‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 20 sur 192 · D'Argenson. Mémoires, éd. Rathery, 21 janvier · texte numérisé non relu

D'Argenson. Mémoires, éd. Rathery, 21 janvier

« Le sieur de Montmorin, capitaine des chasses de Fontainebleau tire de « sa place des sommes immenses et se conduit en vrai brigand. Les habi- « lants de plus de cent villages voisins ne sèment plus leurs terres, les « fruits et graines étant mangés par les biches, cerfs et autre gibier. Ils o-nt « seulement quelques vignes qu'ils gardent six mois de l'année en faisant « des factions et gardes jour et nuit avec tambours et charivari pour faire « fuir les bêtes destructives. »

23 janvier 1753. — « M. le prince de Conti s'est fait une capitainerie de « onze lieues autour de riie-Adam oii tout le monde est vexé. »

23 septembre 1753. — « Depuis que M. le duc d'Orléans jouit de Villers- « Cotterets, il en a fait revivre la capitainerie, et il y a plus de soixante « terres à vendre à cause de ces vexations de princes. •

le siècle va s'adoucissant, le régime de la chasse empire ; les officiers de la capitainerie font du zèle, parce qu'ils travaillent sous les yeux et pour les « plaisirs » du maître. En 1789, cent huit remises viennent d'être plantées dans un seul canton de la capitainerie de Fontainebleau et malgré les propriétaires. Par le règlement de 1762, il est interdit à tout particulier domicilié dans l'étendue d'une capitainerie d'enclore son héritage et tout terrain quelconque de murs, haies ou fossés, sans une permission spéciale *. En cas de permission, il doit laisser dans sa clôture un large espace vide et uni pour que la chasse puisse passer à son aise. Il ne peut avoir chez lui aucun furet, aucune arme à feu, aucun engin propre à la chasse, ni se faire suivre d'un chien même impropre à la chasse, à moins que ce chien ne soit tenu en laisse ou n'ait un billot au cou. Bien mieux, on lui défend de faucher son pré ou sa luzerne avant la Saint-Jean, d'entrer dans son propre champ du 1" mai au 24 juin, d'aller dans les îles de la Seine, d'y couper de l'herbe ou de l'osier, même si l'herbe et l'osier sont à lui ; c'est qu'à ce moment les perdrix couvent, et que le législateur les protège ; il aurait moins d'égards pour une femme en couches ; les vieux chroniqueurs diraient de lui comme de Guillaume Rufus que ses entrailles sont paternelles seulement pour les bêtes. Or il y a en France quatre cents lieues carrées de pays soumises au régime des capitaineries', et, par toute la France, le gibier, grand ou petit, est

1 . Les vieux paysans avec qui j'ai causé autrefois dans le pays ont gard J la vive impression de ces vexations, et de ces ravages. — Dans le Clermontois, ils racontent que les gardes du prince de Condé au printemps prenaient des portées de loups et nourrissaient les jeunes loups dans les fossés du château. On les lâchait au commencement de l'hiver, et l'équipage du loup leur donnait la chasse. Mais ils mangeaient les moutons, et, par ci par là, en enfant.

2. Le domaine du roi comprend en bois un million d'arpents, sans compter les bois situés dans les apanages ou affectés aux usines et aux salines. (Necker, Compte rendu, II, 56.)

le tyran du paysan. Concluez ou plutôt écoutez comment conclut le peuple. « Chaque fois, dit M. Montlosier en « 178S*, qu'il m'arrivait de rencontrer des troupeaux de « cerfs ou de daims sur ma route, mes guides de s'écrier « aussitôt : voilà la noblesse ! par allusion aux ravages « que ces animaux faisaient dans leurs terres. » Ainsi, aux yeux de leurs sujets, ils sont des bêtes fauves. —Voilà où conduit le privilège détaché du service ; c'est ainsi qu'un devoir de protection dégénère en un droit de dévastation, et que des gens humains et raisonnables agissent, sans y penser, en gens déraisonnable et inhumains. Séparés du peuple, ils abusent de lui ; chefs nominaux, ils ont désappris l'office de chefs effectifs ; ayant perdu leur caractère public, ils ne rabattent rien de leurs avantages privés. C'est tant pis pour le canton et tant pis pour euxmêmes. Les trente ou quarante braconniers qu'ils poursuivent aujourd'hui sur leurs terres marcheront demain contre leur château à la tête de l'émeute. — Absence des maîtres, apathie des provinces, mauvais état des cultures, exactions des fermiers, corruption des justices, vexations des capitaineries, oisiveté, dettes et exigences du seigneur, abandon, misère, sauvagerie et hostilité des vassaux, tout cela vient de la même cause et aboutit au même effet. Quand la souveraineté se transforme en sinécure, elle devient lourde sans rester utile, et, quand elle est lourde sans être utile, on la jette à bas.

■ De Montlosier, Mémoires ^ I, 175.

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