‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 40 sur 192 · De Lauzuii, Mémoires, 2â · texte numérisé non relu

De Lauzuii, Mémoires, 2â

de Bordeaux, un Dillon, archevêque de Narbonne, un Brienne, archevêque de Toulouse, un Castellane, évêque de Mende et seigneur suzerain de tout le Gévaudan, un archevêque de Cambray, duc de Cambray, seigneur suzerain de tout le Cambrésis et président né des États provinciaux, la plupart sont des princes; ne faut-il pas qu'ils représentent en princes ? C'est pourquoi ils chassent, ils bâtissent, ils ont des clients, des hôtes, un lever, une antichambre, des huissiers, des officiers, une table ouverte, une maison montée, des équipages, et le plus souvent des dettes, dernier point qui achève le grand seigneur. Dans le palais presque royal que les Rohans, évêques héréditaires de Strasbourg et cardinaux d'oncle en neveu, se sont bâti à Saverne', il y a 700 lits, 180 chevaux, 14 maîtres d'hôtel, 25 valets de chambre. « Toute la pro- « vince s'y rassemble ; » le cardinal a logé à la fois jusqu'à deux cents invités, sans les valets; en tout temps on trouve chez lui « de vingt à trente femmes des plus ai- « mables de la province, et souvent ce nombre est aug- « mente parcelles de la cour et de Paris.» «Le soir à neuf « heures tout le monde soupait ensemble, ce qui avait « toujours l'air d'une fête, » et le cardinal lui-même en était le plus bel ornement. Superbement vêtu, beau, galant, d'une politesse exquise, le moindre de ses sourires était une grâce. « Son visage toujours riant inspirait la « confiance; il avait la vraie physionomie de l'homme des- « tiné à représenter. »

Telle est aussi l'attitude et l'occupation des principaux seigneurs laïques, chez eux, en été, lorsque le goût de la chasse et l'attrait de la belle saison les ramène sur leurs terres. Par exemple, Harcourt en Normandie et Brienne en Champagne sont deux des châteaux les mieux habiles. « Il y

1. Marquis de Valfons, Mémoires, 60. — DeLévis, 156. — MmcdOber* kirk, 1, 127, II, 360.

« vient de Paris des personnes considérables, des hommes « de lettres distingués, et la noblesse du canton y fait une « cour assidue*. » Il n'y a pas de résidence où des volées de beau monde ne viennent s'abattre à demeure pour dîner, danser, chasser, causer, parfiler, jouer la comédie. On peut suivre à la trace ces brillants oiseaux, do volière en volière; ils restent une semaine, un mois, trois mois, étalant leur ramage et leur plumage. De Paris à risle-Adam, à Villers-Cotterets, au Frétoy, à la Planchette, à Soissons, à Reims , à Grisolles, à Sillery, à Braine, à Balincourt, au Vaudreuil, le comte et la comtesse de Genlis promènent ainsi leur loisir, leur esprit, leur gaîté, chez des amis qu'à leur tour ils reçoivent à Genlis. — Un coup d'oeil jeté sur les dehors de ces maisons suffirait pour montrer que le premier devoir en ce temps là est d'être hospitalier, comme le premier besoin est d'être en compagnie*. En effet leur luxe diffère du nôtre. Sauf en quelques maisons princières, il n'est pas grand en meubles de campagne : on laisse cet étalage aux financiers. « Mais, il est prodigieux en toutes les choses qui peuvent « donner des jouissances à autrui, en chevaux, en voitures, « en tables ouvertes, en logements donnés même à des gens « qui ne sont point attachés à la maison, en loges aux .. spectacles qu'on prête à ses amis, enfin en domestiques « beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui. » — Parce frottement mutuel et continu, les nobles les plus rustiques perdent la rouille qui encroûte encore leurs pareils d'Allemagne ou d'Angleterre. On ne trouve guères en France de squires Western et de barons de Thunder-ten-Tronckh ; une dame d'Alsace, qui voit à Franckfort les hobereaux grotesques de la Westphalie, est frappée du contraster

1. Beugnot, I, 71. — Hippcau, Le Gouvernement de Normandie, passim.

2. Mme de Genlis, Mémoires passim. — Dict. des Étiquettes, I, 348.

3. Mme dOberkirk I,^ 395. — Le baron et la baronne de Sotenville dans Molière sont des gens bien élevés, quoique provinciaux et pédants.

Ceux de France, même dans les provinces éloignées, ont fréquenté les salons du commandant ou de l'intendant, et rencontré en visite quelques dames de Versailles ; c'est pourquoi « ils ont toujours quelque habitude des grandes « manières, et sont à peu près instruits des vicissitudes de a la mode et du costume. » Le plus sauvage descend, le chapeau à la main, jusqu'au bas de son perron pour reconduire ses hôtes en les remerciant de la grâce qu'ils lui ont faite. Le plus rustre, auprès d'une femme, retrouve au fond de sa mémoire, quelques débris de la galanterie chevaleresque. Le plus pauvre et le plus retiré ménage son habit bleu-de-roi et sa croix de Saint-Louis pour pouvoir, à l'occasion, présenter ses devoirs au grand seigneur son voisin ou au prince qui est de passage. — Ainsi l'état-major féodal s'est transformé tout entier, depuis ses premiers jusqu'à ses derniers grades. Si l'on pouvait embrasser du regard ses trente ou quarante mille palais, hôtels, manoirs, abbayes, quel décor avenant et brillant que celui de la France! Elle est un salon et je n'y vois que des gens de salon. Partout les chefs rudes ayant autorité sont devenus des maîtres de maison ayant des grâces. Ils appartiennent à cette société où, avant d'admirer tout à fait un grand général, on demandait « s'il était aimable. » Sans doute ils portent encore l'épée, ils sont braves par amour-propre et tradition, ils sauront se faire tuer, surtout en duel et dans les formes. Mais le caractère mondain a recouvert l'ancien fond militaire; à la fin.' du dix-huitième siècle, leur grand talent est le savoir-, vivre, et leur véritable emploi consiste à recevoir ou à, être reçus.

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