Mercier, Tableau de Paris, XII
î. De Vaublanc, 209.
« étaient attachés avec des cordons bleus. » L'argument leur semblait décisif; rien ne put les en faire démordre. — Il se forge ainsi dans les bas-fonds de la société, à propos du pacte de famine, de la Bastille, des dépenses et des plaisirs de la cour, un roman immonde et horrible, où Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, le comte d'Artois Mme de Lamballe, les Polignac,. les traitants, les seigneurs, les grandes dames sont des vampires et des goules. J'en ai vu plusieurs rédactions dans les pamphlets du temps, dans les gravures secrètes, dans les estampes et dans les enluminures populaires, celles-ci les plus efficaces de toutes, car elles parlent aux yeux. Cela dépasse l'histoire de Mandrin ou de Cartouche, et cela convient justement à des hommes qui pour littérature ont la complainte de Cartouche et de Mandrin.
Jugez par là de leur intelligence politique. Tous les objets leur apparaissent sous un jour faux; on dirait des enfants qui, à chaque tournant du chemin, voient dans un arbre, dans un buisson, un spectre épouvantable Arthur Young, visitant des sources près de Clermont est arrêtés et l'on veut mettre en prison la femme qui lui a servi de guide; plusieurs sont d'avis qu'il a été « chargé « par la reine de faire miner la ville pour la faire sauter « puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui en ré' « chapperont. « Six jours plus tard, au delà du Puy eJ malgré son passe-port, la garde bourgeoise vient à onze heures du soir le saisir au lit; on lui déclare « qu'il est » sûrement de la conspiration tramée par la reine le « comte d'Artois et le comte d'Entragues, grand pro-
1. Arthur Young, I, 283 (13 août 2789), I, 289 (19 août 1789).
« priétaire du pays ; qu'ils l'ont envoyé comme arpenteur « pour mesurer les champs, afin de doubler les taxes. »
— Ici nous saisissons sur le fait le travail involontaire et redoutable de l'imagination populaire : sur un indice, sur un mot, elle construit en l'air ses châteaux ou ses cachots fantastiques, et sa vision lui semble aussi solide que la réalité. Ils n'ont pas l'instrument intérieur qui divise et discerne; ils pensent par blocs; le fait et le rêve leur apparaissent ensemble et conjoints • en un seul corps. — Au moment où l'on élit les députés, le bruit court en Provence* « que le meilleur des rois veut que « tout soit égal, qu'il n'y ait plus ni évêques, ni sei- « gneurs, ni dîmes, ni droits seigneuriaux, qu'il n'y ait « plus de titres ni de distinctions, plus de droits de chasse « ni de pêche.... que le peuple va être déchargé de tout « impôt, que les deux premiers ordres supporteront seuls « les charges de l'État. » Là-dessus quarante ou cinquante émeutes éclatent presque le même jour. «Plusieurs com- « munautés refusent à leur trésorier de rien payer au « delà des impositions royales. » D'autres font mieux : « lorsqu'on pillait la caisse du receveur du droit sur les « cuirs à Brignolles, c'était avec les cris de : Vive le roi ! »
— « Le paysan annonce sans cesse que le pillage et la «: destruction qu'il fait sont conformes à la volonté du roi. »
— Un peu plus tard, en Auvergne, les paysans qui brûlent les châteaux montreront « beaucoup de répugnance » à maltraiter ainsi « d'aussi bons seigneurs; » mais ils allégueront que « l'ordre est impératif, ils ont des avis que Sa Majesté le veut ainsi*. » — A Lyon, quand les cabarc
1. Archives nationales, H, 274. Lettres de M. de Caraman (18 m ars e> 12 avril 1789), de M. d'Eymar de Montmeyran (2 avril), de M. de la Touï (30 mars). « Le plus grand bienfait du souverain a été interprété de la ma « nière la plus bizarre par une populace ignorante. »
2. Doniol, Hist. des classes rurales, 495 (Lettre du 3 août 1789 à M. Clermont-Tonnerre) .
tiers de la ville et les paysans des environs passent sur le corps des douaniers, ils sont bien convaincus que le roi a pour trois jours suspendu les droits d'entrée*. — Autant leur imagination est grande, autant leur vue est courte. « Du pain, plus de redevances, ni de taxes, » c'est là le cri unique, le cri du besoin, et le besoin exaspéré . fonce en avant comme un animal affolé. A bas l'accapareur ! Et les magasins sont forcés, les convois de grains arrêtés, les marchés pillés, les boulangers pendus, le pain taxé, en sorte qu'il n'arrive plus ou se cache. A bas l'octroi ! Et les barrières sont brisées, les commis assommés, l'argent manque aux villes pour les dépenses les plus urgentes. Au feu les registres d'impôt, les livres de comptes, les archives des municipalités, les chartriers des seigneurs, les parchemins des couvents, toutes ces écritures maudites qui font partout des débiteurs et des opprimés ! Et le village lui-même ne sait plus comment revendiquer ses communaux. — Contre le papier griffonné, contre les agents publics, contre l'homme qui de près ou de loin touche au blé, l'acharnement est aveugle et sourd. La brute lâchée écrase tout en se blessant elîemême, et s'aheurte en mugissant contre l'obstacle qu'il fallait tourner.
C'est que les conducteurs lui manquent, et que, faute d'organisation, une multitude n'est qu'un troupeau. Contre tous ses chefs naturels, contre les grands, les riches, les gens en place et revêtus d'autorité, sa défiance est invétérée et incurable. Ils ont beau lui vouloir du bien et lui en faire; elle refuse de croire à leur humanité et à
1. Archives nationales, H, 1453 CLettre d'Imbert Cglonnès, prévôt des marchands, du 5 juillet 1789).
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leur désintéressement. Elle a été trop foulée ; elle a des préventions contre toutes les mesures qui viennent d'eux, même les plus salutaires, même les plus libérales. « Au « seul nom des nouvelles assemblées, dit une commission « provinciale en 1787', nous avons entendu un pauvre la- « boureur s'écrier : Hé quoi ! Encore de nouvelles mange- K ries! » — Tous leurs supérieurs leur sont suspects, rt, du soupçon à l'hostilité, il n'y a pas loin. En 1788', Mercier déclare que, « depuis quelques années, l'insubor- « dination est visible dans le peuple, et surtout dans les « métiers.... Jadis, lorsque j'entrais dans une imprime- « rie, les garçons ôtaient leurs chapeaux. Aujourd'hui « ils se contentent de vous regarder et ricanent : à peine « êtes-vous sur le seuil, que vous les entendez parler de « vous d'une manière plus leste que si vous étiez leur ca- « marade. » — Aux environs de Paris, même attitude chez les paysans, et Mme Vigée-Lebrun', allant à Romainville chez le maréchal de Ségur, en fait la remarque : « Non-seulement ils ne nous ôtaient plus leurs chapeaux, « mais ils nous regardaient avec insolence; quelques-uns « même nous menaçaient avec leurs gros bâtons. » — Au mois de mars ou d'avril suivant, à un concert qu'elle donne, ses invités arrivent consternés. « Le matin, à la « promenade de Longchamps, la populace, rassemblée à a la barrière de l'Étoile, a insulté de la façon la plus « effrayante les gens qui passaient en voiture; des miséa râbles montaient sur les marchepieds en criant : l'an- « née prochaine, vous serez derrière vos carrosses el « nous serons dedans. » — A la fin de 1788, le fleuve est
1. Procès-verbava: de VAss. prov. de VOrlêanais, p. 296, « Une défiance ■ toujours tremblante règne encore dans les campagnes.... Vos premiers « ordres d'assemblées de département n'ont en quelques endroits réveillé • que des soupçons. »