D'Argenson, Mémoires, 9 décembre
« La dépense que font les gens de cour pour avoir deux habits neufs et magnifiques, chacun pour les deux jours de fête et cela par ordre du roi, achève de les ruiner. »
2. De Luynes, Journal. XIV, 147, 295, XV, 36, 119. — D'Argenson, Memoires.S avril 1752, 30 mars et 28 juillet 1753, 2 juillet 1755, 23 juin 1756.— Hippeau, Ib. IV, 153. {Lettre du 15 mai 1780). — Nocker, De L'adminislratioii des finances, II, 265, 269, 270, 271, 228. — Augeard, Mcmou-cs, 249.
« de son père, et 5000 livres d'augmentation à Mme deMar- « san. » — M. de Conflans épouse Mlle Portail: «En faveur « de ce mariage, le roi a bien voulu que, sur la pension « de 10 000 livres accordée à Mme la présidente Portail, il « en passât 6000 à M. de Conflans après la mort de Mme « Portail. » — M.deSéchelles,ministre qui se retire, « avait « 12 000 livres d'ancienne pension que le roi lui con- « serve; il a, outre cela, 20 000 livres de pension comme « ministre; et le roi lui donne encore outre cela 40 000 li- « vres de pension. » — Parfois les motifs de la grâce sont admirables. Il faut consoler M. de Rouillé de n'avoir pas participé au traité de Tienne ; c'est pourquoi « on « donne une pension de six mille livres à sa nièce, « Mme de Castellane, et une autre de dix mille à sa fille, « Mme de Beuvron fort riche. » — « M. de Puisieux jouit « d'environ 76 ou 77000 livres de rente des bienfaits du « roi ; il est vrai qu'il a un bien considérable ; mais le « revenu de ce bien est incertain, étant pour la plupart en « vignes. » — « On vient de donner une pension de dix « mille livres à la marquise de Lède parce qu'elle a déplu « à Mme Infante et pour qu'elle se retire. » — Les plus opulents tendent la main et prennent. « On a calculé « que, la semaine dernière, il y eut pour 128 000 livres de « pension données à des dames de la cour, tandis que de- « puis deux ans on n'a pas donné la moindre pension à « des officiers : 8000 livres à la duchesse de Chevreuse w dont le mari a de 4 à 500 000 livres de rente, 12 000 li- « vres à Mme de Luynes pour qu'elle ne soit pas jalouse, « 10 000 à la duchesse de Brancas, 10000 à la duchesse « douairière de Brancas mère de la précédente, etc. » En tête de ces sangsues sont les princes du sang. « Le « roi vient de donner un million cinq cent mille livres à « M. le Prince de Conti pour payer ses dettes, dont un mil- « lion sous prétexte de le dédommager du tort qu'on lui a « fait par la vente d'Orange, et cinq cent mille livres de
« grâce. » «' M. le duc d'Orléans avait ci-devant cin- « quante mille écus de pension comme pauvre et en atc tendant la succession de son père. Étant devenu par ccl « événement riche de plus de trois millions de rente, il a « remis sa pension. Mais depuis il a représenté qu'il dé- « penserait par delà son revenu, et le roi lui a rendu ses « cinquante mille écus. » — Yingt ans plus tard, en 1780, quand Louis XVI, voulant soulager le Trésor, signe « la « grande réforme de la bouche, » « on donne à Mesdames « six cent mille livres pour leur table; » rien qu'en dîners, voilà ce que trois vieilles dames, en se retranchant, coûtent au public. Pour les deux frères du roi, 8 300000 livres, outre deux millions de rente en apanages; pour le Dauphin, Mme Royale, Mme Elisabeth et Mesdames, 3 500 000 ; pour la reine, quatre millions: voilà le compte deNecker en 1784. Joignez à cela les dons de la main à la main avoués ou déguisés, 200 000 francs à M. de Sartines pour l'aider à payer ses dettes, 200 000 à M. Lamoignon garde des sceaux, 100 000 francs à M. de Miromesnil pour frais d'établissement, 166 000 à la veuve de M. de Maurepas, 400 000 au prince de Salm, 1200 000 au duc de Polignac pour l'engagement du comté de Fenestrangcs , 754 337 à Mesdames pour payer Bellevue'. «M. de Galonné, « dit Augeard, témoin compétent', fit, à peine entré, un a emprunt de cent millions dont un quart n'est pas entré
1. Nicolardot, Journal de Louis XVI. p. 228. Sommes ordonnancées dans le Livre Rouge de 1774 à 1789 : 227 985 716 livres, dont 80 millions en acquisitions et dons à la famille du roi. — Entre autres 14450 000 livres à Monsieur, 14600000 au comte d'Artois. — 7 726 253 pour Saint-Cloud donné à la reine. — 8 700 000 pour acquisition de l'Ile-Adam.
2. Cf. Compte général des revenus et dépenses fixes au 1" mai 1789. (Imprimerie royale 1789, in-4). « Terre de l'Ile-Dieu acquise en 1783 du duc de Mortemart, 1 million. — Terre de Viviers acquise du prince de Soubise en 1784, 1 500000. — Terres de Saint Priest et de St-Étienne acquises en 1787 de M. Gilbert des Voisins, 1335 935. — Forêts de Camorsetde Floranges acquises du duc de Liancourt en 1785, 1 200000. — Comté de Montgommcry acquis de M. Clément de Darville en 1785, 3 306 604 •
« au Trésor royal : le reste à été dévoré par les gens de « cour; on évalue ce qu'il a donné au comte d'Artois à « cinquante-six millions, la part de Monsieur à vingt- « cinq millions; il a donné au prince de Condé, en « échange de trois cent mille livres de rente, douze mil- « lions une fois payés et six cent mille livres de rente « viagères, et il fait faire à l'État les acquisitions les « plus onéreuses, des échanges dont la lésion était de « plus de 500 pour 100. » N'oublions pas qu'au taux actuel tous ces dons, pensions, appointements valent le double. — Tel est l'emploi des grands auprès du pouvoir central ; au lieu de se faire les représentants du public, ils ont voulu être les favoris du prince, et ils tondent le troupeau qu'ils devraient préserver.
A la fin le troupeau écorché découvrira ce qu'on fait de sa laine. « Tôt ou tard*, dit un Parlement dès 1764, le « peuple apprendra que les débris de nos finances conti- « nuent d'être prodigués en dons si souvent peu méri- « tés, en pensions excessives et multipliées sur les mêmes « têtes, en dots et assurances de douaires, en places et « appointements inutiles. » Tôt ou tard, il repoussera» ces a mains avides qui toujours s'ouvrent et ne se croient « jamais pleines, ces gens insatiables qui ne semblent « nés que pour tout prendre et ne rien avoir, gens sans « pitié comme sans pudeur. » — Et ce jour-là les écorcheursse trouveront seuls. Car le propre d'une aristocratie qui ne songe qu'à soi est de devenir une coterie. Ayant oublié le public, elle néglige par surcroît ses subordon-
1. Le président de Brosses, par Foisset. (Remontrances au roi par le parlement de Dijon, le 19 janvier 17C4).
nés; après s'être séparée de la nation, elle se sépare de sa suite. C'est un état-major en congé qui fait bombance et ne prend plus soin des sous-officiers ; vienne un jour de bataille, personne ne marche après lui, on cherche des chefs ailleurs. Tel est l'isolement des seigneurs de cour et des prélats au milieu de la petite noblesse et du bas clergé; ils se font la part trop grosse, et ne donnent rien ou presque rien aux gens qui ne sont pas de leur monde. Contre eux, depuis un siècle, un long murmure s'élève et va s'enflant jusqu'à devenir une clameur où l'esprit ancien et l'esprit nouveau, les idées féodales et les idées philosophiques grondent à l'unisson. « Je vois, disait le bailli de Mirabeau*, que la noblesse s'avilit et se perd. « Elle s'étend sur tous les enfants de sangsues, sur la a truandaille de finance, introduits par la Pompadour sor- « tie elle-même de ces immondices. Une partie va s'avilir « dans la servitude de cour ; l'autre se mélange à la ca- « naille plumière qui change en encre le sang des sujets « du roi ; l'autre périt étouffée par de viles robes, igno- « blés atomes de la poussière de cabinet qu'une charge tire « de la crasse; » et tout cela, parvenus d'ancienne ou de nouvelle race, fait une bande qui est la cour. — « La cour ! « s'écrie d'Argenson, dans ce mot est tout le mal. La cour « est devenue le sénat de la nation; le moindre valet de « Versailles est sénateur; les femmes de chambre ont part « au gouvernement, sinon pour ordonner, du moins pour « empêcher les lois et les règles ; et, à force d'empêcher, « il n'y a plus ni lois, ni ordres, ni ordonnateurs.... Sous « Henri IV, les courtisans demeuraient chacun dans leur
1. Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau. LeUre du bailli du 26 mat 1781. — D'Argenson, Mémoires, IV, 156, 157, 160, 76, VI, 320. — Maréchal Marmont, Mémoires, 1, 9. — De Ferrières, Mémoires, préface. — Voir sui celte difGculté de parvenir, les Mémoires de Dumouriez. Le père de Chateaubriand est aussi un de ces mécontents, « frondeur politique et grand ennem « de la cour. » (I, 206.) —Cahiers des États généraux de 1789 résumé général par Prudhomme, t. II, passim.
9k L'ancien régime.
;< maison, ils n'étaient point engagés dans des dépenses « ruineuses pour être de la cour; ainsi les grâces ne leur « étaient pas dues comme aujourd'hui.... La cour est le ce tombeau de la nation. » — Quantité d'officiers nobles, voyant que les hauts grades ne sont que pour les courtisans, quittent le service et vont porter leur mécontentement dans leurs terres. D'autres, qui ne sont point sortis de leur domaine, y couvent, dans la gêne, l'oisiveté et l'ennui, leurs ambitions aigries par l'impaissance. En 1789, dit le marquis de Ferrières, la plupart sont « si las de la « cour et des ministres qu'ils sont presque des démocra- « tes. » Du moins « ils veulent retirer le gouvernement à « l'oligarchie ministérielle entre les mains de laquelle il « est concentré. » Point de grands seigneurs pour députés; ils les écartent et « les rejettent absolument, disant « qu'ils trafiqueraient des intérêts de la noblesse ; » euxmêmes, dans leurs cahiers, ils insistent pour qu'il n'y ait plus de noblesse de cour.
Mêmes sentiments dans le bas clergé, et encore plus vifs; car il est exclu des hautes places, non-seulement comme inférieur, mais encore comme roturier*. Déjà en 1766, le marquis de Mirabeau écrivait : <« Ce serait faire « injure à la plupart de nos ecclésiastiques à prétentions « que de leur proposer une cure. Les revenus et les dis- « tinctions sont pour les abbés commendataires, pour a les bénéficiers à simple tonsure, pour les nombreux « chapitres. » Au contraire, « les vrais pasteurs des âmes, « les coopérateurs dans le saint ministère, ont à peine une « subsistance ». La première classe, « tirée de la noblesse « et de la bonne bourgeoisie, n'a que les prétentions sans « vrai ministère. L'autre, n'ayant que des devoirs à rem-
1. Éphémirides du citoyen, II, 200, 203. —Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Curé de campagne. — L'abbé Guettée, Histoire de VËglUe de France, XU,]2Q.
« plir sans espoir et presque sans revenu..., ne peut se « recruter que dans les derniers rangs de la société ci- « vile, » et les parasites qui dépouillent les travailleurs Cl affectent de les subjuguer et de les avilir de plus en « plus. » — « Je plains, disait Voltaire, le sort d'un curé « de campagne obligé de disputer une gerbe de blé à son « malheureux paroissien, de plaider contre lui, d'exiger « la dîme des pois et des lentilles, de consumer sa misé- « rable vie en querelles continuelles.... Je plains encore « davantage le curé à portion congrue à qui des moines, « nommés gros décimateurs, osent donner un salaire de a quarante ducats pour aller faire, pendant toute l'année, « à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, au « soleil, à la pluie; dans les neiges, au milieu des glaces, « les fonctions les plus pénibles et les plus désagréables. » — Depuis trente ans, on a tâché d'assurer et de relever un peu leur salaire ; en cas d'insuffisance, le bénéficier, coUateur ou décimateur de la paroisse, doit y ajouter jusqu'à ce que le curé ait 500 livres (1768), puis 700 livres (1785), le vicaire 200 livres (1768), puis 250 (1778), et à la fin 350 (1785). A la rigueur, au prix où sont les choses*, un homme peut s'entretenir là-dessus. Mais il vit parmi des misérables auxquels il doit l'aumône, et il garde au fond du cœur une amertume secrète contre le richard oisif qui, les poches pleines, l'envoie faire, avec des poches vides, un ministère de charité. A Saint-Pierre de Barjouville, dans le Toulousain, l'archevêque de Toulouse prend la moitié des dîmes et fait par an 8 livres d'aumône; à Bretx, le chapitre de l'Isle Jourdain qui perçoit la moitié de certaines dîmes et les trois quarts des autres, donne 10 livres; à Croix Falgarde, les Bénédictins, à qui la moitié de la dlme appartient, donnent 10 li-
1. Aujourd'hui le traitement d'an curé est au minimnmde 900 francs, piuï le logement et le casuel.
vres par an'. A Sainte-Croix de Bernay eu Normandie*, l'abbé non résident qui touche 57 000 livres, donne 1050 livres au curé qui n'a pas de presbytère et dont la paroisse contient 4000 communiants. A Saint-Aubin-sur- Gaillon, l'abbé, gros décimateur, donne 350 livres au vicaire qui est obligé d'aller dans le village quêter du blé, du pain, des pommes. A Plessis Hébert, « le desservant « déportuaire, n'ayant pas de quoi vivre, est forcé d'al- « 1er chercher ses repas chez les cuçés voisins. » Dans l'Artois, où souvent la dîme prélève 7 1/2 et 8 pour 100 du produit de la terre, nombre de curés sont à la portion congrue et sans presbytère ; leur église tombe en ruines et le bénéficier ne donne rien aux pauvres. « A Saint- « Laurent, en Normandie, la cure ne vaut pas plus de « 400 livres que le curé partage avec un obitier, et il y « a 500 habitants dont les trois quarts à l'aumône. » — Comme les réparations du presbytère et de l'église sont d'ordinaire à la charge d'un seigneur ou d'un bénéficier souvent éloigné, obéré ou indifl'érent, il arrive parfois que le prêtre ne sait ni où loger, ni où dire la messe. «J'arrivai, dit un curé de Touraine, au mois de juin 1788.... a Le presbytère ressemblerait à un souterrain hideux s'il « n'était ouvert à tous les frimas et à tous les vents : » en bas, deux chambres carrelées sans portes ni fenêtres, hautes de quatre pieds et demi, une troisième haute de six pieds, carrelée, servant de salon, de salle, de cuisine, de buanderie, de boulangerie et d'égout pour les eaux de la cour et du jardin; au-dessus trois pièces semblables,
1. Théron de Monlaugé, V Agriculture et les classes rurales dans le pays Toulousain, p. 86.
2. Périn, la Jeunesse de Robespierre, doléances des paroisses rurales de l'Artois, p. 320.— Boivin-ChampeauXj{6., 65, 68. — Hippeau, f6., VI, 79, et VII, 177. — Lettre de M. Sergent, curé de Vallers, du 27 janvier 1790. (Archives nationales DXIX, carton 24.) — Lettre de M. Briscard, curé de Beaumont-le- Roger, diocèse d'Évreux, du 19 décembre 1789. (76. DXIX, carton 6.) — Tableau moral du clergé de France (1789), p. 2.
m le tout absolument lézardé, crevé, menaçant ruine, sans « portes ni croisées qui tiennent, » et, en 1790, les réparations ne sont pas encore faites. — Voyez par contraste le luxe des prélats qui ont un demi-million de rente, la pompe de leurs palais, les équipages de chasse de M. de Dillon, évoque d'Évreux, les confessionnaux garnis de satin de M. de Barrai, évêque de Troyes, l'innombrable batterie de cuisine en argent massif de M. de Rohan, évêque de Strasbourg. — Tel est le sort des curés à portion congrue, et il y en a « beaucoup » qui n'ont pas la portion congrue, que la mauvaise volonté du haut clergé en exclut, qui, avec leuf casuel, ne touchent que 400 à 500 livres, qui réclament en vain la maigre pitance à laquelle ils ont droit par le dernier édit. « Une pareille « demande, dit un curé, ne devrait-elle pas être acceptée « de bon gré par MM. du haut clergé qui souffrent des « moines jouir de 5 à 6000 livres de rente par chaque « individu, tandis qu'ils voient les curés, au moins aussi a nécessaires, réduits à la mince portion, tant pour eux « que pour leur paroisse? » — Et, sur cette mince pitance, l'on rogne encore pour payer le don gratuit. En ceci comme dans le reste, les pauvres sont chargés pour décharger les riches. Dans le diocèse de Glermont, « les cu- « rés, même à simple portion congrue, sont imposés à « 60, 80, 100, 120 livres et plus; les vicaires qui ne sub- « sistent que du fruit de leurs sueurs, sont taxés à 22 li- «'vres. » Au contraire, les prélats payent peu de chose, et « encore est-on dans l'usage de présenter aux évoques « la quittance de leur taxe, aux étrennes du premier de « l'an.* » — Nulle issue pour les curés. Sauf trois ou quatre petits évêchés « de laquais, » toutes les dignités de l'Église sont réservées à la noblesse; « pour être évêque
1. Doléances sur les surcharges que supportent les gens du Tiers-État, par Gautier de Biauzat (1788), p. 237.
l'ancien BÉGl-" î
aujourd'hui , dit l'un d'entre eux, il faut être gentilhomme. » Je vois en eux des sergents qui, comme leurs pareils dans l'armée, ont perdu l'espoir de jamais devenir officiers. — C'est pourquoi il y en a chez qui la colère déborde : « Nous, malheureux curés à portions congrues; « nous chargés communément des plus fortes paroisses, « telles que la mienne qui a, jusqu'à deux lieues dans « les bois, des hameaux qui en feraient une autre; nous « dont le sort fait crier jusqu'aux pierres et aux chevrons a de nos misérables presbytères, » nous subissons des prélats « qui feraient encore quelquefois faire par leurs « gardes un procès au pauvre curé qui couperait dans a leurs bois un bâton, son seul soutien dans ses longues « courses par tous chemins. » A leur passage, le pauvre homme « est obligé de se jeter à tâtons le long d'un ta- « lus, pour se garantir des pieds et des éclaboussures de « leurs chevaux, comme aussi des roues et peut-être du « fouet d'un cocher insolent, » puis, « tout crotté, son « chétif bâton d'une main et son chapeau, tel quel, de « l'autre, de saluer humblement et rapidement, à travers « la portière du char clos et doré, le hiérarque postiche « ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va a paissant et dont il ne lui laisse que la crotte et le « suint. » Toute la lettre est comme un long cri de rage; ce sont des rancunes semblables qui feront les Joseph Lebon et les Fouchô- — Dans cette situation et avec ces sentiments, il est manifeste que le bas clergé traitera ses chefs, comme la noblesse de province a traité les siens'. Il ne choisira par « pour représentants ceux qui nagent a dans l'opulence et qui l'ont vu toujours souffrir avec
1. Hippeau, (6., VI, 164. (Lettre da curé de Marolles et de treize autres. Lettre de l'évêque d'Évreux du 20 mars, 1789. Lettre de l'abbé d'Osmond du 2 avril 1789). — Archives nationales, Procès-verbaux manuscrits dea Etats généraux, t. 148, p. 245 et 257, mémoires des curés de Toulouse. T. ]53i p. 282, représentations par le cliapilre de Dijon.
« tranquillité. » De toutes parts les curés « se confédèrent » pour n'envoyer aux États généraux que des curés, et pour exclure, « non-seulement les chanoines, « les abbés, les prieurs et tous autres bénéflciers, mais « encore les premiers supérieurs, les chefs de la hiérar- « chie, » c'est-à-dire les évoques. En effet, sur trois cents députés du clergé, on compte aux États généraux deux cent huit curés, et, comme la noblesse de province, ils apportent avec eux la défiance et le mauvais vouloir qu'ils nourrissent depuis si longtemps contre leurs chefs. On s'en apercevra tout à l'heure à l'épreuve. Si les deux premiers ordres sont contraints de se réunir aux communes, c'est qu'au moment critique les curés font défection. Si l'institution d'une chambre haute est repoussée, c'est que la plèbe des gentilshommes ne veut pas souffrir aux grandes familles une prérogative dont elles ont abusé.
Reste un dernier privilège, le plus énorme de tous, celui du roi ; car, dans cet état-major de nobles héréditaires, il est le général héréditaire. A la vérité son office n'est pas une sinécure comme leur rang; mais il comporte des inconvénients aussi graves et des tentations pires. Deux choses sont pernicieuses à l'homme, le manque d'occupation et le manque de frein ; ni l'oisiveté, ni la toute-puissance ne sont conformes à sa nature, et le prince absolu qui peut tout faire, comme l'aristocratie désœuvrée qui n'a rien à faire, finit par devenir inutile et malfaisant. — Insensiblement, en accaparant tous les pouvoirs, le roi s'est chargé de toutes les fonctions ; tâche immense et qui surpasse les forces humaines. Car ce n'est point la Révolution, c'est la monarchie qui a implanté en France
la centralisation administrative'. Sous la direction du conseil du roi, trois fonctionnaires superposés, au centre le contrôleur général, dans chaque généralité l'intendant, dans chaque élection le subdélégué, mènent toutes les affaires, fixent, répartissent et lèvent l'impôt et la milice, tracent et font exécuter les routes, emploient la maréchaussée, distribuent les secours, réglementent la culture, imposent aux paroisses leur tutelle, et traitent comme des valets les magistrats municipaux. « Un villa- « ge, ditTurgot*, n'est qu'un assemblage de maisons, de « cabanes et d'habitants aussi passifs qu'elles.... « Votre ji majesté est obligée de décider tout par elle-même ou « par ses mandataires... Chacun attend vos ordres spé- « ciaux, pour contribuer au bien public, pour respecter « les droits d'autrui, quelquefois même pour user des « siens propres». Par suite, ajoute Necker, «c'est du fond « des bureaux que la France est gouvernée... Les com- « mis, ravis de leur influence, ne manquent jamais de « persuader au ministre qu'il ne peut se détacher de « commander un seul détail ». — Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout, tel est le résumé du système. « Subdélégués, officiers d'élections, o directeurs, receveurs et contrôleurs des vingtièmes, o commissaires et collecteurs des tailles, officiers des « gabelles, voituriers-buralistes, huissiers, piqueurs des « corvées, commis aux aides, au contrôle, aux droits ré- « serves, tous ces hommes de l'impôt, chacun selon scn « caractère, assujettissent à leur petite autorité et en- « veloppent de leur science fiscale des contribuables
1. De Tocqueville, liv. II. Cette vérité capitale a été établie par M. deTocqueville avec une perspicacité supérieure.
2. Remontrances de Malesherbes, Mémoire de Turgot, Mémoire de Necker au roi {Laboulaye, De, V administration française sous Louis XVI, Re vue des cours littéraires, IV, 423, 759, 814.)
« ignorants et inhabiles à reconnaître si on les trompe» '. Une centralisation grossière, sans contrôle, sans publicité, sans uniformité, installe surtout le territoire une armée de petits pachas qui décident comme juges les contestations qu'ils ont comme parties, régnent par délégation, et, pour autoriser leurs grapillages ou leurs insolences, ont toujours à la bouche le nom du roi qui est obligé de les laisser faire. — En effet, par sa complication, son irrégularité et sa grandeur, la machine échappe à ses prises. Un Frédéric II levé à quatre heures du matin, un Napoléon qui dicte une partie de la nuit dans son bain et travaille dix-huit heures par jour, y suffiraient à peine. Un tel régime ne va point sans une attention toujours tendue, sans une énergie infatigable, sans un discernement infaillible, sans une sévérité militaire, sans un génie supérieur ; à ces conditions seulement on peut changer vingt-cinq millions d'hommes en automates, et substituer sa volonté partout lucide, partout cohérente, partout présente, à leurs volontés que l'on abolit. Louis XV laisse « la bonne machine >^ marcher toute seule, et se cantonne dans son apathie. « Ils l'ont voulu ainsi, ils ont pensé que « c'était pour le mieux », ^ telle est sa façon de parler « quand les opérations des ministres n'ont pas réussi ». « Si j'étais lieutenant de police, disait-il encore, je défen- « drais les cabriolets ». Il a beau sentir que la machine se disloque, il n'y peut rien, il n'y fait rien. En cas de malheur, il a sa réserve privée, sa bourse à part. « Le
1. « On a entendu le financier dire au citoyen : Il faut que la ferme ail « des grâces à vous accorder, il faut que vous soyez obligé de venir les de-
• mander. — « Celui qui paye ne peut jamais savoir ce qu'il doit. Le fermie' « est souverain législateur dans les matières qui font l'objet de son intérï « personnel. Toute requête, dans laquelle les intérêts d'une province oi » ceux de la nation entière sont stipulés,, est regardée comme une témérité
• punissable si elle est signée d'un seul particulier, et comme une associa-
• lion illicite si elle est signée de plusieurs. » (iMaiesherbes, ibid.)
2. Mme Campan, Mémoires I, 13. — Mme du Hausset, Mémoires, 114.
« roi, disait Mme de Pompadour, signerait sans y son- " ger pour un million, et donnerait avec peme cent louis c sur son petit trésor». — Louis XVI essaie pendant un temps de supprimerplusieurs rouages, d'en introduire de meilleurs, d'adoucir les frottements du reste; mais les pièces sont trop rouillées, trop pesantes; il ne peut les ajuster, les accorder, les maintenir en place ; sa main retombe impuissante et lassée. Il se contente d'être économe pour lui-même; il inscrit sur éon journal un raccommodage de montre, et laisse la voiture publique, aux mains de Galonné, se charger d'abus nouveaux pour rentrer dans l'ancienne ornière d'où elle ne sortira qu'en se disloquant.
Sans doute le mal qu'ils font ou qu'on fait en leur nom leur déplaît et les chagrine; mais au fond leur conscience n'est pas inquiète. Ils peuvent avoir compassion du peuple, mais ils ne se sentent pas coupables envers lui; car ils sont ses souverains et non ses mandataires. La France est à eux comme tel domaine est à son seigneur, et un seigneur ne manque pas à l'honneur parce qu'il est prodigue et négligent. C'est son bien qu'il dissipe, et personne n'a le droit de lui demander des comptes. Fondée sur la seigneurie féodale, la royauté est comme elle une propriété, un héritage, et ce serait infidélité, presque trahison chez un prince, en tout cas faiblesse et bassesse, que de laisser passer entre des mains de sujets quelque portion du dépôt qu'il a reçu intact de ses pères )our le transmettre intact à ses enfants. Non-seulemenI, )ar la tradition du moyen âge, il est commandant-propriétaire des Français et de la France, mais encore, par la ihéorie des légistes, il est, comme César, l'unique et perpétuel représentant de la nation, et, par la doctrine des théologiens, il est, comme David, le délégué sacré et spécial de Dieu lui-même. A tous ces titres, ce serait merveille s'il ne considérait pas le revenu public comme son
revenu privé, et si, maintes fois, il n'agissait pas en conséquence. En ceci notre point de vue est si opposé quo nous avons de la peine à nous mettre au sien ; mais le sien était alors celui de tout le monde. En ce temps-là il semblait aussi étrange de s'ingérer dans les affaires du roi que dans celles d'un particulier. C'est seulement à la fin de 1788' que le fameux salon du Palais-Royal, « avec « une hardiesse et une déraison inimaginables, prétend « que dans une véritable monarchie, les revenus de l'État « ne doivent pas être à la disposition du souverain, qu'il « doit seulement lui être accordé une somme assez con- « sidérable pour les charges de sa maison, ses dons et « les grâces de ses serviteurs, ainsi que pour ses plaisirs, « que le surplus doit être déposé au Trésor royal pour « n'y être employé qu'aux objets sanctionnés par l'As- « semblée de la Nation ». Réduire le prince à une liste civile, mettre la main sur les neuf dixièmes de son revenu, lui interdire les acquits au comptant, quel attentat! La surprise ne serait pas plus grande, si aujourd'hui l'on proposait de faire deux parts dans le revenu de chaque millionnaire, de lui en accorder la plus mince pour son entretien, de mettre la plus grosse à la caisse des consignations pour ne la dépenser qu'en œuvres d'utilité publique. Un ancien fermier-général, homme d'esprit et sans préjugés, écrit sérieusement pour justifier l'achat de Saint-Gloud : « C'était une bague au doigt de « la reine. » A la vérité, la bague coûtait 7 700 000 francs. Mais « le roi de France avait alors 477 millions de rente. K Que dirait-on d'un particulier qui aurait 477 000 livres « de rente, et qui, une fois dans sa vie, donnerait à sa a femme pour 7 000 ou 8 000 livres de diamants ? » *. On
1. Gustave ni et la cour de France, par Geffroy, II, 474 (Archives de Dresde, corresp. de France, 20 novembre 1788.)