Mme Vigée-Lebrun, I, 158 (1788), I
devenu torrent, et le torrent devient cataracte. Un intendant' écrit que, dans sa province, le gouvernement doit opter et opter dans le sens populaire, se détacher des privilégiés, abandonner les vieilles formes, donnei au Tiers double vote. Clergé et noblesse sont détestés, leur suprématie semble un joug. « Au mois de juillet dernier, « dit-il, on eût reçu les (anciens) États avec transport, et « leur formation n'eût trouvé que peu d'obstacles. Depuis « cinq mois, les esprits se sont éclairés, les intérêts res- « pectifs ont été discutés, les ligues se sont formées. On « vous a laissé ignorer que, dans toutes les classes du « Tiers-état, la fermentation est au comble, qu'une étin- « celle suffit pour allumer l'incendie.... Si la décision du « roi est favorable aux deux premiers ordres, insurrec- « tion générale dans toutes les parties de la province, « 600 000 hommes en armes et toutes les horreurs de la « Jacquerie. » — Le mot est prononcé et l'on aura la chose. Quand une multitude soulevée repousse ses conducteurs naturels, il faut qu'elle en prenne ou subisse d'autres. De même une armée qui, entrant en campagne, casserait tous ses officiers; les nouveaux grades sont pour les plus hardis, les plus violents, les plus opprimés, pour ceux qui, ayant le plus souffert du régime antérieur, crient « en avant, » marchent en tête et font les pre-' mières bandes. En 1789, les bandes sont prêtes; car, sous le peuple qui pâtit, il est un autre peuple qui pâtit encore davantage, dont l'insurrection est permanente, et qui, réprimé, poursuivi, obscur, n'attend qu'une occasion pour sortir de ses cachettes et se déchaîner au grand jour.
1. Archives nationales, H, 723 (LeUre de II. de Gaumartin, intendanl . Besançon, 5 décembre 1788J.
Gens sans aveu, réfractaires de tout genre, gibier de justice ou de police, besaciers, porte-bâtons, rogneux, teigneux, hâves et farouches, ils sont engendrés par les abus du système, et, sur chaque plaie sociale, ils pullulent comme une vermine. — Quatre cents lieues de capitaineries gardées et la sécurité du gihier innombrable qui broute les récoltes sous les yeux du propriétaire, provoquent au braconnage des milliers d'hommes d'autant plus dangereux qu'ils bravent des lois terribles et sont armés. Déjà en 1752*, autour de Paris, on en voit « des « rassemblements de cinquante à soixante, tous armés « en guerre, se comportant comme à un fourrage bien or- « donné, infanterie au centre et cavalerie aux ailes.... Ils m habitent les forêts, ils y ont fait une enceinte retranchée « et gardée, et payent exactement tout ce qu'ils prennent «pour vivre. » En 1777*, près de Sens en Bourgogne, le procureur général M. Terray, chassant sur sa terre avec deux officiers, rencontre sept braconniers qui tirent sur le gibier à leurs yeux et bientôt tirent sur eux-mêmes : M. Terray est blessé, l'un des officiers a son habit percé ; arrive la maréchausoée, les braconniers font ferme et la repoussent; on fait venir les dragons de Provins, les braconniers en tuent un, abattent trois chevaux, sont sabrés; quatre d'entre eux restent sur la place et sept sont pris. — On voit par les cahiers des États-généraux que, chaque année, dans chaque grande forêt, tantôt par le fusil d'un braconnier, tantôt et bien plus souvent par le fusil d'un garde, il y a des meurtres d'hommes. — C'est la guerre à demeure et à domicile ; tout vaste do-