leur situation, non de leur caractère. En effet, c'est leur situation qui, leur laissant les droits sans les services, leur interdit les offices publics, l'influence utile, le patronage effectif par lesquels ils pourraient justifier leurs avantages et s'attacher leurs paysans.
Mais sur ce terrain le gouvernement central a pris leur place. Depuis longtemps, ils sont bien faibles contre l'in- Icndant, bien impuissants à protéger leur paroisse. Yingt gentilshommes ne peuvent se réunir et délibérer sans une permission expresse du roi*. Si ceux de Franche- Comté viennent une fois l'an dîner ensemble et entendre une messe, c'est par tolérance, et encore cette innocente confrérie ne doit s'assembler qu'en présence de l'intendant. — Séparé de ses égaux, le seigneur est encore séparé de ses inférieurs. L'administration du village ne le regarde pas, il n'en a pas même la surveillance : répartir l'impôt et le contingent de la milice, réparer l'église, rassembler et présider l'assemblée do la paroisse, faire des routes, établir des ateliers de charité, tout cela est l'affaire de l'intendant ou des officiers communaux que l'intendant nomme ou dirige'. Sauf par son droit de justice si écourté, le seigneur est oisif en matière pubhque*. Si,
1. « La pitié la plus active remplissait les âmes; ce que craignaient le plus les hommes opulents, c'était de passer pour insensibles. (Lacretelle, V. p. 2.)
2. Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, VI, 696. En 1772, vingt-cinq gentilshommes sont emprisonnés ou exiles pour avoir signé une I rolestation contre les ordres de la cour.
3. De Tocqueville, ib., p. 119, 39, 56, 75, 184. Il a développé ce point avec une force et une profondeur admirables.
4. De Tocqueville, ib.. 376. Plaintes de l'assemblée provinciale de la Haute-Guyenne. « On se plaint tous les jours qu'il n'y ait aucune police dans les campagnes. Comment y en aurait-il? Le noble ne se mâle de rien, excepté quelques seigneurs justes et bienfaisants qui profitent de leur liscendant sur leurs vassaux pour prévenir les voies de fait. »
par hasard, il voulait intervenir à titre officieux, réclamer pour la communauté, les bureaux le feraient taire bien vite. Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis; toute la législation et toute la pratique administrative ont opéré contre le seigneur local pour lui ôter ses fonctions efficaces et le confiner dans son titre nu. Par cette disjonction des fonctions et du titre, il est devenu d'autant plus fier qu'il devenait moins utile. Son amour propre, n'ayant plus la grande pâture, se rabat sur la petite; désormais il recherche les distinctions, non l'influence, et songe à primer, non à gouverner *. En effet, le gouvernement local, aux mains de rustres brutalisés par des plumitifs, est devenu une chose roturière, paperassière, et cette chose lui semble sale. « On blesserait son .« orgueil en l'invitant à s'y livrer. Asseoir les taxes, le- < ver la milice, régler les corvées, actes serviles, œu- « vres de syndic. » — 11 s'abstient donc, reste isolé dans son manoir, laisse à d'autres une besogne dont on l'exclut et qu'il dédaigne. Loin de défendre ses paysans, c'est à peine s'il peut se défendre lui-même, maintenir ses immunités, faire réduire sa capitation et ses vingtièmes, obtenir pour ses domestiques l'exemption de la milice, préserver sa personne, sa demeure, ses gens, sa chasse et sa pêche de l'usurpation universelle qui met aux mains de « Monseigneur l'intendant » et de MM. les subdélégués tous les biens et tous les droits. — D'autant plus que bien souvent il est pauvre. Bouille estime que toutes les vieilles familles, sauf deux ou trois cents, sont ruinées ^
1. Cahiers des Etats généraux de 1789. Quantité de cahiers de la noblesse demandent pour les nobles, hommes et femmes, une marque distinctive honorifique, par exemple une croix ou un cordon qui les fasse reconnaître .
2. De Bouille, Mémoires, p. 50. — De Tocqueville, ibid., 118, 119. — De Loménie, les Mirabeau, p. 132. (Lettre du bailli de Mirabeau, 1760). — De Chateaubriand, Mémoires, 1, 14, 15, 29, 76, 80, 125. — Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau, I, 160. — Comptes rendus de la société du Berry :
Dans la Rouergue, plusieurs vivent sur un revenu de cinquante et même de vingt-cinq louis. En Limousin, dit un intendant au commencement du siècle, sur plusieurs milliers, il n'y en a pas quinze qui aient vingt mille livres de rente. En Berry, vers 1754, « les trois quarts meurent « de faim. » En Franche- Comté, la confrérie dont nous parlions tout à l'heure est un spectacle comique; « après « la messe, ils s'en retournent chacun chez eux, les uns a à pied, les autres sur leurs Rossinantes. >> En Bretagne, « il y a un tas de gentilshommes rats de cave, dans « les fermes, dans les plus vils emplois. » Un M, de la Morandais s'est fait régisseur d'une terre. Telle famille a pour tout bien une métairie « qui n'atteste sa noblesse « que par un colombier; elle vit à la paysanne et mange « du pain bis. » Un autre gentilhomme veuf « passe ses « jours à boire, vit dans le désordre avec ses servantes, « et met les plus beaux titres de sa maison à couvrir « des pots de beurre. » « Tous les chevaliers de Cha- « teaubriand, dit le père, ont été des ivrognes et des « fouetteurs de lièvres. » Lui-même vivotte tristement et pauvrement, avec cinq serviteurs, un chien de chasse et deux vieilles juments « dans un château qui aurait « tenu cent seigneurs et leur suite. » Çà et là, dans les mémoires, on voit passer quelques-unes de ces étranges figures surannées, par exemple, en Bourgogne, « des gent tilshommes chasseurs, en guêtres, en souliers ferrés, ■c portant sous le bras une vieille épée rouillée, mourant A de faim et refusant de travailler* ; » ailleurs, « M. de Pé- <■ rignan, en habit, perruque et figure rousses, faisant « travailler à des murs de pierre sèche dans sa terre, « et s'enivrant avec le maréchal -ferrant du lieu; » pa-
Bourges en 1753 et 1754, d'après an journal & la main (aux archives nationales), écrit par un des parlementaires exilés, p. 273. 1. La vie de mon père, par Rétif de la Bretonne, I, 146.
L'ANCrea HBGIME. ù
rent du cardinal Fleury, on fit de lui le premier duc deFleury. — Tout contribue à cette décadence, la loi, les mœurs, et d'abord le droit d'aînesse. Institué pour que la souveraineté et le patronage ne soient pas divisés, il ruine les nobles, depuis que la souveraineté et le patronage n'ont plus de matière propre. « En Bretagne*, dit Chateaubriand, les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, et les cadets se partageaient entre eux tous un tiers de l'héritage paternel.» Par suite, «< les cadets des cadets arrivaient promptement au parce lage d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un « chien de chasse. Toute la fortune de mon aïeul ne dépas- « sait pas cinq mille livres de rente, dont l'aîné de ses fils « emportait les deux tiers, trois mille trois cents livres; « restait mille six cent soixante-six livres pour Idi itùls ca- « dets, sur laquelle somme l'aîné prélevait encore le préce ciput. » — Cette fortune qui s'émiette et s'anéantit, ils ne savent ni ne veulent la refaire par le négoce, l'industrie ou l'administration; ce serait déroger. « Hauts et « puissants seigneurs d'un colombier, d'une crapaudière « et d'une garenne, » plus la substance leur manque, plus ils s'attachent au nom. — Joignez à cela le séjour d'hiver à la ville, la représentation, les dépenses que comportent la vanité et le besoin de société, les visites chez le gouverneur et l'intendant : il faut être Allemand ou Anglais pour passer les mois tristes et pluvieux dans son castel ou dans sa ferme, seul, en compagnie de rustres, au risque de devenir aussi emprunté et aussi hétéroclite qu'eux*. Par suite, ils s'endettent, ils s'obèrent, ils vendent un morceau de leur terre, puis un autre morceau : beaucoup ont tout aliéné, sauf leur petit manoir et les
1. La règle est analogue dans les autres coutumes^ notamment dans celle de Paris. (Renauldon, ib., 134.)