‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 23 sur 192 · Marmontel, Mémoires. II; liv. XIII, p · texte numérisé non relu

Marmontel, Mémoires. II; liv. XIII, p

gouvernements particuliers, les treize gouvernements de maisons royales, et nombre d'autres, tous emplois vides et de parade, tous entre des mains nobles, tous lucratifs, non-seulement par les appointements du Trésor, mais aussi par les profits locaux. Ici encore la noblesse s'est laissé dérober l'autorité, l'action, l'utilité de sa charge, à condition d'en garder le titre, la pompe et l'argent '. C'est l'intendant qui gouverne ; « le gouverneur « en titre ne peut remplir aucune fonction sans lettres « particulières de commandement » ; il n'est là que pour donner à dîner; encore lui faut-il pour cela une permission, « la permission d'aller résider dans son gouverae- « ment. » Mais la place est fructueuse : le gouvernement général du Berry vaut 35 000 livres de rente, celui de la Guyenne 120 000, celui du Languedoc 160 000; un petit gouvernement particulier, comme celui du Havre, rapporte 35 000 livres outre les accessoires; une médiocre lieutenance générale, comme celle du Roussillon, 13 000 à 14 000 livres; un gouvernement particulier, de 12 000 à 18 000 livres; et notez que, dans la seule Ile de France, il y en a trente-quatre, à Vervins, Senlis, Melun, Fontainebleau, Dourdan, Sens, Limours, Étampes, Dreux, Houdan et autres villes aussi médiocres que pacifiques; c'est l'étatmajor des Valois qui depuis Richelieu a cessé de servir,

1. Boiteaa, Etat de la France en 1789. p. 55, 248. — D'Ârgenson, Considérations sur le gouvernement de la France, 177. — De Luynes, Journal. XIII, 226, XIY, 287, XIU, 33, 158, 162, 118, 233, 237, XV, 268, XVI, 304. — Le gouvernement de Ham vaut 11250 livres, celui d'Auxerre 12 000, celui de Briançon 12000, celui des îles Sle-Marguerite, 16000, celui de Schelestadt 15000, celui de Brisach de 15 à 16 003, celui de Gravelines 18000. — L'ordonnance de 1776 avait réduit ainsi ces diverses places : (Warroquler, H, 467). 18 gouvernements géuéraux à 60 000 livres, 21 à 30000, 114 gouvernements particuliers dont 25 à 12 000 livres, 25 à 10000, 64 à 8000, 176 lieutenants et commandants de villes, places etc., dont 35 de 6000 à 16 600, et 141 de 2000 à GOOO. — L'ordonnance de 1788 établit en outre 17 commandants en chef ayant de 20 000 à 30 000 livres de fixe, et de 4000 à 6000 par mois de résidence, et des commandants en second.

mais que le Trésor paye toujours. — Considérez ces sinécures dans une seule province, en Languedoc, pays d'États, où il semble que la bourse du contribuable doive être mieux défendue. Il y a trois sous-commandants à Tournon, Alais et Montpellier, « chacun payé 16 000 livres, « quoiqu'ils soient sans fonctions, puisqu'ils n'ont été a établis que dans un temps de troubles et de guerres de « religion, pour contenir les protestants. » Douze lieutenants du roi sont également inutiles et pour la montre. De même les trois lieutenants généraux : chacun d'eux « reçoit, à tour de rôle et tous les trois ans, une gratifica- « tion de 30 000 livres, pour services rendus à cette même « province, lesquels sont vains et chimériques, et qu'on « ne spécifie pas; » car aucun d'eux ne réside, et, si on les paye, c'est pour avoir leur appui en cour. « Ainsi, « M. le comte de Caraman, qui a plus de 600 000 livres « de rente comme propriétaire du canal du Languedoc, « reçoit 30 000 livres tous les trois ans sans cause légi- « time, et indépendamment des dons fréquents et abon- « dants que la province lui fait pour les réparations de « son canal. » — La province donne aussi au commandant comte de Périgord une gratification de 12 000 livres en sus de ses appointements, et à sa femme une autre gratification de 12 000 livres, lorsque pour la première fois elle honore les États de sa présence. Elle paye encore au même commandant quarante gardes , « dont « vingt-quatre seulement servent pendant sa courte pré- « sence aux États, » et qui, avec leur capitaine, coûtent par an 15 000 livres. Elle paye de même au gouverneur de quatre-vingts à cent gardes « qui reçoivent chacun « 300 ou 400 livres, outre beaucoup d'exemptions, et ne « sont jamais en fonctions puisque le gouverneur ne ré- « side jamais; » pour ces fainéants subalternes la dépense est de 24 000 livres, outre 5000 à 6000 pour leur capitaine, à quoi il faut ajouler 7500 pour les secrétaires

du gouverneur, outre 60000 livres d'appointements et des profits infinis pour le gouverneur lui-même. Je vois partout des oisifs secondaires pulluler à l'ombre des oisifs en chef et puiser leur sève dans la bourse publique qui est la commune nourrice. Tout ce monde parade, boit et mange copieusement, en cérémonie : tel est leur principal emploi, et ils s'en acquittent en conscience. Les tenues d'États sont des bombances de six semaines, où l'intendant dépense 25 000 livres en dîners et réceptions'.

Aussi lucratives et aussi inutiles sont les charges de cour *, sinécures domestiques dont les profits et accessoires dépassent de beaucoup les émoluments. Je trouve dans l'État imprimé 295 officiers de bouche sans compter les garçons pour la table du roi et de ses gens, et « le « premier maître d'hôtel jouit de 84 000 livres par an en « billets et en nourritures, » sans compter ses appointements et les « grandes livrées » qu'il touche en argent. Les premières femmes de chambre de la reine inscrites sur l'almanach pour 150 livres et payées 12 000 francs, se font en réalité 50 000 francs par la revente des bougies allumées dans la journée, Augeard, secrétaire des commandements et dont la place est marquée 900 livres par an, avoue qu'elle lui en vaut 200000. Le capitaine des chasses, à Fontainebleau, vend à son profit chaque année pour 20 000 francs de lapins. « Dans chaque voyage aux « maisons de campagne du roi, les dames d'atour, sur a leurs frais de déplacement, gagnent 80 pour 100; on dit

1. Archives nationales, H 944, 25 avril et 20 septembre 1780, lettres et mémoires de M. Furgole, avocat à Toulouse.

2. Ai'chives Nationales, 0' 738 (Rapports faits au bureau général des dépenses de la maison du roi, en mars 1780 par M. Mesnard de Chousy). — Augeard, Mémoires, 97. — MmeCampan, Mémoires, I, 291. — D'Argenson, Mémoires, 10 février, 9 décembre 1751. — Essai sur les capitaineries royales et autres (1789) p. 80. — Warroquier, Etat de la Franceen 1789, I, 266,

a que le café au lait avec un pain à chacune de ces dames « coûte 2000 francs par an et ainsi du reste. » « Mme de « Tallard s'est fait 115 000 livres de rente dans sa place « de gouvernante des enfants de France, parce que, à « chaque enfant, ses appointements augmentent de 35 000 « livres. » Le duc de Penthièvre, en qualité de grandamiral, perçoit sur tous les navires « qui entrent dans les « ports et embouchures de France » un droit d'ancrage, dont le produit annuel est de 91 484 francs. Mme de Lamballe, surintendante, inscrite pour 6000 francs en touche 150 000'. Sur un seul feu d'artifice, le duc de Gèvres gagne 50 000 écus par les débris et charpentes qui lui appartiennent en vertu de sa charge'. — Grands officiers du palais, gouverneurs des maisons royales, capitaines des capitaineries, chambellans, écuyers, gentilshommes servants, gentilshommes ordinaires, pages, gouverneurs, aumôniers, chapelains, dames d'honneur, dames d'atours, dames pour accompagner, chez le roi, chez la reine, chez Monsieur, chez Madame, chez le comte d'Artois, chez la comtesse d'Artois, chez Mesdames, chez Mme Royale, chez Mme Elisabeth, dans chaque maison princière et ailleurs, des centaines d'offices pourvus d'appointements et d'accessoires sont sans fonctions ou ne servent que pour le décor. « Mme de Laborde vient d'être nommée garde du a lit de la reine avec 12 000 francs de pension sur la cas- « sette du roi; on ignore quelles sont les fonctions de cette « charge qui n'a pas existé depuis Anne d'Autriche. » Le fils aîné de M. de Machault est nommé intendant des classes. « C'est un de ces emplois dits gracieux : cela vaut

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