Champfort
2. George Sand, V, 59 : « On me reprenait sur tout, et je ne faisais pas un mouvement qui ne fût critiqué. *
pauvrit l'initiative en même temps que la langue, et l'on agit comme on écrit, selon des formes apprises, dans un cercle borné. A aucun prix, l'excentrique, l'imprévu, le vif élan spontané ne sont de mise. — Entre vingt exemples qui se pressent, je choisis le moindre, puisqu'il s'agit d'un simple geste : de là on peut conclure aux autres choses. Mademoiselle de...., par le crédit de sa famille, obtient une pension pour Marcel, célèbre maître à danser, accourt chez lui toute joyeuse, et lui présente le brevet. Marcel le prend et le jette à terre : « Est-ce ainsi, Made- « moiselle, que je vous ai enseigna à présenter quelque « chose ? Ramassez ce papier, et rapportez-le moi comme « vous le devez. » Elle reprend le brevet, et le lui pré- « sente avec toutes les grâces voulues. « C'est bien, Made- « moiselle, dit Marcel, je le reçois, quoique votre coude « n'ait pas été assez arrondi, et vous remercie'.^» — Tant de grâces finissent par lasser ; après n'avoir mangé pendant des années que d'une cuisine savante, on demande du lait et du pain bis.
Entre tous ces assaisonnements mondains, il en est un surtout dont on abuse, et qui, employé sans relâche, communique à tous les mets sa saveur piquante et froide, je veux dire le badinage. Le monde ne souffre pas la passion, et en cela il est dans son droit. On n'est pas en compagnie pour se montrer véhément ou sombre; l'air concentré ou tendu y ferait disparate. La maîtresse de maison a toujours droit de dire à un homme que son émotion contenue réduit au silence : « Monsieur un tel, vous « n'êtes pas aimable aujourd'hui. » Il faut donc être toujours aimable, et, à ce manège, la sensibilité qui se disperse en mille petits canaux ne peut plus faire un
1. Paris, Versailles et les provinces, l, 162. — « Le roi de Suède est ici, il a des rosettes à ses culottes, tout est flni, c'est un liomme ridicule et un roi de province. » (Le Gouvernement de Normandie, parHippeau, IV, 237 4 juillet 1784).
grand courant. « On avait cent amis, et sur cent amis, a il y en a chaque jour deux ou trois qui ont un chagrin « vif : mais on ne pouvait longtemps s'attendrir sur leur « compte, car alors on eût manqué d'égards envers les « quatre-vingt-dix-sept autres ' » ; on soupirait un instant avec quelques-uns des quatre-vingt-dix-sept, et puis c'était tout. Madame du Defîant, ayant perdu son plus ancien ami le président Hénault, venait le jour même souper en grande compagnie : « Hélas ! disait-elle, « il est mort ce soir à six heures ; sans cela, vous ne me « verriez pas ici. » Sous ce régime continu de distractions et d'amusements, il n'y a plus de sentiments profonds ; on n'en a que d'épiderme ; l'amour lui-même se réduit à « l'échange de deux fantaisies. » — Et, comme on tombe toujours du côté où l'on penche, la légèreté devient une élégance et un parti-pris*. L'indifférence du cœur est à la mode; on aurait honte d'être vraiment ému. On se pique de jouer avec l'amour, de traiter une femme comme une poupée mécanique, de toucher en elle un ressort, puis l'autre, pour en faire sortir à volonté l'attendrissement ou la colère. Quoi qu'elle fasse, on ne se départ jamais avec elle de la politesse la plus insultante, et l'exagération même des respects faux qu'on lui prodigue est une ironie par laquelle on achève de lui montrer son détachement.— On va plus loin, et, dans les âmes foncièrement sèches, la galanterie tourne à la méchanceté. Par ennui et besoin d'excitation, par vanité et pour se prouver sa dextérité, on se plaît à tourmenter, à faire pleurer, à déshonorer, à tuer longuement. A la fin, comme
1. Stendhal, Rome. NapUs, Florence, 379. Récit d'un seigneur Anglais.
2. Marivaux, Le Petit-maître corrrigé. — Gresset, Le Méchant. — Crébillon fils, La nuit et le moment, (notamment la scène de Clitandre avec Lucinde). — Collé, La vérité dans le vin, (rôle de l'abbé avec la présidente). — De Bezenval, 79 (Le comte de Frise et Mme de Blot). — Vie privée du maréchal de Richelieu (scènes avec Mme Michelin). — De Concourt, 167 à 174.
l'amour-propre est un gouffre sans fond, il n'y a pas de « noirceurs » dont ces bourreaux polis ne soient capables, et les personnages de Laclos ont eu leurs originaux * — Sans doute, ces monstres sont rares ; mais l'on n'a pas besoin d'avoir affaire à eux pour démêler ce que la galanterie du monde renferme d'égoïsme. Les femmes qui l'ont érigée en obligation sont les premières à en sentir le mensonge, et à regretter, parmi tant de froids hommages, la chaleur communicative d'un sentiment fort. — Le caractère du siècle reçoit alors son trait final, et « l'homme sensible » apparaît.
Ce n'est pas que le fond des mœurs devienne différent; elles restent aussi mondaines, aussi dissipées jusqu'au bout. Mais la mode autorise une affectation nouvelle, des effusions, des rêveries, des attendrissements qu'on n'avait point encore connus. Il s'agit de revenir à la nature, d'admîrer la campagne, d'aimer la simplicité des mœurs rustiques, de s'intéresser aux villageois, d'être humain, d'avoir un cœur, de goûter les douceurs et les tendresses des affections naturelles, d'être époux et père, bien plus d'avoir une âme, des vertus, des émotions religieuses, de croire à la providence et à l'immortalité, d'être capable d'enthousiasme. On veut être ainsi, ou du moins on a la velléité d'être ainsi. En tout cas, si on le veut, c'est à la condition sous-entendue qu'on ne sera pas trop dérangé de son train ordinaire et que les sensations de celle nouvelle vie n'ôteront rien aux jouissances de l'ancienne. Aussi l'exaltation qui commence ne sera guère qu'une
1. Laclos, Les liaisons dangereuses. Mme de Merteuil était copiée d'après une marquise de Grenoble. — Notez les différences entre Lovelace et Valmont, l'un qui est conduit par l'orgueil, l'autre qui n'a que de la vanité.
ébullition de la cervelle, et l'idylle presque entière se jouera dans les salons. —Voici donc la littérature, le Ihéd- Ire, la peinture et tous les arts qui entrent dans la voie sentimentale pour fournir à l'imagination échauffée une pâture factice'. Rousseau prêche en périodes travaillées le charme de la vie sauvage, et les petits maîtres, entre deux madrigaux, rêvent au bonheur de coucher nus dans la forêt vierge. Les amoureux de la Nouvelle Héloïse échangent, pendant quatre volumes, des morceaux de style, et làdessus une personne, « non-seulement mesurée, mais compassée », la comtesse de Blot, dans un cercle chez la duchesse de Chartres, s'écrie <■< qu'à moins d'une vertu « supérieure une femme vraiment sensible ne pourrait « rien refuser à la passion de Rousseau*. » On s'étouffe au Salon autour de l'Accordée de village^ de la Cruche cassée, du Retour de nourrice, et autres idylles rustiques et domestiques de Greuze; la pointe de volupté, l'arrière fond de sensualité provoquante qu'il laisse percer dans la naïveté fragile de ses ingénues est une friandise pour les goûts libertins qui durent sous les aspirations morales *. Après eux, Ducis, Thomas, Parny, Colardeau, Boucher, Delille, Bernardin de Saint-Pierre, Marmontel, Florian, tout le troupeau des orateurs, des écrivains et des politiques, le misanthrope Ghampfort, le raisonneur Laharpe, le ministre Necker, les faiseurs de petits vers, les imitateurs de Gessner et de Young, les Berquin, les Bitaubé, tous bien peignés, bien attifés , un mouchoir
1. L'avènement de la sensibilité est marqué par les dates suivantes : Rous< sean, Sur l'influence des lettres et des arts, 1749; Sur Vinégalité, 1753; Nouvelle Héloise, 1759. — Greuze, le Père de famille lisant la Bible, 1755 ; L'accordée de village, 1761. — Diderot, Le fils naturel, 1757; Le père de famille, 1758.
2. Mme de Genlis, Mémoires, chap. xvn. — G. Sand, I, 72. La jeune Mme de Francueil, voyant Rousseau pour la première fois, fond en larmes.
3. Ce point a été développé avec autant de Gnesse que de justesse par MM. de Concourt [L'art au dix-huitième siècle, 1, 433-438.)
l'ancien régimr 14
brodé dans la main pour essuyer leurs larmes, vonl conduire l'églogue universelle jusqu'au plus fort de la Révolution. En tête du Mercure de 1791 et 1792 paraissent des Contes moraux de Marmontel*, et le numéro qui suit les massacres de septembre s'ouvre par des vers « aux mânes de mon serin. »
Par suite, dans tous les détails de la vie privée, la sensibilité étale son emphase. On bâtit dans son parc un petit temple à l'Amitié. On dresse dans son cabinet un petit autel à la Bienfaisance*. On porte des robes à la Jean-Jacques-Rousseau « analogues aux principes de cet » auteur. » On choisit pour coiffure « des poufs au sentiment, » dans lesquels on place le portrait de sa fille, de sa mère, de son serin, de son chien, tout cela « garni des « cheveux de son père ou d'un ami de cœur. » On a des amies de cœur pour qui « on éprouve quelque chose « de si vif et de si tendre que véritablement c'est de la « passion, » et qu'on ne peut se passer de voir trois fois par jour. « Toutes les fois que des amies se disent des « choses sensibles, elles doivent subitement prendre une « petite voix claire et traînante, se regarder tendrement « en penchant la tête, et s'embrasser souvent, » sauf à bâiller tout bas au bout d'un quart d'heure et à s'endormir de concert parce qu'elles n'ont plus rien à se dire. L'enthousiasme est d'obligation. A la reprise du
1. Numéro d'août 1792 : « les Rivaux d'eux-mêmes ». — Autres pièces insérées vers le même temps dans le Mercure: « Pacte fédératif entre l'hymen et Tamourj le Jaloux, Romance pastorale. Ode anacréontique à Mlle S. D., etc. »
2. Mme de Genlis, Adèle et Théodore, l, 312; — De Concourt, la Femme au dix-huitième siècle, 318; —Mme d'Oberkirk, I, 56. — Description du pouf au sentiment de la duchesse de Chartres (de Concourt, 311) : « Au fond est une femme assise dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui représente M. le duc de Valois et sa nourrice; à droite on voit un perroquet becquetant une cerise, à gauche, un petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse : le tout est entremêlé de mèches de cheveux de tous les parents de Mme de Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-père. »
Père du famille, l'on compte autant de mouchoirs que de spectateurs, et des femmes s'évanouissent. « Il est « d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émou- « voir, de pâlir, de s'attendrir, et même en général de se « trouver mal en apercevant M. de Voltaire; on se pré- « cipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est a dans un trouble qui ressemble à l'amour le plus pas- « sionné'. » — Quand un auteur de société vient lire sa pièce dans un salon, la mode veut qu'on s'exclame, qu'on sanglote, et qu'il y ait quelque belle évanouie à délacer. Mme de Genlis qui raille ces affectations, n'est pas moins affectée que les autres. Tout d'un coup, au milieu d'une compagnie, on l'entend dire à la jeune orpheline qu'elle exhibe : « Paméla, faites Héloïse. » Et Paméla, défaisant ses cheveux, s'agenouille, les yeux au ciel, d'un air inspiré, aux applaudissements de l'assistance'. — La sensibilité devient une institution. La môme Mme de Genlis fonde l'ordre de la Persévérance qui compte bientôt « jusqu'à quatre-vingt-dix chevaliers du « plus grand monde. » Pour y être admis, il faut deviner une énigme, répondre à une question morale, faire un discours sur une vertu. Toute dame ou chevalier qui découvre et vient annoncer « trois actions vertueuses bien « constatées, » reçoit une médaille d'or. Chaque chevalier a « son frère d'armes, » chaque dame a son amie, chaque membre a sa devise, et chaque devise, encadrée dans un petit tableau, va figurer dans « le Temple de l'honneur, » sorte de tente très-galamment décorée et que M. de Lauzun a fait dresser au milieu d'un jardin'. — La parade
1 . Mme de Genlis, les Dangers du monde, I, scène vu ; II, scène iv ; — Adèle et Théodore, I, 312; — SouvcîuVs de Fêlicie, 199; — Bachaumont, IV, 320.