Arthur Young, I
pots. « Dieu nous vienne en aide, disait-elle, car les tail- « les et les droits nous écrasent ! » — Que sera-ce donc dans les contrées où la terre est mauvaise? — « Des Or- « mes (près de Châtellerault) jusqu'à Poitiers, écrit une dame*, il y a beaucoup de terrain qui ne rapporte rien, et, depuis Poitiers jusque chez moi, (en Limousin), il y a vingt-cinq mille arpents de terrain qui ne sont que de la brande et des joncs marins. Les paysans y vivent de seigle dont on n'ôte pas le son, qui est noir et lourd comme du plomb. — Dans le Poitou et ici, on ne laboure que l'épiderme de la terre, avec une pe^ tite vilaine charrue sans roues.... Depuis Poitiers jusqu'à Montmorillon, il y a neuf lieues, qui en valent seize de Paris, et je vous assure que je n'y ai vu que quatre hommes, et trois de Montmorillon chez moi, où il y a quatre lieues; encore ne les avons-nous aperçus que de loin, car nous n'en avons pas trouvé un seul sur le chemin. Vous n'en serez pas étonné dans un tel pays.... On a soin de les marier d'aussi bonne heure que les grands seigneurs, » sans doute par crainte de la milice. « Mais le pays n'en est pas plus peuplé, car pres- « que tous les enfants meurent. Les femmes n'ayant « presque pas de lait, les enfants d'un an mangent de ce « pain dont je vous ai parlé; aussi une fille de quatre ans « a le ventre gros comme une femme enceinte.... Les « seigles ont été gelés cette année, le jour de Pâques; « il y a peu de froment; des douze métairies qu'a ma « mère, il y en a peut-être dans quatre. Il n'a pas plu de- « puis Pâques : pas de foin, pas de pâturage, aucun lé- « gume, pas de fruits; voilà l'état du pauvre paysan; par « conséquent, point d'engrais, de bestiaux.... Ma mère, « qui avait toujours plusieurs de ses greniers pleins, n'y
1. Éphcmérides du citoyen, XX, 146 (Lettre de la marquise de..,. 17 août 1767)
« a pas un grain de blé, parce que, depuis deux ans, elle a nourrit tous ses métayers et les pauvres. » — « On se- « court le paysan, dit un seigneur de la même province', « on le protège, rarement on lui fait torf, mais ou le dé- « daigne. On l'assujettit, s'il est bon et facile; on l'aigrit « et on l'irrite, s'il est méchant.... Il est tenu dans la mi- « s«re, dans l'abjection, par des hommes qui ne sont rien a moins qu'inhumains, mais dont le préjugé, surtout « dans la noblesse, est qu'il n'est pas de même espèce « que nous.... Le propriétaire tire tout ce qu'il peut et, « dans tous les cas, le regardant lui et ses bœufs comme « bêtes domestiques , il les charge de voitures et s'en « sert dans tous les temps pour tous voyages, charrois, « transports. De son côté, ce métayer ne songe qu'à vivre « avec le moins de travail possible, à mettre le plus de « terrain qu'il peut en dépaître ou pacages, attendu que « le produit provenant du croît du bétail ne lui coûte « aucun travail. Le peu qu'il laboure, c'est pour semer a des denrées de vil prix, propres à sa nourriture, le blé « noir, les raves, etc. Il n'a de jouissance que sa paresse « et sa lenteur, d'espérance que dans une bonne année a de châtaignes, et d'occupation volontaire que d'engena drer ; » faute de pouvoir louer des valets de ferme, il fait des enfants. — Les autres, manœuvres, ont quelques petits fonds, et surtout « vivent sur le spontané et de a quelques chèvres qui dévorent tout. » Encore bien souvent, et sur ordre du Parlement, elles sont tuées par les gardes. Une femme avec deux enfants au maillot, sans lait, a sens un pouce de terre, » à qui l'on a tué ainsi deux chèvres, son unique ressource, une autre à qui on a tué sa chèvre unique et qui est à l'aumône avec son fils, viennent pleurer à la porte du château; l'une reçoit iouze livres, l'autre est admise comme servante, et dé-