Traité de la population, 2' partie» p
« terme expiré, à l'heure et à la minute, la contrainte « marche, et les collecteurs, quoique aisés, se gardent « bien de la renvoyer en la payant, quoique, au fond, « cette garnison soit fort chère. Mais ces sortes de frais « sont d'habitude, et ils y comptent, au lieu qu'ils crai- « gnent, s'il devenaient plus exacts, d'être plus chargés « l'année d'ensuite. » En effet, le receveur, qui paye ses garnisaires un franc par jour, les fait payer deux francs et gagne la différence. C'est pourquoi, « si certaines pa- « roisses s'avisent d'être exactes et de payer sans attendre « la contrainte, le receveur, qui se voit ôter le plus clair « de son bien, se met de mauvaise humeur, et, au déparie tement prochain, entre lui, MM. les élus, le subdélégué « et autres barbiers de la sorte, on s'arrange de façon « que cette exacte paroisse porte double faix, pour lui ap- « prendre à vivre. » — Un peuple de sangsues administratives vit ainsi sur le paysan. « Dernièrement, dit un in- « tendant *, dans l'élection de Romorantin, il n'y eut rien « à recevoir par les collecteurs dans une vente de meu- « blés qui se montait à six cents livres, parce qu'elle « fut absorbée en frais. Dans l'élection de Châteaudun, a il en fut de même d'une autre vente qui se montait à a neuf cents livres, et on n'est pas informé de toutes les « affaires de cette nature, quelque criantes qu'elles soient.» — Au reste, le fisc lui-même est impitoyable. Le même intendant écrit, en 1784, année de famine * : « On a vu « avec effroi, dans les campagnes, le collecteur disputer « à des chefs de famille le prix de la vente des meubles « qu'ils destinaient à arrêter le cri du besoin de leurs en- « fants. » — C'est que, si les collecteurs ne saisissaient pas, ils seraient saisis eux-mêmes. Pressés par le rece-
\. Archives nationales, H, 1417. (Lettre de M. de Cypierre, intendant à Orléans, du 17 avril 1765.) 2. Ibïd., H, 1418. (Lettre du 28 mai 1784.)
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veur, on les voit dans les documents solliciter, poursuivre, persécuter les contribuables. Chaque dimanche et chaque jour de fêté, ils se tiennent à la sortie de l'église, avertissant les retardataires ; puis, dans la semaine, ils vont de chaumière en chaumière, pour obtenir leur dû. « Communément, ils ne savent point écrire et mènent « avec eux un scribe. » Sur les six cent six qui courent dans l'élection de Saint-Flour, il n'y en a pas dix qui puissent lire le papier officiel et signer un acquit; de là des erreurs et des friponneries sans nombre. Outre le scribe, ils ont avec eux les garnisaires, gens de la plus basse classe, mauvais ouvriers sans ouvrage, qui se sentent haïs et qui agissent en conséquence. « Quelques défenses « qu'on leur fasse de rien prendre, de se faire nourrir par « les habitants ou d'aller dans les cabarets avec les col- « lecteurs, » le pli est pris, « l'abus continuera toujours *. » Mais, si pesants que soient les garnisaires, on se garde bien de les éviter. A cet égard, écrit un intendant, « rente durcissement est étrange. » « Aucun particulier, mande « un receveur ^, ne paye le collecteur qu'il ne voie la gar- « nison établie chez lui. » Le paysan ressemble à son âne, qui, pour marcher, a besoin d'être battu, et, en cela, s'il paraît stupide, il est politique. Car le collecteur, étant responsable, « penche naturellement à grossir les cotes « des payeurs exacts au profit de celles des payeurs né- « gligents. C'est pourquoi le payeur exact devient né- « gligent à son tour, et laisse instrumenter même lors- « qu'il a son argent dans son coffre*. » Tout compte fait, il a calculé que la procédure, même coûteuse, lui coûtera moins qu'une surtaxe, et, de deux maux, il choisit
1. Archives nationales, H, 1417. (Lettre de l'intendant de Tours du 15 juin 1765.)
2. Ibid. Mémoire de Randon, receveur des tailles de l'élection de Laon (janvier 1764).