Lanfrey, V Église et les philosophes, passim
2, Boiteau, État de la France en 1789, p. 205, 207. — D'Argenson, Mémoires, 5 mai 1752, 3, 22, 25 septembre 1753, 17 octobre 1753, 26 octobre 1755. — Prudhomme, fîesu?né général des cahiers des Etats Généraux, 1789 (Cahiers du clergé). — Histoire des églises du désert, par Charles Coquercl. I. 151 et suivantes.
enlevés. Jusqu'aux approches de la Révolution, dans le Languedoc, on pend les ministres et l'on envoie des dragons contre les congrégations qui se rassemblent au désert pour prier Dieu; la mère de M. Guizot y a reçu des coups de feu dans ses jupes; c'est qu'en Languedoc, par les États provinciaux, « les évoques sont maîtres « du temporel plus que partout ailleurs, et que leur a sentiment est toujours de dragonner, de convertir à « coups de fusil. » En 1775, au sacre, l'archevêque Lonémie de Brienne, incrédule connu, dit au jeune roi : « Vous réprouverez les systèmes d'une tolérance coupa- « ble .. Achevez l'ouvrage que Louis le Grand avait entre- « pris. Il vous est réservé de porter le dernier coup au cal- « vinismedans vos États. » En 1780, l'assemblée du clergé déclare « que l'autel et le trône seraient également en « danger, si l'on permettait à l'hérésie de rompre ses fers.» Même en 1789, le clergé dans ses cahiers, tout en consentant à tolérer les non-catholiques, trouve l'édit de 1788 trop libéral; il veut qu'on les exclue des charges de judicature, qu'on ne leur accorde jamais l'exercice public de leur culte, et qu'on interdise les mariages mixtes ; bien plus, il demande la censure préalable de tous les ouvrages de librairie, un comité ecclésiastique pour les dénoncer, et des peines infamantes contre les auteurs de livres irréligieux ; enfin, il réclame pour lui-même la direction des écoles publiques et la surveillance des écoles privées. — Rien d'étrange dans cette intolérance et dans cet égoïsme. Un corps, comme un individu, pense d'abord et surtout à lui. Si parfois il sacrifie quelque chose de son privilège, c'est pour s'assurer l'alliance des autres corps. En ce cas, qui est celui de l'Angleterre, tous ces privilèges qui transigent entre eux et se soutiennent les uns les autres composent par leur réunion les libertés publiques. — Ici, un seul corps étant représenté, ses députés ne sont ni chargéSt ni tentés de rien concéder aux
l'ancien RÉGIllE. ^
autres; son intérêt est leur seul guide; ils lui subordonnent l'intérêt général, et le servent à tout prix, même par des attentats publics.
Ainsi travaillent les corps quand, au lieu d'être associés, ils sont séparés. Même spectacle, si l'on regarde les castes et les coteries ; leur isolement fait leur égoïsme. Du bas en haut de l'échelle, les pouvoirs légaux ou moraux qui devraient représenter la nation ne représentent qu'eux-mêmes, et chacun d'eux s'emploie pour soi au détriment de la nation. — A défaut du droit de s'assembler et de voter, la noblesse a son influence, et, pour savoir comment elle en use, il suffit de lire les édits et l'almanach. Un règlement imposé au maréchal de Ségur ' vient de relever la vieille barrière qui excluait les roturiers des grades militaires, et désormais, pour être capitaine, il faudra prouver quatre degrés de noblesse. Pareillement, dans les derniers temps, il faut être noble pour être reçu maître des requêtes, et l'on décide secrètement qu'à l'avenir « tous les biens ecclésiastiques, depuis le « plus modeste prieuré jusqu'aux plus riches abbayes, « seront réservés à la noblesse. » — De fait, toutes les grandes places, ecclésiastiques ou laïques, sont pour eux ; toutes les sinécures, ecclésiastiques ou laïques, sont pour eux, ou pour leurs parents, alliés, protégés et serviteurs. La France ressemble à une vaste écurie où les chevaux de race auraient double et triple ration pour être oisifs ou ne faire que demi-service, tandis que les chevaux de trait font le plein service avec une demi-ration qui leur manque souvent. Encore faut-il noter que, parmi ces che-
l.De Segur, Mémoires. I, 16, 41. — De Bouille, Mémoires, 64. -^ Mme Gampan, Me'rrtoirçs. I. 237 (détails à l'appui}.
vaux de race, il est un troupeau privilégié qui, né auprès du râtelier, écarte ses pareils et mange à pleine bouche, gras, brillant, le poil poli et jusqu'au ventre en la litière, sans autre occupation que de toujours tirer à soi. Ce son! les nobles de cour, qui vivent à portée des grâces, exercés dès l'enfance à demander, obtenir et demander encore, uniquement attentifs aux faveurs et aux froideurs royales, pour qui l'CEil de bœuf compose l'univers, « indifférents « aux affaires de l'État comme à leurs propres affaires, « laissant gouverner les unes par les intendants de pro- « vince, comme ils laissent gouverner les autres par leurs « propres intendants. »
Voyons-les à l'œuvre sur le budget. On sait combien celui de l'Église est large; j'estime qu'ils en prélèvent au moins la moitié. Dix-neuf chapitres nobles d'hommes, vingt-cinq chapitres nobles de femmes, deux cent soixante commanderies de Malte sont à eux par institution. Ils occupent par faveur tous les archevêchés, et, sauf cinq, tous les évêchés '. Sur quatre abbés commandataires et vicaires généraux, ils en fournissent trois. Si, parmi les abbayes de femmes à nomination royale, on relève celles qui rapportent 20 000 livres et au delà, on trouve qu'elles ont toutes pour abbesses des demoiselles. Un seul détail pour montrer l'étendue des grâces : j'ai compté quatrevingt-trois abbayes d'hommes possédées par des aumôniers, chapelains, précepteurs ou lecteurs du roi, de la reine, des princes et princesses; l'un d'eux, l'abbé de Vermont, a 80 000 livres de rente en bénéfices. Bref, grosses ou petites, les quinze cents sinécures ecclésiastiques à nomination royale sont une monnaie à l'usage des grands, soit qu'ils la versent en pluie d'or pour récompenser l'assiduité de leur familiers et de leurs gens, soit qu'ils la gardent en larges réservoirs pour soutenir la dignité de
l. La France ecclésiastique, 1788.
leur rang. Du reste, selon la coutume de donner plus à qui plus a, les plus riches prélats ont, par-dessus leurs revenus épiscopaux, les plus riches abbayes. D'après l'almanach, M. d'Argentré, évêque de Séez', se fait ainsi en supplément 34 000 livres de rente, M. de Sufîren, évêque deSisteron, 36 000, M. de Girac, évêque de Rennes, 40 000, M. de Bourdeille, évêque de Soissons , 42 000, M. d'Agout de Bonneval, évêque de Pamiers, 45 000, M. de Marbœuf, évêque d'Autun, 50 000, M. de Rohan, évêque de Strasbourg, 60 000, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, 63 000, M. de Luynes, archevêque de Sens, 82 000, M. de Bernis, archevêque d'Alby, 100 000, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, 106 000, M. de Dillon, archevêque de Narbonne, 120 000, M. delà Rochefoucauld, archevêque de Rouen, 130 000, c'est-à-dire le double et parfois le triple en sommes perçues, le quadruple et parfois le sextuple en valeurs d'aujourd'hui. M. de Rohan tirait de ses abbayes, non pas 60 000 livres, mais 400 000, et M. de Brienne, le plus opulent de tous après M. de Rohan, le 24 août 1788, au moment de quitter le ministère ^ envoyait prendre au « Trésor les 20 000 livres de son mois qui n'était pas en- « core échu, exactitude d'autant plus remarquable, que, « sans compter les appointements de sa place et les « 6000 livres de pension attachées à son cordon bleu, il « possédait, en bénéfices, 678 000 livres de rente, et que, « tout récemment encore, une coupe de bois dans une de « ses abbayes lui avait valu un million. »
Passons au budget laïque ; là aussi les sinécures abondent et sont presque toutes à la noblesse. De ce genre, sont en province les trente-sept grands gouvernements énéraux, les sept petits gouvernements généraux, les soixante-six lieutenances générales, les quatre cent sept
1. Granier de Cassagnac, Des causes de la révolution française, III, 58.