‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 61 sur 192 · Mme de Genlis, Mémoires, chap. xx. — De Lauzun · texte numérisé non relu

Mme de Genlis, Mémoires, chap. xx. — De Lauzun

sentimentale est complète, et, jusque dans cette chevalerie restaurée, on retrouve une mascarade de salon.

Néanmoins la mousse de l'enthousiasme et des grands mots laisse au fond des cœurs un résidu de bonté active, de bienveillance confiante, et même de bonheur, à tout le moins d'expansion et de facilité. Pour la première fois, on voit des femmes accompagner leur mari en garnison; des mères veulent nourrir, des pères s'intéressent à l'éducation de leurs enfants. La simplicité rentre dans les manières. On ne met plus de poudre aux petits garçons; nombre de seigneurs quittent les galons, puis les broderies, les talons rouges et l'épée, sauf lorsqu'ils sont en grand habit. On en rencontre dans les rues « vêtus à la Franklin, « en gros drap, avec un bâton noueux et des souliers « épais'. » Le goût n'est plus aux cascades, aux statues, aux décorations raides et pompeuses; on n'aime que les jardins anglais. La reine s'arrange un village à Trianon, où, « vêtue d'une robe de percale blanche et d'un fichu « de gaze, coifTée d'un chapeau de paille, » elle pêche dans le lac et voit traire ses vaches. L'étiquette tombe par lambeaux, comme un fard qui s'écaille, et laisse reparaître la vive couleur des émotions naturelles. Mme Adélaïde prend un violon et remplace le ménétrier absent pour faire danser des paysannes*. La duchesse de Bourbon sort le matin incognito pour faire l'aumône et « chercher des pauvres dans leurs greniers. » La Dauphine se jette à bas de son carrosse pour secourir un postillon blessé, un paysan que le cerf a renversé. Le roi et le comte d'Artois aident un charretier embourbé à iégager sa charrette. On ne songe plus à se composer et à se contraindre, à garder sa dignité en toute circon-

1. Mme d'Oberkirk, II, 35 (1783 1784). Mme Campan, III, 371; — Mercier, Tableau de Paris, passim.

2. Correspondance, par Melra, XVII, 55 (1784). — Mme d'Oberkirk, II, 234. — Marie- Antoinette^ par d'Arnelh et Geffroy, II, 63, 29.

stance, à soumettre les faiblesses de la nature aux exigences du rang. A la mort du premier Dauphin', pendant que les gens de la chambre se jettent au devant du roi pour l'empêcher d'entrer, la reine se précipite à genoux contre ses genoux, et il lui crie en pleurant : « Ah ! « ma femme, notre cher enfant est mort puisqu'on ne a veut pas que je le voie. » Et le narrateur ajoute avec admiration : « Il me semble toujours voir un bon culti- « valeur et son excellente compagne en proie au plus « affreux désespoir de la perte de leur fils chéri. » On ne cache plus ses larmes, on tient à honneur d'être homme; on est humain, on se familiarise avec ses inférieurs. Un prince, passant une revue, dit aux soldats en leur présentant la princesse : « Mes enfants, voici ma femme. » On voudrait rendre les hommes heureux et jouir délicieusement de leur reconnaissance. Être bon, être aime, voilà l'objet d'un chef d'État, d'un homme en place. — Cela va si loin qu'on se figure Dieu sur ce modèle. On interprète « les harmonies de la Nature » comme des attentions délicates de la Providence ; en instituant l'amour filial, le Créateur a « daigné nous choisir pour première « vertu notre plus doux plaisir ^ » — A l'idylle qu'on imagine au ciel, correspond l'idylle qu'on pratique sur la terre. Du public aux princes, et des princes au public, en prose, en vers, par les compliments de fête, par les réponses officielles, depuis le style des édils royaux jusqu'aux chansons des dames de la halle, c'est un échange continuel de grâces et de tendresses. Des applaudissements éclatent au théâtre lorsqu'un vers fait allusion à la vertu des princes, et, un instant après, quand une tirade exalte les mérites du peuple, les princes prennent leur revanche de

1. Le gouvernement de Normandie, par Hippeau, IV, 387 (Lettres du 4 juin 1789, par un témoin oculaire).

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