Floquet, \1, 367 (10 mai
cinq francs par an, c'est le cas ordinaire. — Défense d'employer pour pot et salière un autre sel que celui des sept livres. « Je puis citer, dit Letrosne, deux sœurs qui de- « meuraient à une lieue d'une ville où le grenier n'ouvre « que le samedi. Leur provision de sel était finie. Pour « passer trois ou quatre jours jusqu'au samedi, elles « firent bouillir un reste de saumure, dont elles tirèrent « quelques onces de sel. Visite et procès-verbal des com- « mis. A force d'amis et de protection, il ne leur en a « coûté que 48 livres. » — Défense de puiser de l'eau de la mer et des sources salées, à peine de 20 et 40 livres d'amende. — Défense de mener les bestiaux dans les marais et autres lieux où il y a du sel, ou de les faire boire aux eaux de la mer, à peine de confiscation et de 300 livres d'amende. — Défense de mettre aucun sel dans le ventre des maquereaux au retour de la pêche, ni entre leurs lits superposés. Ordre de n'employer qu'une livre et demie de sel par baril. Ordre de détruire chaque année le sel naturel qui se forme en certains cantons de la Provence. Défense aux juges de modérer ou réduire les amendes prononcées en matière de sel, à peine d'en répondre et d'être interdits. — Je passe quantité d 'autres ordres et défenses : il y en a par centaines. Cette législation tombe sur les contribuables comme un rets serré aux mille mailles, et le commis qui le lance est intéressé à les trouver en faute. Là-dessus, vous voyez le pêcheur obligé de défaire son baril, la ménagère cherchant le bulletin de son jambon, le « gabelou » inspectant le buffet, vérifiant la saumure, goûtant la salière, déclarant, si le sel est trop bon, qu'il est de contrebande, parce que celui de la ferme, seul légitime, est ordinairement avarié et mêlé de gravats.
Cependant d'autres commis, ceux des aides, descendent dans la cave. Il n'y en a pas de plus redoutables, ni qui saisissent plus âprement tous les prétextes de dé-
lit*. « Que charitablement un citoyen donne une bouteille « de boisson à un pauvre languissant, et le voilà exposé à « un procès et à des amendes excessives.... Un pauvre « malade, qui intéressera son curé à lui aumôner une « bouteille de vin, essuiera un procès capable de ruiner, « non-seulement le malheureux qui l'a obtenue, mais en- « core le bienfaiteur qui la lui aura donnée. Ceci n'est « pas une histoire chimérique. » En vertu du droit de gros manquant, les commis peuvent, à toute heure, faire l'inventaire du vin, même chez le vigneron propriétaire, lui marquer ce qu'il peut en boire, le taxer pour le reste et pour le trop-bu : car la ferme est l'associée du vigneron et a sa part dans sa récolte. — Dans un vignoble à Épernay ', sur quatre pièces de vin, produit moyen d'un arpenl et valant 600 francs, elle perçoit d'abord 30 francs, puis quand les quatre pièces sont vendues, 75 autres francs. Naturellement, « les habitants emploient les ruses les plus fines et les mieux combinées pour se soustraire » à des droits si forts. Mais les commis sont alertes, soupçonneux, avertis, et fondent à l'improviste sur toute maison suspecte; leurs instructions portent qu'ils doivent multiplier leurs visites et avoir des registres assez exacts « pour « voir d'un coup d'œil l'état de la cave de chaque habite tant. » ' — A présent que le vigneron a payé, c'est le tour du négociant. Celui-ci, pour envoyer les quatre pièces au consommateur, verse encore à la ferme 75 francs. — Le vin part, et la ferme lui prescrit certaines routes; s'il s'en écarte, il est confisqué, et, à chaque pas du chemin, il faut qu'il paye. « Un bateau de vin du Languedoc *, « Dauphiné ou Roussillon, qui remonte le Rhône et des-
1 Boivin Champeaux, p. 44. (Cahiers de Bray et de Gamaches.) 2. Arthur Young, II, 175-178.
Z. Archives nationales, G, 300, G, 319. (Mémoires et instructions de divers directeurs locaux des aides à leurs successeurs.) 4. Letrosne, Ibid., 523.
« cend la Loire pour aller à Paris par le canal de Briare, « paye en roule, sans compter les droits du Rhône, de « trente-cinq à quarante sortes de droits, non compris « les entrées de Paris. » Il les paye « en quinze ou seize « endroits, et ces payements multipliés obligent les voi- « turiers à employer douze ou quinze jours de plus par « voyage qu'ils n'en mettraient si tous ces droits étaient « réunis en un seul bureau. » — Les chemins par eau sont particulièrement chargés. « De Pontarlier à Lyon, « il y a vingt-cinq ou trente péages ; de Lyon à Aigues- « Mortes, il y en a davantage, de sorte que ce qui coûte « 10 sous en Bourgogne, revient à Lyon à 15 et 18 sous, « et à Aigues-Mortes à plus de 25 sous. » — Enfin, le vin arrive aux barrières de la ville où il sera bu. Là, il paye l'octroi, qui est de 47 francs par muid à Paris. — Il entre et va dans la cave du cabaretier ou de l'aubergiste; là, il paye encore de 30 à 40 francs pour droit de détail ; à Rethel, c'est de 50 à 60 francs pour un poinçon, jauge de Reims. — Le total est exorbitant. « A Rennes*, pour une « barrique de vin de Bordeaux, les droits des devoirs et a le cinquième en sus l'impôt, le billot, les 8 sous pour « livre et les deniers d'octrois montent à plus de 72 11- « vres, non compris le prix d'achat; à quoi il faut ajouter « les frais et droits dont le marchand de Rennes fait « l'avance et qu'il reprend sur l'acheteur, sortie de « Bordeaux, fret, assurance, droit d'écluse, droit d'en- « trée pour la ville, droits d'entrée pour les hôpitaux, « droits de jaugeage, de courtage, d'inspecteurs aux « boissons. Total 200 livres au moins à débourser par « le cabaretier pour débiter une seule barrique de vin. » On devine si, à ce prix, le peuple de Rennes peut en boire, et toutes ces charges retombent sur le vigneron,
1. Archives nationales, II, 426. (Remontrances du Parlement de Bretagne, février 1783.)
puisque, si les consommateurs n'achètent point, il ne vend pas.
Aussi bien, parmi les petits cultivateurs, il est le plus digne de pitié; au témoignage d'Arthur Young, vigneron et misérable sont alors deux termes équivalents. Sa récolte manque souvent, et « toute récolte hasardeuse ruine « l'homme qui n'a pas de capital. » En Bourgogne, en Berry, dans le Soissonnais, dans les Trois Évêchés, en Champagne*, je trouve par tous les rapports qu'il manque de pain et qu'il est à l'aumône. En Champagne, les syndics de Bar-sur-Aube écrivent* que plus d'une fois les habitants de La Ferté, pour échapper aux droits, ont jeté leurs vins à la rivière, et l'assemblée provinciale déclare que « dans la majeure partie de la province, la plus lé- « gère augmentation des droits ferait déserter les terres à « tous les cultivateurs. » — Telle est l'histoire du vin sous l'ancien régime. Depuis le vigneron qui produit jusqu'au cabaretier qui débite, que de gens vexés et quelles extorsions ! — Quant à la gabelle, de l'aveu d'un contrôleur général*, elle entraîne chaque année 4000 saisies domiciliaires, 3400 emprisonnements, 500 condamnations au fouet, au bannissement, aux galères. — Si jamais il y eut deux impôts bien combinés, non-seulement pour dépouiller, mais encore pour irriter les paysans, les pauvres et le peuple, ce sont ces deux-là.
1 Procès-verbaux de l'ass. prov. de Soissonnais (1787), p. 45. — Archives nationales, H, 1515. (Remontrances du Parlement de Metz, 1768.) «La classe < des indigents forme plus des 12/13 de la totalité des villages de labour et « le général de ceux de vignobles. » Ibidem, G, 319. (Tableau des directions de Cbâteauroux et d'Issoudun.)