Augeard, Mémoires
dirait que le don est modeste et que le mari est raisonnable. — Pour bien comprendre l'histoire de nos rois, posons toujours en principe que la France est leur terre, une ferme transmise de père en fils, d'abord petite, puis arrondie peu à peu, à la fin prodigieusement élargie, parce que le propriétaire, toujours aux aguets, a trouvé moyen de faire de beaux coups aux dépens de ses voisins ; au bout de huit cents ans, elle comprend 27 000 lieues carrées. Certainement, en plusieurs points, son intérêt et son amour-propre sont d'accord avec le bien public; en somme il n'a pas mal géré, et, puisqu'il s'est toujours agrandi, il a mieux géré que beaucoup d'autres. De plus, autour de lui, nombre de gens experts, vieux conseillers de famille, rompus aux affaires et dévoués au domaine, bonnes têtes et barbes grises, lui font respectueusement des remontrances quand il dépense trop; souvent ils l'engagent dans des œuvres utiles, routes, canaux, hôtels d'invalides, écoles militaires, instituts de science, ateliers de charité, limitation de la main-morte, tolérance des hérétiques, recul des vœux monastiques jusqu'à vingt-etun ans, assemblées provinciales, et autres établissements ou réformes par lesquels un domaine féodal se transforme en un domaine moderne. Mais, féodal ou moderne, le domaine est toujours sa propriété dont il peut abuser autant qu'user ; or qui use en toute liberté finit par abuser avec toute licence. Si, dans sa conduite ordinaire, les motifs personnels ne l'emportaient pas sur les motifs publics, il serait un saint comme Louis IX, un stoïcien comme Marc-Aurèle, et il est un seigneur, un homme du monde semblable aux gens de sa cour, encore plus mal élevé, plus mal entouré, plus sollicité, plus tenté et plus aveuglé. A tout le moins, il a comme eux son amour-propre, ses goûts, ses parents, sa maîtresse, sa femme, ses familiers, tous solliciteurs intimes et prépondérants qu'il faut d'abord satisfaire; la nation ne vient
qu'ensuite. — En effet pendant cent ans, de 1672 à 177^1, toutes les fois qu'il fait une guerre, c'est par pique de vanité, par intérêt de famille, par calcul d'intérêt privé, par condescendance pour une femme. Louis XV conduit les siennes encore plus mal qu'il ne les entreprend', et Louis XVI, dans toute sa politique extérieure, trouve pour entrave le rets conjugal. — A l'intérieur, il vit comme les autres seigneurs, mais plus grandement puisqu'il est le plus grand seigneur de France; je décrirai son train tout à l'heure, et l'on verra plus tard par quelles exactions ce faste est défrayé. En attendant marquons deux ou trois détails. D'après des relevés authentiques, Louis XV a dépensé pour Mme de Pompadour 36 millions, au moins 72 millions d'aujourd'hui*. Selon d'Argenson*, en 1751, il a dans ses écuries 4000 chevaux, et l'on assure que sa seule maison ou personne « a coûté « cette année 68 millions », près du quart du revenu public. Quoi d'étonnant, lorsqu'on considère le souverain à la manière du temps, c'est-à-dire comme un châtelain qui jouit de son bien héréditaire? Il bâtit, il reçoit, il donne des fêtes, il chasse, il dépense selon sa condition. — De plus, étant maître de son argent, il donne à qui lui plaît, et tous ses choix sont des grâces. « Votre majesté sait « mieux que moi, écrit l'abbé de Vermond à l'impéra- « trice Marie-Thérèse \ que, d'usage immémorial, les trois
1. « Mme de Pompadour, écrivant au maréchal d'Estrées à l'armée sur les « opérations de la campagne, et lui traçant une espèce de plan, avait mar- « que sur le papier avec des mouches les dififérents lieux quelle lui con- « saillait d'attaquer ou de défendre. » (Mme de Genlis, 329, Souvenirs de Félicie, Récit de Mme de Puisieux, belle-mère du maréchal d'Estrées.)
2. D'après le registre manuscrit des dépenses de Mme de Pompadour, aux Archives de la préfecture de Versailles, elle avait dépensé 36 327 268 livres. (Granier de Cassagnac, I, 91.)
3. D'Argenson, Mémoires, VI, 398 (24 avril 1751). — « M. du Barry avouait « hautement qu'il avait mangé 18 millions à l'Etat. » (Corresp. par Métra, 1,27.)
4. Mai-ie-Anloinelle, par d'Arneth et Gcfïroy, II, 168 (5 juin 1774).
« quarts des places, des honneurs, des pensions sont ac- « cordés non aux services, mais à la faveur et au crédit. « Cette faveur est originairement motivée par la nais- « sance, les alliances et la fortune ; presque toujours elle « n'a de véritable fondement que dans la protection et « l'intrigue. Cette marche est si fort établie qu'elle est '< respectée comme une sorte de justice par ceux mômes « qui en souffrent le plus ; un bon gentilhomme, qui ne '<■ peut éblouir par des alliances à la cour, ni par une dé- « pense d'éclat, n'oserait prétendre à un régiment, quel- ■> que anciens et distingués que puissent être ses services « et sa naissance. Il y a vingt ans, les fils des ducs, des « ministres, des gens attachés à la cour, les parents et « protégés des maîtresses, devenaient colonels à seize ans; « M. de Choiseul fit jeter les hauts cris en rejetant cette « époque à vingt-trois; mais, pour dédommager la faveur « et l'arbitraire, il a remis à la pure grâce du roi, ou plu- « tôt des ministres, la nomination des lieutenances-colo- « nelles et des majorités qui, jusqu'alors, allaient de « droit à l'ancienneté du service, les gouvernements et « les commandements des provinces et des villes. Vous « savez. Monsieur l'ambassadeur, qu'on a fort multiplié « ces places, et qu'elles se donnent par crédit et faveur, « comme les régiments. Le cordon bleu, le cordon rouge « sont dans le même cas, quelquefois même la croix de « Saint-Louis. Les évêchés et les abbayes sont encore plus « constamment au régime du crédit. Les places de finan- « ces, je n'ose en parler. Les charges de judicature sont « les plus assujetties aux services rendus; et cependant « combien le crédit et la recommandation n'influent-ils « pas sur la nomination des intendants, des premiers pré- « sidents », et des autres? — Necker, entrant aux affaires, trouve 28 millions de pensions sur le Trésor royal, et, sitôt qu'il tombe, c'est une débâcle d'argent déversé par millions sur les gens de cour. Même de son temps,
le roi s'est laissé aller à faire la fortune des amies eï des amis de sa femme : à la comtesse de Polignac 400 000 francs pour payer ses dettes, 800 000 francs pour la dot de sa fille, en outre, pour elle-même, la promesse d'une lerre de 35 000 livres de rente, et, pour son amant, le comte de Vaudreuil, 30 000 livres de pension ; à la princesse de Lamballe, 100 000 écus par an, tant pour la charge de surintendante qu'on rétablit en sa faveur, que pour une pension à son frère'. Mais c'est sous Galonné que la prodigalité devient folle. On a fait honte au roi de sa parcimonie ; pourquoi serait-il ménager de sa bourse? Lancé hors de sa voie, il donne, il achète, il bâtit, il échange, il vient en aide aux gens de son monde, le tout en grand seigneur, c'est-à-dire en jetant l'argent à pleines mains. Qu'on en juge par un seul exemple : pour secourir les Guémenée faillis, il leur achète moyennant 12 500 000 livres, trois terres qu'ils viennent d'acheter 4 millions; de plus, en échange de deux domaines en Bretagne qui rapportent 33 758 livres, il leur cède la principauté de Dombes rapportant près de 70 000 livres de rentes — Lorsqu'on lira plus tard le Livre Rouge, on y trouvera 700 000 livres de pensions pour la maison de Polignac, la plupart réversibles d'un membre à l'autre, et près de deux millions de bienfaits annuels à la maison de Noailles. — Le roi a oublié que toutes ses grâces sont meurtrières; car « le courtisan qui obtient ô 000 lice vres de pension reçoit la taille de six villages » '. En l'état où est l'impôt, chaque largesse du monarque est fondée sur le jeûne des paysans, et le souverain, par ses commis, prend aux pauvres leur pain pour donner des