‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 35 sur 192 · De Concourt Ibid · texte numérisé non relu

De Concourt Ibid

î. Mme d'Épinay, Mémoires. Ed. Boiteau, I, 306 (1751),

« après lui avoir donné quelques leçons de bon goût et « lui avoir appris ce que c'est que la propreté du chant a français. C'est une demoiselle qu'on fait attendre pour « savoir si je suis encore là.... Je me lève et je m'en « vais. Les deux laquais ouvrent les deux battants pour « me laisser sortir, moi qui passerais alors par le trou « d'une aiguille, et les deux estafiers crient dans l'anti- « chambre : « Madame, Messieurs, voilà Madame! » — « Tout le monde se range en haie, et ces messieurs sont « des marchands d'étoffes, des marchands d'instruments, « des bijoutiers, des colporteurs, des laquais, des décrot- « leurs, des créanciers, enfin tout ce que vous pouvez « imaginer de plus ridicule et de plus affligeant. Midi ou « une heure sonne avant que cette toilette soit achevée, « et le secrétaire, qui sans doute sait par expérience l'im- « possibilité de rendre un compte détaillé des affaires, a « un petit bordereau qu'il remet entre les mains de son « maître pour l'instruire de ce qu'il doit dire à l'assem- « blée des fermiers. » — Oisiveté, désordre, dettes, cérémonial, ton et façons de protecteur, tout cela semble une parodie du vrai monde ; c'est que nous sommes au dernier étage de l'aristocratie. Et cependant la cour de M.d'Épinay ressemble en petit à celle du roi.

A plus forte raison faut-il que les ministres, ambassadeurs, officiers-généraux, qui tiennent la place du roi, représentent d'une façon grandiose. Aucune circonstance n'a rendu l'ancien régime aussi éclatant et plus onéreux ; en ceci, comme dans tout le reste, Louis XIV est le principal auteur du mal comme du bien; La politique qui avait établi la cour prescrivait le faste. « C'était lui plaire, que a de s'y jeter en habits, en tables, en équipages, en bâti- « ments, en jeu; c'étaient là des occasions pour qu'il « parlât aux gens'. De la cour, la contagion avait passé

I. St-Simoti; XII, 457 et Dangcau, VI, 4C8. Chez le maréchal de Boufflers,

« dans la province et aux armées, où les gens en quel- « que place n'étaient comptés qu'à proportion de leur « table et de leur magnificence. » Pendant l'année que le maréchal de Belle-Isle passa à Franckfort pour l'élection de Charles VI, il dépensa 750000 livres en voyages, transports, fêtes, dîners, construction d'une salle à manger et d'une cuisine, outre cela, 150000 livres en boîtes, montres et autres présents; par l'ordre du cardinal Fleury, si économe, il avait 101 officiers dans ses cuisines*. A Vienne, en 1772, l'ambassadeur prince de Rohan avait deux carrosses coûtant ensemble 40 000 livres, 40 chevaux, 7 pages nobles, 6 gentilshommes, 5 secrétaires, 10 musiciens, 12 valets de pied, 4 coureurs dont les habits chamarrés avaient coûté chacun 4000 livres, et le reste à proportion\ On sait le luxe, le bon goût, les dîners exquis, l'admirable représentation du cardinal de Bernis à Rome. « On l'appelait le roi de Rome et il l'était en effet par sa « magnificence et par la considération dont il jouissait.... « Sa table donnait l'idée des possibles.... Dans les fêtes, « les cérémonies, les illuminations, il était toujours au- « dessus de toute comparaison. » Il disait lui-même en souriant : « Je tiens l'auberge de France dans un carre- « four de l'Europe'. » — Aussi bien leurs traitements et indemnités sont-ils deux ou trois fois plus amples qu'aujourd'hui. « Le roi donne 50000 écus pour les grandes

au camp de Compiègne (septembre 1698) il y avait tous les soirs et tous les matins deux tables de 20 à 25 couverts, outre les tables supplémentaires, 72 cuisiniers, 340 domestiques, 400 douzaines de serviettes, 80 douzaines d'assiettes d'argent, 6 douzaines d'assiettes de vermeil. 14 chevaux en relais apportaient tous les jours de Paris les liqueurs et les fruits; chaque jour des exprès apportaient poisson, volaille et gibier de Gand, Bruxelles, Dunkerque, Dieppe et Calais. Dans les jours ordinaires on buvait 50 douzaines de bouteilles, et 80 douzaines pendant la visite du roi et des princes.

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