‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 29 sur 192 · Mercier, Tableau de Paris, IX · texte numérisé non relu

Mercier, Tableau de Paris, IX

1. Leroi, Histoire de Versailles, II, 21 (70000 âmes de population Gxe, et 10000 de populalion flottante, d'après les registres de la mairie}. l'ancien régime. 8

lous ceux de Paris, tous ceux qui, à dix lieues à la ronde, a Sceaux, à Genevilliers, à Brunoy, à l'Ile-Adam, au Raincy, à Saint-Ouen, à Colombes, à Saint-Germain, à Marly, à Bellevue, en cent endroits, forment une couronne de fleurs architecturales d'où s'élancent chaque matin autant de guêpes dorées pour briller et butiner à Versailles, centre de toute abondance et de tout éclat. On en « présente » chaque année une centaine, hommes et femmes *, cela fait en tout deux ou trois mille : voilà la société du roi, les dames qui lui font la révérence, les seigneurs qui montent dans ses carrosses ; leurs hôtels sont tout près ou à portée pour remplir à toute heure son antichambre ou son salon.

Un pareil salon comporte des dépendances proportionnées; c'est par centaines qu'il faut compter les hôtels et bâtiments occupés à Versailles pour le service privé du roi et des siens. Depuis les Césars, aucune vie humaine n'a tenu tant de place au soleil. Rue des Réservoirs, l'ancien hôtel et le nouvel hôtel du gouverneur de Versailles, l'hôtel du gouverneur des enfants du comte d'Artois, le garde-meuble de la couronne, le bâtiment pour les loges et foyers des acteurs qui jouent au Palais, les écuries de Monsieur. — Rue des Bons-Enfants, l'hôtel de la garderobe, le logement des fontainiers, l'hôtel des officiers de la comtesse de Provence. — Rue de la Pompe, l'hôtel du grand-prévôt, les écuries du duc d'Orléans, l'hôtel des gardes du comte d'Artois, les écuries de la reine, le pavillon des Sources. — Rue Satory, les écuries de la comtesse d'Artois, le jardin anglais de Monsieur, les glacières du roi, le manège des chevau-légers de la garde du roi, le jardin de l'hôtel des trésoriers des bâtiments. — Par ces quatre rues, jugez des autres. — On ne peut faire cenl

1. Warroquier, Etat de la France (1789). Liste des personnes présentées de 1779 à 1789; 453 hommes et 414 femmeS; t. II, 515.

pas dans la ville sans y rencontrer un accessoire du palais : hôtel de l'état-major des gardes du corps, hôtel de l'état-major des chevau-légers, hôtel immense des gardes du corps, hôtel des gendarmes de la garde, hôtels du grand-louvetier, du grand-fauconnier, du grand-veneur, du grand-maître, du commandant du canal, du contrô- ' leur général, du surintendant des bâtiments, hôtel de la chancellerie, bâtiments de la fauconnerie et du vol de cabinet, bâtiments du vautrait, grand chenil, chenil-dauphin, chenil dit des chiens verts, hôtel des voitures de la cour, magasin des bâtiments et menus-plaisirs, ateliers et magasins pour les menus-plaisirs, grande écurie, petite écurie, autres écuries dans la rue de Limoges, dans la rue Royale et dans l'avenue de Saint-Cloud, potager du roi comprenant vingt-neuf jardins et quatre terrasses, grand-commun habité par deux mille personnes, maisons et hôtels dits des Louis où le roi assigne des logements à temps ou à vie : avec des mots sur du papier, on ne rend point l'impression physique de l'énormité physique. — Aujourd'hui, de cet ancien Versailles mutilé et approprié à d'autres usages, il ne reste plus que des morceaux; allez le voir pourtant. Considérez ces trois avenues qui se réunissent sur la grande place, larges de quarante toises, longues de quatre cents, et qui n'étaient point trop vastes pour la multitude, le déploiement, la vitesse vertigineuse des escortes lancées à fond de train et des carrosses courant « à tombeau ouvert*; » voyez, en face du château, les deux écuries, avec leurs grilles de trente-deux toises, ayant coûté, en 1682, trois millions, c'est-à-dire qumze millions d'aujourd'hui, si amples et si belles que, sous Louis XIV lui-même, on en faisait tantôt un champ de cavalcades pour les princes, tantôt une salle de théâtre,

1. Il y avait alors, presque chaque jour, des passants roués à Paris par les voilures à la mode, et c'était l'habitude chez les grands d'aller très-vite.

et tantôt une salle de bal ; suivez alors du regard le développement de la gigantesque place demi-circulaire, qui, de grille en grille et de cour en cour, va montant et se resserrant, d'abord entre les hôtels des ministres, puis entre les deux ailes colossales, pour s'achever par le fastueux encadrement de la Cour de marbre, où les pilastres, les statues, les frontons, les ornements multipliés et amoncelés d'étage en étage portent jusque dans le ciel la raideur majestueuse de leurs lignes et l'étalage surchargé de leur décor. D'après un manuscrit relié aux armes de Mansart, le palais à coûté 153 millions, c'est-àdire environ 750 millions d'aujourd'hui * ; quand un roi veut représenter, c'est à ce prix qu'il se loge. — Jetez maintenant les yeux de l'autre côté, vers les jardins, e! cette représentation vous deviendra plus sensible. Les parterres et le parc sont encore un salon en plein air ; la nature n'y a plus rien de naturel; elle est tout entière disposée et rectifiée en vue de la société; ce n'est point là un endroit pour être seul et se détendre, mais un lieu pour se promener en compagnie et saluer. Ces charmilles droites sont des murailles et des tentures. Ces ifs tondus figurent des vases et des lyres. Ces parterres sont des tapis à ramages. Dans ces allées unies et rectilignes, le roi, la canne à la main, groupera autour de lui tout son cortège. Soixante dames, en robes lamées et bouffantes sur des paniers qui ont vingt-quatre pieds de circonférence, s'espaceront sans peine sur les marches de ces escaliers*.

1. 153, 282, 827 livres 10 sous, 3 deniers. {Souvenirs d'un page de la cour de Louis XVI, par le comte d'Hézecques, p. 142.) — En 1690, avant la construction de la chapelle et de la salle de spectacle, il coûtait déjà 100 millions. (Saint-Simon, XII, 514. Mémoire de Marinier, commis des bâtiments du roi.)

2. Cabinet des estampes, Histoire de France par estampes, passim, notamment plans et vues de Versailles par Aveline, « et dessin de la collation donnée par M. le Prince dans le milieu du Labyrinthe de Chantilly, le 29 août 1687. »

Ces cabinets de verdure pourront abriter une collation princière. Sous ce portique circulaire, tous les seigneurs qui ont l'entrée de la chambre pourront assister ensemble au jeu d'un nouveau jet d'eau. Ils retrouvent leurs pareils jusque dans les figures de marbre et de bronzo qui peuplent les allées et les bassins, jusque dans la contenance digne d'un Apollon, dans l'air théâtral d'un Jupiter, dans l'aisance mondaine et dans la nonchalance voulue d'une Diane ou d'une Vénus. Les dieux eux-mêmes sont de leur monde. — Enfoncée par l'effort de toute une société et de tout un siècle, l'empreinte de la cour est si forte qu'elle s'est gravée dans le détail comme dans l'ensemble et dans les choses de la matière comme dans les choses de l'esprit.

Ceci n'est que le cadre; avant 1789, il était rempli. «O.i « n'a rien vu, dit Chateaubriand, quand on n'a pas vu la « pompe de Versailles, même après le licenciement de a l'ancienne maison du roi ; Louis XIV était toujours là'. » C'est un fourmillement de livrées, d'uniformes, de costumes et d'équipages, aussi brillant et aussi varié que dans un tableau ; j'aurais voulu vivre huit jours dans ce monde ; il est fait à peindre, arrangé exprès pour le plaisir des yeux, comme une scène d'opéra. Mais comment nous figurer aujourd'hui des gens pour qui la vie était un opéra? En ce temps-là, il faut à un grand un grand état de maison ; son cortège et soii décor font partie de sa personne ; il se manque à lui-même s'il ne les a pas aussi amples et aussi beaux qu'il le peut; il serait choqué d'un vide dans sa maison comme nous d'un trou dans notre habit. S'il se retranche, il décheoit; quand Louis XVI fait des ré-

1. Mémoires^ I, 221. Il avait été présenté le 19 février 17C7.

formes, la cour dit qu'il agit en bourgeois. Dès qu'un prince ou une princesse est d'âge, on lui forme une maison ; dès qu'un prince se marie, on forme une maison à sa femme ; et par maison entendez une représentation à quinze ou vingt services distincts, écurie, vénerie, chapelle, faculté, chambre, garde-robe, chambre aux deniers, bouche, paneterie -bouche, cuisine-bouche, échansonnerie, fruiterie, fourrerie, cuisine-commun, cabinet, conseil*; elle ne se sent point princesse sans cela. Il y a 274 charges chez le duc d'Orléans, 210 chez Mesdames, 68 chez madame Elisabeth, 239 chez la comtesse d'Artois, 256 chez la comtesse de Provence, 496 chez la reine. Lorsqu'il s'agit de former une maison à Madame Royale, âgée d'un mois, «la reine, écrit l'ambassadeur d'Autriche, veut « supprimer une mollesse nuisible, une affluence inutile « de gens de service, et tout usage propre à faire naître des « sentiments d'orgueil. Malgré le retranchement susdit, la « maison de la jeune princesse semontera encore à près de « 80 personnes destinées au service unique de sa personne « royale*. » La maison civile deMonsieur en comprend 420 et sa maison militaire 179; celle du comte d'Artois 237 et sa maison civile 456. — L'es trois quarts sont pour la montre ; avec leurs broderies et leurs galons, avec leur contenance dégagée et polie, leur air attentif et discret, leur belle façon de saluer, de marcher, de sourire, ils font bien, alignés dans une antichambre ou espacés par groupes dans une galerie; j'aurais même voulu contem-

1 . Pour tous les détails sui vants^ Cf. Warroquier, tome I, passini . — Archives Impériales G' 710 bis, maison du roi, dépenses de 1771. — D'Argenson, 25 février 1752. — En 1771, on dépense 3 millions pour l'installation de la comtesse d'Artois. Un simple appartement pour Mme Adélaïde coû'.e

800 000 livres.

2. Marie-Antoinelté, Corres/jorîdawce secrè/c par d'Arneth et Geffroy. III 292. Lettre de Mercy du 25 anvier 1779.— Warroquier, en 1789, ne mentionne que 15 charges dans la maison de madame Royale. Ceci, outre beaucoup d'autres indices, montre combien les chifires ofûciels sont insufûsanls.

pler les escouades des écuries et des cuisines ; ce sont les figurants qui remplissent le fond du tableau. — Par col éclat des astres secondaires, jugez de la splendeur du soleil royal.

Il faut au roi une garde, infanterie, cavalerie, gardes du corps, gardes françaises, gardes suisses, Cent Suisses, chevau-légers de la garde, gendarmes de la garde, gardes de la porte, 9 050 hommes ', coûtant chaque année 7 681 000 livres. Quatre compagnies des gardes françaises et deux des gardes suisses font tous les jours la parade dans la cour des ministres, entre les deux grilles, et le spectacle est magnifique quand le roi sort en carrosse pour aller à Paris ou à Fontainebleau. Quatre trompettes sonnent à l'avant et quatre en arrière. Les gardes suisses d'un côté, les gardes françaises de l'autre* font la haie aussi loin qu'elle peut s'étendre. Devant les chevaux marchent les Cent Suisses en costume du seizième siècle, avec la pertuisane, la fraise, le chapeau à panache, l'ample pourpoint bariolé de couleurs mi-parties, à côté d'eux les gardes de la prévôté, à brandebourgs d'or et parements d'écarlate, avec des hoquetons tout hérissés de bouillons d'orfèvrerie. Dans tous les corps, les officiers, les trompettes, les musiciens, chamarrés de passementeries d'or et d'argent, sont éblouissants à voir ; la timballe pendue à l'arçon de la selle, toute brodée et surchargée d'ornements peints et dorés, est une pièce à mettre dans un gardemeuble; le cymbalier nègre des gardes françaises ressemble à un soudan de féerie. — Derrière le carrosse et sur les flancs courent les gardes du corps, avec l'épée et la carabine, en culottes rouges, grandes bottes noires, habit bleu couturé de broderies blanches,

1. C'est le chiffre auquel on arrive après les réductions de \Tib et de 1776, avant celles de 1787. Voyez Warroquier, tome I. — Necker, Adminiatration des finances. II, 119.

2. Cabinet des estampes, La maison du roi en 1186. (Estampes coloriées).

tous gentilshommes vérifiés ; il y en a 1 200, choisis à la noblesse et à la taille ; parmi eux sont les gardes de la manche, plus intimes encore, qui, à l'église, aux cérémonies , en hoqueton blanc étoile de papillottes d'argent et « d'or, ayant en main leur pertuisane damasquinée, sont toujours debout et tournés vers le roi « pour avoir de « toutes parts l'œil sur sa personne ». Voilà pour sa sûreté. — Étant gentilhomme, il est cavalier, et il lui faut une écurie proportionnée', 1857 chevaux, 217 voitures, 1458 hommes qu'il habille et dont la livrée coûte 540 000 francs par an ; outre cela, 38 écuyers de main, cavalcadours et ordinaires ; outre cela, 20 gouverneurs, sous-gouverneurs, aumôniers, professeurs, cuisiniers et valets pour gouverner, instruire et servir les pages ; outre cela, une trentaine de médecins, apothicaires, garde-malades, intendants, trésoriers, ouvriers, marchands brevetés et payés pour les accessoires de ce service • en tout plus de 1 500 hommes. On achète pour 250 000 francs de chevaux par an, et il y a des haras en Limousin et en Normandie pour la remonte. 287 chevaux sont exercés tous les jours dans les deux manèges; il y a 443 chevaux de selle dans la petite écurie, 437 dans la grande et cela ne suffit pas à la « vivacité du service ». Le tout coûte 4 600 000 livres en 1775 et monte à 6 200 000 livres en 1787*.

1. Archives Nationales G' 738. Rapport de M. Tessier (1780) sur la grande et la petite écurie. — L'écurie de la reine comprend 75 voitures et 330 chevaux. Ce sont là les chiffres véritables, extraits des rapports secrets et manuscrits ; ils montrent l'insufflsance des chiffres ofOciels. Par exemple l'almanach de Versailles de 1775, compte seulement 335 hommes dans les écuries, et l'on voit qu'effectivement le nombre était quadruple ou quintuple. — a Avant toutes les réformes, dit un témoin, je crois que le nombre des chevaux du roi allait bien à 3000. » (D'Hézecques, Souvenirs d'un page de Louis XVI, 121).

2. La maison du roi justifiée par un soldat citoyen (1786), d'après les comptes publiés par le gouvernement. — La future maison du roi (1790). « Les deux écuries ont dépensé en 1786, la grande 4 207 606 livres, la petite

Encore un spectacle qu'il faudrait voir avec les yeux de la tête, pages*, piqueurs, élèves galonnés, élèves à boutons d'argent, garçons de la petite livrée en soie, joueurs d'instruments, chevaucheurs de l'écurie. C'est un art féodal que l'emploi du cheval; il n'y a pas de luxe plus naturel à un homme de qualité ; pensez aux écuries de Chantilly, qui sont des palais. Pour dire un homme bien élevé et distingué, on disait alors « un cavalier accompli»; en effet, il n'avait toute sa prestance qu'en selle et sur un cheval de race comme lui. — Autre goût de gentilhomme, qui est une suite du précédent ; lâchasse. Elle coûte ay roi de 1 100 000 à 1 200 000 par an* et occupe 280 chevaux outre ceux des deux écuries. On ne saurait imaginer un équipage plus varié ni plus complet: meute pour le sanglier, meute pour le loup, meute pour le chevreuil, vol pour corneille, vol pour pie, vol pour émerillon, vol pour lièvre, vol pour les champs. On dépense, en 1783, 179 194 livres pour la nourriture des chevaux et 53 412 livres pour celle des chiens. Tout le territoire, à dix lieues de Paris, est chasse gardée ; « on n'y saurait « tirer un coup de fusil ' ; aussi voyez-vous dans toutes « les plaines les perdrix, familiarisées avec l'homme, bec- « quêter le grain tranquillement et ne point s'écarler « quand il passe. » Joignez-y les capitaineries des princes jusqu'à Villers-Cotterets et Orléans; cela fait, au-

3 509402 livres, total 7 717 058 livres, dont 486 546 livres en achats de chevaux. ■

1. « A mon arrivée à Versailles (1786) on y comptait 150 p^^es, sans « compter ceux des princes du sang qui résidaient à Paris. Un seul habit « de page de la chambre coûtait 1500 livres (velours cramoisi brodé d'or « sur toutes les tailles, chapeau garni d'un plumet et d'un large point « d'Espagne. » (D'Hézecques ib. 112).

2. Archives nationales, G' 778. Mémoire sur la vénerie de 1760 à 1792 et notamment rapport de 1786.

3. Mercier, Tableau de Paris, I, 11, V. 62. — D'Hézecques, t6. 253. — Journal de Louis XVI, publié par Nicolardol, passim.

tour de Paris, un cercle presque continu, ayant trente lieues de rayon, où le gibier, protégé, remisé, multiplie, fourmille pour les plaisirs du roi. Le seul parc de Versailles est une enceinte close de plus de dix lieues. La forêt de Rambouillet comprend 25 000 arpents. On rencontre autour de Fontainebleau des bandes de soixante-dix à quatre-vingts cerfs. En lisant les carnets des chasses, il n'y a pas de vrai chasseur qui n'éprouve un mouvement d'envie. L'équipage du loup court toutes les semaines et prend 40 loups par an. De 1743 à 1774, Louis XV force 6 400 cerfs. Louis XVI écrit le 31 août 1781: « Aujour- « d'hui tué 460 pièces. » En 1780, il abat 20 534 pièces; en 1781, 20 291; en quatorze ans, 189 251 pièces, outre 1254 cerfs; les sangliers, les chevreuils, sont en proportion; et notez que tout cela est sous sa main, puisque ses parcs confinent à ses maisons. — Tel est en effet le caractère d'une « maison montée », c'est-à-dire munie de ses dépendances et de ses services ; tout y est à portée ; c'est un monde complet qui se suffit à lui-même. Une grande vie se rattache et rassemble autour d'elle, avec une prévoyance universelle et un détail minutieux, tous les appendices dont elle use ou dont elle pourrait user. — Ainsi chaque prince, chaque princesse a sa faculté, sa chapelle* ; il ne convient pas que l'aumônier qui leur dit la messe, que le chirurgien qui les soigne soient d'emprunt. A plus forte raison faut-il au roi les siens : pour sa chapelle, 75 aumôniers, chapelains, confesseurs, maîtres de l'oratoire, clercs, avertisseurs, sommiers de chapelle, chantres, noteurs, compositeurs de musique sacrée; pour sa faculté 48 médecins, chirurgiens, apothi-

1. Warroquier, tome I, passim. Maison de la reine, chapelle 22 personnes, faculté 6. Maison de Monsieur, chapelle 22, faculté 21. Maison de Madame, chapelle 20, faculté 9. Maison du comte d'Artois, chapelle 20, faculté 28. Maison de la comtesse d'Artois, chapelle 19 faculté 17. Maison du duc d'Orléans, chapelle 6^ faculté 19.

caires, oculistes, opérateurs, renoueurs, distillateurs, pédicures et spagyriques. Notez encore sa musique profane, 128 chanteurs, danseurs, instrumentistes, maîtres et surintendants ; son cabinet de livres, 43 conservateurs, lecteurs, interprètes, graveurs, médaillistes, géographes, relieurs, imprimeurs ; le personnel qui orne ses cérémonies, 62 hérauts, porte-épées, introducteurs et musiciens; le personnel qui pourvoit à ses logements, 68 maréchauxdes-logis, guides et fourriers. J'omets d'autres services, j'ai hâte d'arriver au centre, la bouche; c'est à la table qu'on reconnaît une grande maison.

Il y a trois divisions de la bouche*, la première pour le roi et ses enfants en bas-âge; la seconde, nommée petit commun, pour la table du grand maître, pour celle du grand chambellan et pour celle des princes et princesses qui logent chez le roi ; la troisième, nommée grand-commun pour la seconde table du grand maître, pour celle des maîtres d'hôtel, pour celle des aumôniers, pour celle des gentilshommes servants et pour celle des valels de chambre : en tout 383 officiers de bouche, 103 garçons et 2 177 771 livres de dépense; outre cela 389 173 livres pour la bouche de Mme Elisabeth, et 1 093 547 livres pour celles de Mesdames, total 3 660 491 livres pour la table. Le marchand de vin fournit par an pour 300 000 francs de vin et le pourvoyeur pour un million de gibier, viande et poisson. Rien que pour aller à Ville-d'Avray chercher l'eau, et pour voiturer les officiers, garçons et provisions, il faut 50 chevaux loués 70 591 francs par an. Les princes et princesses du sang, ayant le droit « d'envoyer prendre « du poisson à la recette les jours maigres, quand ils « ne font pas à la cour de résidence suivie, » ce seul

1. Archives nationales, 0' 738. Rapports par M. Mcsnard de Chousy (mars 1780). — Là-dessus une réforme suivit (17 août 1780). — Lamaison du roi justifiée (1789) p. 24. En 1788, la dépense de bouche est réduite à 2 870 000 livres, dont 600 000 livres données à Mesdames pour leur bouche.

article revient, en 1778, à 175 116 livres. Lisez dans l'Almanach les titres des offices, et vous verrez se développer devant vous une fête de Gargantua, la solennelle hiérarchie des cuisines, grands officiers de la bouche, maîtres d'hôtels, contrôleurs, contrôleurs-élèves, commis, gentilshommes panetiers, échansons et tranchants, écuyers et huissiers de cuisine, chefs, aides et maîtresqueux, enfants de cuisine et galopins ordinaires, coureurs de vins et hâteurs de rôts, potagers, verduriers, lavandiers, pâtissiers, serdeaux, porte-tables, gardes-vaisselle, sommiers des broches, maître d'hôtel de la table du premier maître d'hôtel, toute une procession de dos amples et galonnés, de ventres majestueux et rebondis, de figures sérieuses qui, devant les casseroles, autour des buffets, officient avec ordre et conviction. — Encore un pas et nous entrons dans le sanctuaire, l'appartement du roi. Deux dignitaires principaux y président, et chacun d'eux a sous ses ordres une centaine de subordonnés : d'un côté le grand chambellan avec les premiers gentilshommes de la chambre, avec les pages de la chambre, leurs gouverneurs et précepteurs, avec les huissiers de l'antichambre, avec les quatre premiers valets de chambre ordinaires, avec les seize valets de chambre par quartier, avec les porte-manteaux ordinaires et par quartier, avec les barbiers, tapissiers, horlogers, garçons et porteurs ; de l'autre côté, le grand-maître de la garde-robe, avec les maîtres de la garde-robe^ avec les valets de la garde-robe ordinaires et par quartier, avec le portemalle, le,porte-mail, les tailleurs, les lavandiers, l'empeseur et les garçons ordinaires, avec les gentilshommes ordinaires, les huissiers et secrétaires de cabinet, en tout 198 personnes pour le service intime, comme autant d'ustensiles domestiques pour tous les besoins de la personne ou de meubles somptueux pour la décoration de l'appartement. Il y en a pour aller chercher le mail et

les boules, pour tenir le manteau et la canne, pour peigner le roi et l'essuyer au bain, pour commander les mulets qui transportent son lit, pour gouverner les levrettes ds sa chambre, pour lui plier, passer et nouer sa cravate, pour enlever et rapporter sa chaise percée *. Il y en a surtout dont tout l'office est d'être là et de remplir un coin qui ne doit pas rester vide. Certainement, pour le port et l'aisance, ils sont les premiers de tous ; si proches du maître, ils y sont obligés ; dans un tel voisinage, leur tenue ne doit pas faire disparate. — Telle est la maison du roi, et je n'ai décrit qu'une de ses résidences ; il y en a une douzaine, outre Versailles, grandes ou petites, Marly, les deux Trianon, la Muette, Meudon, Choisy, Saint-Hubert, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Saint-Cloud, Rambouillet*, sans compter le Louvre, les Tuileries et Chambord, avec leurs parcs et territoires de chasse, avec leurs gouverneurs, inspecteurs, contrôleurs, concierges, fontainiers, jardiniers, balayeurs, frotteurs, taupiers, gruyers, gardes à cheval et à pied, plus de 1 000 personnes. Naturellement il entretient, plante et bâtit ; à cela il dépense 3 ou 4 millions par année*. Naturellement aussi il répare et renouvelle ses ameublements ; en 1778, qui est une année moyenne, cela lui coûte 1 936 853 livres. Naturellement aussi, il y mène ses hôtes et les y défraye, eux et leurs gens : à

1. D'Hézecques ib. 212. Soas Louis XVI, il y avait deux porte-chaises du roi, qui tous les matins, en habit de velours, l'épée au côté, venaient vérifier et vider, s'il y avait lieu, l'objet de leurs fonctions; cette charge valait à chacun d'eux 20000 livres par an.

2. En 1787, Louis XYI démolit ou ordonne de vendre Madrid, la Muette, Choisy; mais ses acquisitions, Saint-Cloud, l'Ile-Âdam, Rambouillet, ont de beaucoup surpassé ses réformes .

3. Necker, Compte-rendu, II, 452. — Archives Nationales, 0' 738, p. 62 et 64, 0' 2805, G' 736. — La maison du roi jusii/îée (1789). Bâtiments en 1776, 3924400, en 1786,4000000, en 1788, 3077000 livres. — Gardemeuble en 1788, 1 700 000.

Choisy, en 1780, outre les distributions, il y a 16 tables et 345 couverts ; à Saint-Cloud, en 1785, il y a 26 tables; « un « voyage à Marly de 21 jours est un objet de 120 000 li- « vres de dépense extraordinaire » ; le voyage à Fontainebleau a coûté jusqu'à 400 000 et 500 000 livres. En moyenne, ses déplacements exigent par an un demimillion et davantage'. — Pour achever de concevoir ce prodigieux attirail, songez que « des artisans et mar- « chands de tous les corps d'état, sont obligés, par leur « privilège, de suivre la co-ur » dans ses voyages, afin de la fournir sur place: « apothicaires, armuriers, arque- « busiers, bonnetiers-vendeurs de bas de soie et de laine, « bouchers, boulangers, brodeurs, cabaretiers, carre- « leurs de souliers, ceinturiers, chandeliers, chapeliers, « charcutiers, chirurgiens, cordonniers, corroyeurs-bau- « droyeurs, cuisiniers, découpeurs-égratigneurs, doreurs « et graveurs, éperonniers, épiciers-confituriers, four- « bisseurs, fripiers, gantiers-parfumeurs, horlogers, li- « braires, lingers, marchands-vendeurs de vin en gros et « en détail, menuisiers, merciers-joailliers-grossiers, or- « fèvres, parcheminiers, passementiers, poulaillers-rotis- « seurs et poissonniers, proviseurs de foin, paille et « avoine, quincailliers, selliers, tailleurs, vendeurs de « pain d'épice et d'amidon, verduriers-fruitiers, verriers « et violons ^ ». On dirait d'une cour d'Orient qui, pour se mouvoir, entraîne tout un monde : « quand elle va s'ébranler, il faut, si l'on veut passer, prendre la poste

1. Voici quelques autres dépenses accidentelles. (Archives Nationales, G' 2805). Pour la naissance du duc de Bourgogne, en 1751, 604477. Pour le mariage du dauphin, en 1770, 1 267 770. Pour le mariage du comte d'Artois, en 1773, 2 016 221. Pour le sacre, en 1775, 835 862. Pour les comédies, bals et concerU, en 1778, 481 744, en 1779, 382 986.

5. Warroquier, I, ib. — Marie-Antoinetle, par d'Arneth et Geoffroy. Lettre de Mercy du 16 septembre 1773. « La multitude du service qui suit le roi • dans ses voyages ressemble à la marche d'une armée. »

d'avance. Au total, près de 4000 personnes pour la maison civile du roi, 9 000 à 10 000 pour sa maison militaire, 2 000 au moins pour celles de ses proches, en tout près de 15 000 personnes avec une dépense de 40 à 45 millions, qui en vaudraient le double aujourd'hui et qui sont alors le dixième du revenu public*. Voilà la pièce centrale du décor monarchique. Si grande et si dispendieuse qu'elle soit, elle n'est que proportionnée à son usage, depuis que la cour est une institution publique et que l'aristocratie, occupée à vide, s'emploie à remplir le salon du roL

Deux causes y maintiennent cette affluence, l'une qui est la forme féodale conservée, l'autre qui est la nouvelle centralisation introduite, l'une qui met le service du roi entre les mains des nobles, l'autre qui change les nobles en solliciteurs. — Par les charges du palais, la première noblesse vit chez le roi, à demeure : Grand aumônier, M. de Montmorency-Laval, évêque.de Metz; premier aumônier, M. de Bessuéjouls, évoque de Senlis; grand

1. Maison civile du roi, de la reine, de Mme Elisabeth, de Mesdames, de Mme Royale, 25 700000. — Aux frères et belles-sœurs du roi, 8040000. — Maison militaire du roi, 7 681000. (Necker, Compte rendu, II, 119).— De 1774 à 1788, la dépense des maisons du roi et de sa famille flotte entre 32 et 36 millions, non compris la maison militaire. (La maison du roi justifiée). En 1789, la maison du roi, de la reine, du Dauphin, des enfsmts de France, de Mesdames coûte 25 millions. — Celles de Monsieur et Madame, 3656 000; celles du comte et de la comtesse d'Artois 3656 000; ducs de Berry et d'Angoulôme 700 000; traitements conservés aux personnes qui ont servi les princes, montent à 228 000. Total 33 240 000. — A quoi il faut ajouter la maison militaire du roi et les 2 millions en apanage des princes. (Compte général des revenus et dépenses fixes au 1" mai 1789 remis par M. le premier ministre des finances à MM. du Comité des finances de V Assemblée nationale).

maître de France, le prince de Condé; premier maître d'hôtel, le comte des Cars ; maître d'hôtel ordinaire , le marquis de Montdragon ; premier panetier, le duc de Brissac ; grand échanson, le marquis de Verneuil ; premier tranchant, le marquis de la Ghesnaye; premiers gentilshommes de la chambre, les ducs de Richelieu, de Durfort, de Villequier, de Fleury; grand maître de la garde-robe, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt ; maîtres de la garde-robe, le comte de Boisgelin et le marquis de Ghauvelin; capitaine de la fauconnerie, le chevalier du Forget ; capitaine du vautrait, le marquis d'Ecquevilly ; surintendant des bâtiments, le comte d'Angiviller; grand écuyer, le prince de Lambesc; grand veneur, le duc de Penthièvre ; grand maître des cérémonies, le marquis de Brezé ; grand maréchal des logis, le marquis de la Suze ; capitaines des gardes, les ducs d'Ayen, de Villeroy, de Brissac, d'Aiguillon et de Biron, les princes de Poix, de Luxembourg et de Soubise ; prévôt de l'hôtel, le marquis de Tourzel ; gouverneurs des résidences et capitaines des chasses, le duc de Noailles, le marquis de Champcenetz, le baron de Champlost, le duc de Coigny, le comte de Modène, le comte de Montmorin, le duc de Laval, le comte de Brienne, le duc d'Orléans, le duc de Gesvres*. Tous ces seigneurs sont pour le roi des familiers obligés, des hôtes perpétuels et le plus souvent héréditaires, logés chez lui, en société intime et quotidienne avec lui, puisqu'ils sent « ses gens'» et font le service domestique de sa personne. Ajoutez-y leurs pareils, aussi nobles et presque aussi nombreux chez la reine, chez Mesdames, chez Mme Elisabeth, chez le comte et chez la comtesse de Provence, chez le comte et chez la comtesse d'Artois. —Et ce ne sont là que

Page 1