‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 15 sur 192 · Mme d'Oberkirk, Mémoires, l · texte numérisé non relu

Mme d'Oberkirk, Mémoires, l

droits seigneuriaux, cens, lods et ventes, droit de cliasse et de justice sur le territoire dont jadis ils étaient les propriétaires*. Puisqu'ils vivent de ces droits, il faut bien qu'ils les exercent, même quand le droit est lourd, même quand le débiteur est pauvre. Gomment lui remettraient-ils la redevance en grains et en vin, quand elle est pour eux le pain et le vin de l'année? Comment le dispenser du quint et du requint, quand c'est le seul argent qu'ils perçoivent? Comment, étant besoigneux, ne seraient-ils pas exigeants? — Les voilà donc, vis-à-vis du paysan, à l'état de simples créanciers; c'est à cela qu'aboutit le régime féodal transformé par la monarchie. Autour du château je vois les sympathies baisser, l'envie s'élever, les haines se grossir. Écarté des affaires, affranchi de l'impôt, le seigneur reste isolé, étranger parmi ses vassaux; son autorité anéantie et ses privilèges conservés lui font une vie à part. Quand il en sort, c'est pour ajouter forcément à la misère publique. Sur ce sol ruiné par le fisc, il vient prendre une part du produit, tant de gerbes de blé, tant de cuvées de vin. Ses pigeons et son gibier mangent la récolte. Il faut aller moudre à son moulin et lui laisser un seizième de la farine. Un champ vendu six cents livres met cent livres dans sa poche. L'héritage du frère n'arrive au frère que rogné par lui d'une année de revenu. Vingt autres redevances, jadis d'utilité publique, ne servent plus qu'à

1. De Bouille, Mémoires, p. 50. Selon lui, toulos les vieilles Tamillcs nobles, « sauf deux ou trois cents au plus, étaient ruinées. La plus grande « partie des grandes terres titrées étaient devenues l'apanage des financiers, • des négociants et de leurs descendants. Les flefs, pour la plupart, étaient « entre les mains des bourgeois des villes. «—Léonce deLavergne,^'conomie rurale en France, p. 26. « La plupart végétaient pauvrement dans de petits « fiefs de campagne qui ne valaient pas souvent plus de 2 000 ou 3 000 francs « de rente. » — Dans la répartition de l'indemnité, en 1825, plusieurs reçoivent moins de 1000 francs. Le plus grand nombre des indemnités ne dépasse pas îOOOO francs. — • Le trône, disait Mirabeau, n'est eutouré que de nobles « ruinés, y

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nourrir un particulier inutile. — Le paysan, tel alors que nous le voyons aujourd'hui, âpre au gain, décidé et habitué à tout souffrir et tout faire pour épargner ou gagner un écu, finit par jeter en dessous des regards de colère sur la tourelle qui garde les archives, le terrier, les détestables parchemins, en vertu desquels un homme d'une autre espèce, avantagé au détriment de tous, créancier universel, et payé pour ne rien faire, tond sur toutes les terres et sur tous les produite: Vienne une occasion qui mette le feu à toutes ces convoitises : le terrier brûlera, avec lui la tourelle, et, avec la tourelle, le château.

Le spectacle est plus triste encore, lorsque, des terres où les seigneurs résident, on passe aux terres où les seigneurs ne résident pas. Nobles ou anoblis, ecclésiastiques et laïques, ceux-ci sont privilégiés entre les privilégiés et forment une aristocratie dans une aristocratie. Presque toutes les familles puissantes et accréditées en sont*, quelle que soit leur origine et leur date. Par leur résidence habituelle ou fréquente au centre, par leurs alliances ou leurs visites mutuelles, par leurs mœurs et leur luxe, par l'influence qu'ils exercent et les inimitiés qu'ils soulèvent, ils forment un groupe à part, et ce sont eux qui ont les plus vastes terres, les premières suzerainetés, les plus larges et les plus complètes juridictions.

1. De Bouille, Mémoires, p. 50. — Chérin, Abrégé chronologique des édil. (1788). « De celte multitude innombrable qui compose l'ordre des privi- « légiés, à peine un vingtième peut-il prétendre véritablement à la noblesse « immémoriale et d'ancienne date. » — 4 070 charges de flnances, administration, judicature, conféraient la noblesse. — Turgot, Collection des Économistes, II, 276. « Au moyen de la facilité qu'on a d'acquérir la noblesse à « prix d'argent, il n'est aucun homme riche qui, sur^le-ckamp, ne devienne • noble. » — D'Argenson, Mémoires, III, 402.

Noblesse de cour et haut clergé, ils sont peut-ôtre un millier dans chaque ordre, et leur petit nombre ne fait que mettre en plus haut relief l'énormité de leurs avantages. On a vu que les apanages des princes du sang comprennent un septième du territoire ; Necker * estime à deux millions le revenu des terres dont jouissent les deux frères du roi. Les domaines des ducs de Bouillon, d'Aiguillon et de quelques autres occupent des lieues entières, et par l'immensité, par la continuité, rappellent ceux que le duc de Sutherland, le duc de Bedford possèdent aujourd'hui en Angleterre. Rien que par ses bois et par son canal, le duc d'Orléans, avant d'épouser sa femme aussi riche que lui, se fait près d'un million de rente. Telle seigneurie, le Clermontois, appartenant au prince de Condé, renferme quarante mille habitants : c'est l'étendue d'une principauté allemande; « de plus tous les o impôts ou subsides qui ont lieu dans le Clermontois « sont perçus au profit de Son Altesse Sérénissime, le « roi n'y perçoit absolument aucune chose *. » — Naturellement, autorité et richesse vont ensemble, et, plus une terre rapporte, plus son propriétaire ressemble à un souverain. L'archevêque de Cambray, duc de Cambray, comte de Cambrésis, a la suzeraineté de tous les fiefs dans un pays qui compte soixante-quinze mille habitants; il choisit la moitié des échevins à Cambray et toute l'administration du Cateau; il nomme à deux grandes abbayes, il préside les États provinciaux et le bureau permanent qui leur succède; bref, sous l'intendant et à

1. Necker, De l'administration des finances, II, 271. — Legrand, Clntendance du Hainaut, 104, 118, 152, 412.

2. Même après l'échange de 1784, le prince garde pour lui « toutes les ■ impositions personnelles, ainsi que la subvention sur les habitants », sauf une somme de 6000 livres pour les routes. Archives nationales, G, 192, Mémoire du 14 avril 1781 sur la situation du Clermontois. — Procès-verbaux de l'ass. prov. des Trois-Évêchés (1787), p. 380.)

côté de lui, il garde une prééminence, bien mieux, une influence à peu près semblable à celle que conserve aujourd'hui sur son domaine tel grand duc incorporé dans le nouvel empire allemand. Près de lui, dans le Hainaut, l'abbé de Saint-Amand possède les sept huitièmes du territoire de la prévôté et perçoit sur le dernier huitième les rentes seigneuriales, des corvées et la dîme; de plus, il nomme le prévôt et les échevins, en sorte, disent les doléances, « qu'il compose tout l'État, ou plutôt qu'il est « lui seul tout l'État' ». — Je ne finirais pas, si j'énumérais tous ces gros lots. Ne prenons que celui des prélats et par un seul côté, celui de l'argent. Dans VAlmanach royal et dans la France ecclésiastique de 1"88, nous lisons leurrevenu avoué; mais le revenu véritable est de moitié en sus pour les évêchés, du double et du triple pour les abbayes, et il faut encore doubler ce revenu véritable pour en avoir la valeur en monnaie d'aujourd'hui*. Les cent trente-un évêques et archevêques ont ensemble 5 600000 livres de revenu épiscopal et 1 200 000 livres en abbayes, en moyenne 50 000 livres par tête dans l'imprimé, 100000 en fait : aussi bien aux yeux des contemporains, au dire des spectateurs qui savaient la vérité vraie, un évêque était « un grand « seigneur ayant 100 000 livres de rente*. «Quelques sièges importants sont dotés magnifiquement. Sens rapporte 70 000 livres, Verdun 74 000, Tours 82 000, Beauvais, Toulouse et Bayeux 90 000, Rouen 100 000, Auch, Metz, Albi 120 000, Narbonne 160000, Paris et Gambray 200 000 en chiffres officiels, et probablement moitié en sus en sommes perçues. D'autres sièges, moins lucratifs, sont en proportion mieux traités encore. Figurez-vous une petite

1. La ville de Saint-Amand, à elle seule, contient aujourd'hui 10210 habitants.

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