‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 46 sur 192 · Mme de Genlis, Adèle et Théodore, III · texte numérisé non relu

Mme de Genlis, Adèle et Théodore, III

les deuxi vies divergent au delà par un écart toujours croissant. Le mari a son gouvernement, son commandement, son régiment, sa charge à la cour, qui le retiennent hors du logis ; c'est seulement dans les dernières années que sa femme consent à le suivre en garnison ou en province*. D'autant plus qu'elle est elle-même occupée, et aussi gravement que lui, sou\ent par une charge auprès d'une princesse, toujours par un salon important qu'elle doit tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active que l'homme', dans la même carrière, et avec les mêmes armes, qui sont la parole flexible, la grâce engageante, les insinuations, le tact, le sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui ne donne des régiments et des bénéfices. A ce titre, la femme a son cortège personnel de solliciteurs et de protégés, et, comme son mari, ses amis, ses ennemis, ses ambitions, ses mécomptes et ses rancunes propres ; rien de plus efficace pour disjoindre un ménage que cette ressemblance des occupations et cette distinction des intérêts. — Ainsi relâché, le lien finit par se rompre sous l'ascendant de l'opi-

1 . Mme d'Avaray, sœur de Mme de Genlis, donna la première cet exemple, et fut d'abord très-blâmée.

2. « Lorsque j'arrivai en France, le règne de M. de Choiseul venait seulo- » ment de finir, la. femme qui pouvait lui paraître aimable, ou seulement « plaire à la duchesse deGramont, sa belle-sœur, était sûre de faire tous « les colonels et tous les lieutenants-généraux qu'elle voulait. Les femmes

• avaient de l'importance, même aux yeux de la vieillesse et du clergé ; « elles élaient familiarisées d'une manière étonnante avec la marche des

• affaires ; elles savaient par cœur le caractère et les habitudes des mi-

• nistres et des amis du roi. Un d'eux qui revenait de Versailles dans son « château parlait à sa femme de tout ce qui l'avait occupé ; chez nous, il lai ■ dit un mot sur ses dessins à l'aquarelle, ou reste silencieux, pensif, à » rêver à ce qu'il vient d'entendre au parlement. Nos pauvres ladies sont « abandonnées à la société de ces hommes frivoles qui, par leur peu d'es- « prit, se sont trouvés au-dessous de toute ambition et, par là, de tout emploi « (les dandies). » (Stendhal, Rome, Naples et Florence, 377. Récit du colonel Forsyth.)

nion. « Il est de bon air de ne pas vivre ensemble, » do s'accorder mutuellement toute tolérance, d'être tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors l'opinion, et, par elle, il pousse "aux mœurs dont il a besoin.

Vers le milieu du siècle, le mari et la femme logeaient dans le même hôtel; mais c'était tout. « Jamais ils ne se « voyaient, jamais on ne les rencontrait dans la même « voiture, jamais on ne les trouvait dans la même mai- « son, ni, à plus forte raison, réunis dans un lieu public. » Un sentiment profond eût semblé bizarre et même « ridicule, » en tout cas, inconvenant : il eût choqué comme un a parte sérieux dans le courant général de la conversation légère. On se devait à tous, et c'était s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au tête-à-tête*. A peine si, pour quelques jours, il était permis à deux amants*. Encore était-il mal vu; on les trouvait trop occupés l'un de l'autre. Leur préoccupation répandait autour d'eux « la contrainte et l'ennui; il fallait s'observer, « se retenir en leur présence. » On les « craignait. » Le monde avait les exigences d'un roi absolu et ne souffrait pas de partage. « Si les mœurs y perdaient, dit un con- « temporain, M. de Bezenval, la société y gagnait infini - « ment; débarrassée de la gêne et du froid qu'y jette tou- « jours la présence des maris, la liberté y était extrême; « la coquetterie des hommes et des femmes en soutenait a la vivacité et fournissait journellement des aventures « piquantes. » Point de jalousie, même dans l'amour. « On se plaît, on se prend; s'ennuie-t-onl'un avec l'autre,

1. De Bezenval, 49, 60. — « Sur vingt seigneurs de la cour, il y en a » quinze qui ne vivent point avec leurs femmes et qui ont des maîtresses. • Rien même n'est si commun à Paris entre particuliers.» (Barbier, IV, 496.)

2. Ne soyez point époux, ne soyez point amant, Sgycz riiomme du jour et vous serez charmant.

« on se quitte avec aussi peu de peine qu'on s'est pris. « Revient-on à se plaire, on se reprend avec autant de a vivacité que si c'était la première fois qu'on s'engageât « ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se a brouille. Comme on s'est pris sans s'aimer, on se sépare a sans se haïr, et l'on retire au moins du faible goût a qu'on s'est inspiré l'avantage d'être toujours prêts à « s'obliger*. » — D'ailleurs les apparences sont gardées; un étranger non averti n'y démêlerait rien de suspect, a II faut, dit Horace Walpole % une curiosité extrême ou « une très-grande habitude pour découvrir ici la moindre a liaison entre les deux sexes. Aucune familiarité n'est a permise, sauf sous le voile de l'amitié, et le vocabulaire « de l'amour est aussi prohibé que ses rites au premier « aspect semblent l'être. » — Même chez Crébillon fils, même chez Laclos, môme aux moments les plus vifs, les personnages ne parlent qu'en termes mesurés, irréprochables. L'indécence qui est dans les choses n'est jamais dans les mots, et le langage des convenances s'impose, non-seulement aux éclats de la passion, mais encore aux grossièretés de l'instinct. — Ainsi les sentiments les plus naturellement âpres ont perdu leurs pointes et leurs épines; de leurs restes ornés et polis, on a fait des jouets de salon que des mains blanches lancent, se renvoient et laissent tomber comme un joli volant. Il faut entendre à ce sujet les héros de l'époque : leur ton leste, dégagé est inimitable, et les peint aussi bien que leurs actions. « J'étais, dit le duc de Lauzun, d'une manière fort hona nête et même recherchée avec Mme de Lauzun; j'avais « très-publiquement Mme de Cambis dont je me souciais

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