CHAPITRE IL
Deuxième élément, l'esprit classique. — I. Ses indices, sa durée, sa puissance. — Ses origines et son public. — Son vocabulaire, sa grammaire, son style. — Son procédé, ses mérites, ses défauts. — II. Sa lacune originelle. — Signes de celte lacune au dix-septième siècle. — Elle s'accroît avec le temps et le succès. — Preuves de cet accroissement au dix-huitième siècle. — Poëmcs sérieux, théâtre, histoire, romans. — Conception écourtée de l'homme et de la vie humaine.— III. Conformité de la méthode philosophique. — L'idéologie. — Abus du procédé mathématique. — Condillac, Rousseau, Mably, Condorcet, Volney, Sieyès, Cabanis, de Tracy. — L\cès des simpliGcations et témérité des constructions.
Ce grand et magnifique édifice de vérités nouvelles ressemble à une tour dont le premier étage, subitement achevé, devient tout d'un coup accessible au public. Le public y monte, et les constructeurs lui disent de regarder, non pas au ciel et dans les espaces, mais devant lui, autour de lui, du côté de la terre, pour connaître enfin le pays qu'il habite. Certainement, le point de vue est bon et le conseil est judicieux. Mais on en conclurait à tort que le public verra juste; car il reste encore à examiner l'état de ses yeux, s'il est presbyte ou myope, si, par habitude ou par nature, sa rétine n'est pas impropre à sentir certaines couleurs. Pareillement il nous reste à considérer les Français du dix-huitième siècle, la structure de leur œil intérieur, je veux dire la forme fixe d'intelligence qu'ils emportent avec eux, sans le savoir et sans le vouloir, sur leur nouvelle tour.
I. Cette forme fixe est l'esprit classique, et c'est elle qui, appliquée à l'acquis scientifique du temps, a produit la philosophie du siècle et les doctrines de la Révolution. On reconnaît sa présence à divers indices, notamment au règne du style oratoire, régulier, correct, tout composé d'expressions générales et d'idées contiguës. Elle dure deux siècles, depuis Malherbe et Balzac jusqu'à Delille et M. de Fontanes; pendant cette période si longue, nulle intelligence, sauf deux ou trois, et encore dans des mémoires secrets comme Saint-Simon, dans des lettres familières comme le marquis et le bailli de Mirabeau, n'ose et ne peut se soustraire à son empire. Bien loin de finir avec l'ancien régime, elle est le moule d'où sortent tous les discours, tous les écrits, jusqu'aux phrases et au vocabulaire de la Révolution. Or, quoi de plus efficace qu'un moule préalable, imposé, accepté, dans lequel, en vertu du naturel, de la tradition et de l'éducation, tout esprit s'enferme pour penser? Celui-ci est donc une force historique et de premier ordre. Pour le bien connaître, voyonsle se former. — Il s'établit en môme temps que la monarchie régulière et la conversation polie, et il les accompagne, non par accident, mais par nature. Car il est justement l'œuvre de ce public nouveau que forment alors le nouveau régime et les nouvelles mœurs, je veux dire de l'aristocratie désœuvrée par la monarchie envahissante, des gens bien nés, bien élevés, qui, écartés de l'action, se rejettent vers la conversation et occupent leur loisir à goûter tous les plaisirs sérieux ou délicats de l'esprit*. A la fin, ils n'auront plus d'autre emploi ni
1. Voltaire, Dict. phil. article Langue. « De toutes les langues de l'Eal'ancien régijcr. ÏS
d'autre intérêt : causer, écouter, s'entretenir avec agrément et avec aisance de tous les sujets, graves ou légers, qui peuvent intéresser des hommes ou même des femmes du monde, voilà leur grande affaire. Au dix-septième siècle, on les appelle « les honnêtes gens », et c'est à eux désormais que s'adresse l'écrivain, même le plus abstrait. « L'honnête homme, dit Descartes, n'a pas besoin d'avoir « lu tous les livres ni d'avoir appris soigneusement tout « ce qu'on enseigne dans les écoles »; et il intitule son (dernier traité « Recherche de la vérité selon les lumières a naturelles qui, à elles seules et sans le secours de la « religion et de la philosophie, déterminent les opinions « que doit avoir un honnête homme sur toutes les choses « qui doivent faire l'objet de ses pensées *. En effet, d'un bout à l'autre de sa philosophie, pour toute préparation il ne demande à ses lecteurs que « le bon sens naturel », joint à cette provision d'expérience courante que donne la pratique du monde. — Gomme ils sont l'auditoire, ils sont les juges. « C'est le goût de la cour qu'il faut étudier, dit « Molière*; il n'y a point de lieu où les décisions soient a si justes..-. Du simple bon sens naturel et du commerce « de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit
<■ rope, la française doit être la plus générale parce qu'elle est la plus propre
• à la conversation. Elle a pris son caractère dans celui du peuple qui la « parle. Les Français ont été, depuis plus de cent cinquante ans, le peuple qui
• a le plus connu la société et qui en a le premier écarté toute gêne,... C'est
• une monnaie plus courante que les autres, quand même elle manquerait
• de poids. »
1. Descartes, Éd. Cousin, t. XI, 333, 340, I, 121. Descartes déprime « les « simples connaissances qui s'acquièrent sans le secours du raisonnement,
• telles que les langues, l'histoire, la géographie, et en général tout ce qui
• ne dépend que de l'expérience.... Il n'est pas plus du devoir d'un honnête
• homme de savoir le grec et le latin que le langage suisse et le bas Breton, » ui l'histoire de l'empire romano-germanique que celle du plus petit État « qui se trouve en Europe. »
2. Molière, Les Femmes savantes et la Critiqué de Vécole des f^nmes. Uôles de Dorante en face de Lysidas et de Clitandre en face de Trissotia.
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« qui, sans comparaison, juge plus finement les choses v« que tout le savoir enrouillé des pédants ». — A partir de ce moment, on peut dire que l'arbitre de la vérité et du goût n'est plus, comme auparavant, l'érudit, Scaliger, par exemple, mais l'homme du monde, un Larochefoucauld, un Tréville^ Le pédant et à sa suite le savant, l'homme spécial est écarté. « Les vrais honnêtes gens, dit Nicole d'après Pascal, ne veulent point d'enseigne. On ne les a devine point, ils parleront des choses dont on parlail « quand ils sont entrés. Ils ne sont point appelés poètes « ni géomètres, mais ils jugent de tous ceux-là' ». — Au dix-huitième siècle, leur autorité est souveraine. Dans la grande foule composée « d'imbéciles » et parsemée de cuistres, il y a, dit Voltaire, « un petit troupeau sé- « paré qu'on appelle la bonne compagnie; ce petit trou- « peau, étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la « fleur du genre humain; c'est pour lui que les plus grands « hommes ont travaillé; c'est lui qui donne la réputa- « tion* ». L'admiration, la faveur, l'importance appartiennent, non à ceux qui en sont dignes, mais à ceux qui s'adressent à lui. « En 1789, disait l'abbé Maury, l'Aca- « demie française était seule considérée en France et dona nait réellement un état. Celle des Sciences ne signifiait « rien dans l'opinion, non plus que celle des Inscrip- « lions.... Les langues sont la science des sots. D'Alem-
1. Le docte Huet (1630-1721), qui en était resté au goût du seizième siècle, décrit ce changement très-bien et h son point de vue. « Quand je suis
• entré dans le monde des lettres, elles étaient encore florissantes ; de grands « personnages en soutenaient la gloire. J'ai vu les lettres décliner et tomber « .enfin dans une décudence presque entière. Car je ne connais presque per-
• sonne aujourd'hui qu'on puisse véritablement appeler savant. » — Du Gangequ elques bénédictins comme Mabillon, plus tard l'académicien Fréret, Bréqui» gny, le président Bouhier à Dijon, bref les vrais érudits, restent sans influenc e.
2. Nicole, Œuvres moraûs, second traité de la charité et de l'amouipropre, 142.
3. YoUaire, Dialogues, L'intendant des menus et l'abbé Grizel, 129.
« bert avait honte d'être de l'Académie des Sciences. Un « mathématicien, un chimiste, etc., ne sont entendus que « par une poignée de gens; le littérateur, l'orateur s'a- « dressent à l'univers* ». — Sous une pression si forte, il faut bien que l'esprit prenne le tour oratoire et littéraire, et s'accommode aux exigences, aux convenances , aux goûts, au degré d'attention et d'instruction de son public. De là le moule classique : il est formé par l'habitude de parler, d'écrire et do ponseï en vue d'un auditoire de salon.
La chose est visible, et du premier coup d'œil, pour la langue et le style. Entre Amyot, Rabelais, Montaigne d'un côté, et Chateaubriand, Victor Hugo, Honoré de Balzac de l'autre, naît et finit le français classique. Dès l'origine il a son nom; c'est la langue des honnêtes gens; il est fait, non-seulement pour eux, mais par eux^, etVaugelas, leur secrétaire, ne s'applique pendant trente ans qu'à enregistrer les décisions « du bon usage ». C'est pourquoi, dans toutes ses parties, vocabulaire et grammaire, la langue se réforme et se reforme sur le modèle de leur esprit qui est l'esprit régnant. — En premier lieu, le vocabulaire s'allège. On exclut du discours la plupart des mots qui servent à l'érudition spéciale et à l'expérience technique, les expressions trop latines ou trop grecques, les termes propres d'école, de science, de métier, de ménage, tout ce qui sent de trop près une occupation ou profession par-
1. Maury ajoutait avec sa brutalité habituelle: «A l'Académie française, « nous regardions les membres de celle des Sciences comme nos valets. » — Ces valets étaient alors Lavoisier, Fourcroy, Lagrange, Laplace, etc. (Récit du comte Joseph de Maislre, cité par Sainte-Beuve, Causei'ies du Lundi, IV, 283).
2. Vaugelas, iîemarçues sur la langue française: « C'est la faconde « parler de la plus saine partie de la cour conformément à la façon d'écrire « de la plus saine partie des auteurs du temps.... II vaut mieux consulter les « femmes et ceux qui n'ont point étudié que ceux qui sont bien savants en la « langue grecque et en la latine. »
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ticulière et n'est pas de mise dans la conversation générale. On en ôte quantité de mots expressifs et pittoresques, tous ceux qui sont crus, gaulois ou naïfs, tous ceux qui sont locaux et provinciaux ou personnels et forgés, toutes les locutions familières et proverbiales', nombre de tours familiers brusques et francs, toutes les métaphores risquées et poignantes, presque toutes ces façons de parler inventées et primesautières qui, par leur éclair soudain, font jaillir dans l'imagination la forme colorée, exacte et complète des choses, mais dont la trop vive secousse choquerait les bienséances de la conversation polie. « Il ne faut qu'un mauvais mot, disait Vaugelas, pour « faire mépriser une personne dans une compagnie », et, à la veille de la Révolution, un mauvais mot dénoncé par Mme de Luxembourg rejette encore un homme au rang des « espèces », parce que le bon langage est toujours une partie des bonnes façons. — Par ce grattage incessant la langue se réduit et se décolore : Vaugelas juge déjà qu'on a retranché la moitié des phrases et des mots d'Amyof. Sauf chez la Fontaine, un génie spontané et isolé qui rouvre les sources anciennes, sauf chez la Bruyère, un chercheur hardi qui ouvre une source nouvelle, sauf chez Voltaire, un démon incarné qui, dans ses écrits anonymes ou pseudonymes, lâche bride aux
1. Une des causes de la chute et de la défaveur du marquis d'Argenson au dix-huitième siècle fut l'habitude qu'il avait d'employer ces sortes de locutions.
2. Vauiçelas, ib. « Bien que nous ayons retranché la moitié de ses phra- « ses et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié « presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons « parade. » — Comparez le lexique de deux ou trois écrivains du seizième siècle et de deux ou trois écrivains du dix-septième. J'essaie de donner ici en abrégé les résultats de la comparaison ; si on la fait, la plume à la main, sur cent pages de dSux textes, on sera étonné de la différence. Prendre pour exemple deux écrivains du même genre et de second ordre. Charron et Nicole.
violences et à la crudité de sa verve*, les mots propres tombent en désuétude. Un jour, à l'Académie, Gressct, dans un discours, en osa lâcher cinq ou six?, il s'agissait, je crois, de voitures et de coiffures ; des murmures éclatèrent; pendant sa longue retraite, il était devenu provincial et avait perdu le ton. — Par degrés, on en vient à ne plus composer le discours que « d'expressions générales». Même, selon le précepte de Buffon, on les emploie pour désigner les choses particulières. Cela est plus conforme à l'urbanité qui efface, qui atténue, qui évite les accents brusques et familiers, à qui nombre d'idées sembleraient grossières ou triviales, si on ne les enveloppait d'un demi-voile. Cela est plus commode pour l'attention paresseuse ; il n'y a que les termes généraux de la conversation pour réveiller à l'instant les idées courantes et communes; tout homme les entend par cela seul qu'il est du salon; au contraire des termes particuliers demanderaient un effort de mémoire ou d'imagination; si, à propos des sauvages ou des anciens Francs, je dis « la hache de guerre », tous comprennent du premier coup; si je dis « le tomahawk », ou» la francisque», plusieurs supposeront que je parle teuton ou iroquois*. A cet égard, plus le genre est élevé, plus le scrupule est fort ; tout mot propre est banni de la poésie; quand on en rencontre un, il faut l'esquiver ou le remplacer par une périphrase. Un poète du dix-huitième siècle n'a guère à sa disposition que le tiers environ du dictionnaire, et la langue poétique
1. Par exemple, l'article Ignorance dans le Dict. philosophique.