La Harpe, Cours de littérature, Éd. Didot, II
3. Pour prendre un exemple au hasard, je trouve dans VOptimiste (1788) de Colin d'Harleville l'indication suivante : « La scène représente un bos- « quel rempli d'arbres odoriférants. » — Il eût été contraire à l'esprit classique de dire quels étaient ces arbres, lilas, tilleuls, aubépines, etc. — Do même dans les paysages peints, les arbres ne sont d'aucune espèce connue : Ce sont des arbres en général.
à la fin sera si restreinte que, lorsqu'un homme aura quelque chose à dire, il ne pourra plus le dire en vers.
En revanche, plus on élague et plus on éclaircit. Réduit à un vocabulaire de choix, le français dit moins de choses, mais il les dit avec plus de justesse et d'agrément. « Ur- « banité, exactitude», ces deux mots qui naissent en même temps que l'Académie française sont l'abrégé de la réforme dont elle est l'organe et que les salons, par elle et à côté d'elle, imposent au public. De grands seigneurs retirés, de belles dames oisives s'amusent à démêler les nuances des termes pour en composer des maximes, des définitions et des portraits. Avec un scrupule admirable et une délicatesse de tact infinie, écrivains et gens du monde s'appliquent à peser chaque mot et chaque locution, pour en fixer le sens, pour en mesurer la force et la portée, pour en déterminer les affinités, l'usage et les alliances, et ce travail de précision se poursuit depuis les premiers académiciens, Vaugelas, Chapelain et Conrart jusqu'à la fin de l'âge classique, par les Synonymes de Beauzée et de Girard, par les Remarques de Duclos, par le Commentaire de Voltaire sur Corneille, par le Lycée de la Harpe*, par l'effort, l'exemple, la pratique et l'autorité des grands et petits écrivains qui sont tous corrects. Jamais architectes, obligés de n'employer pour bâtir que les pavés de la grande route publique, n'ont si bien connu chacune de leurs pierres, ses dimensions, sa coupe, sa résistance, ses attaches possibles, sa place convenable. — Cela fait, il s'agit de construire avec le moins de peine et le plus de solidité qu'il se pourra, et la grammaire se réforme en même temps et dans le même sens que le dictionnaire. Elle ne permet plus aux mots de se suivre, selon l'ordre variable des impressions et des émotions ; elle les dispose
1. Voir dans le Lycée de La Harpe, après l'analyse do cbaqae pièce, les remarques de détail sur le style.
régulièrement et rigoureusement selon l'ordre immuable des idées. L'écrivain perd le droit de mettre en tête et en vedette l'objet ou le trait qui le frappe le plus vivement et d'abord : le cadre est fait, les places sont désignées d'avance. Chaque partie du discours a la sienne; défense d'en omettre ou d'en transposer une seule, comme on faisait au seizième siècle*; il les faut toutes et aux endroits marqués, d'abord le sujet avec ses appendices, puis le verbe, puis le régime direct, enfin le complément indirect. De cette façon, la phrase est un échafaudage gradué, où l'esprit place d'abord la substance, puis la qualité, puis les manières d'être de la qualité, comme un bon architecte qui pose en premier lieu le fondement, puis la bâtisse, puis les accessoires, par économie et par prudence, afin de préparer dans chaque morceau de son édifice un support pour le morceau qui suit. Il n'y a pas de phrase qui demande une moindre dépense d'attention, ni où l'on puisse, à chaque pas, constater plus sûrement l'attache ou l'incohérence des parties ^ — La méthode qui arrange la phrase simple arrange aussi la période, le paragraphe et la série des paragraphes ; elle fait le style, comme elle a fait la syntaxe. Dans le grand édifice total, il y a, pour chaque petit édifice partiel, un lieu distinct et il n'y en a qu'un. A mesure que le discours avance, chaque emplacement doit se remplir à son tour, jamais avant, jamais après, sans que jamais un membre parasite soit introduit, sans que jamais un membre légitime usurpe sur son voisin ; et tous ces membres, liés entre eux par leur position même, doivent concourir de toutes leurs
1. Omission des pronoms je, il, nous, vous, ils, des articles le, la les, du verbe et notamment du verbe est. — Quant aux transpositions, il suffit de lire une page de Rabelais, Amyot ou Montaigne, pour voir combien alors elles étaient nombreuses et variées.
2. Vaugelas, ib. « Il n'y a pas de langue qui soit plus ennemie des équi- « Toques et de toutes sortes d'obscurités. »
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forces à un seul objet. Enfin, pour la première fois, voici dans uu écrit des groupes naturels et distincts, des ensembles clos et complets, dont aucun n'empiète ni ne subit d'empiétement. Il n'est plus permis d'écrire au hasard et selon le caprice de la verve, de jeter ses idées par paquets, de s'interrompre par des parenthèses, d'enfiler l'enfilade interminable des citations et des énuméralions. Un but est donné : il y a quelque vérité à prouver, quelque définition à trouver, quelque persuasion à produire; pour cela, il faut marcher toujours, et toujours droit. Ordonnance, suite, progrès, transitions ménagées, développement continu, tels sont les caractères de ce style. Cela va si loin qu'à l'origine' les lettres familières, les romans, les plaisanteries de société, les pièces de galanterie et de badinage sont des morceaux d'éloquence méthodique. A l'hôtel de Rambouillet, la période explicative s'étale avec autant d'ampleur et de raideur que chez Descartes luimême. Un des mots les plus fréquents chez Mlle de Scudéry est la conjonction car. On déduit sa passion en raisonnements bien liés. Des gentillesses de salon s'allongent en phrases aussi concertées qu'une dissertation académique. L'instrument à peine formé manifeste déjà ses aptitudes; on sent qu'il est fait pour expliquer, démontrer, persuader et vulgariser ; un siècle plus tard Condillac aura raison de dire qu'il est par lui-même un procédé systématique de décomposition et de recomposition, une méthode scientifique analogue à l'arithmétique et à l'algèbre. A tout le moins, il a cet avantage incontesté, qu'en parlant de quelques termes usuels il conduit aisément et
1. Voir les principaux romans da dix septième siècle, \e Roman bourgeois de Furetière, la Princesse de Clèves par Mme de Lafayelle, la Clélie de Mlle de Scudéry, et môme le Roman comique de Scarron. — Voir les lettres de Balzat, de Voiture et de leurs correspondants, le Récit des giands jours d'Auvergne par Fléchier, etc.. Sur le caractère oratoire de ce style, Cf. Suinte Beuve, Port Royal, 2« éd. I, 51â.
promptement tout lecteur, par une série de combinaisons simples, jusqu'aux combinaisons les plus hautes ^ A ce titre, en 1789, la langue française est la première de toutes. L'Académie de Berlin propose en concours l'explication de sa prééminence. On la parle dans toute l'Europe. On ne parle qu'elle dans la diplomatie. Elle est internationale comme autrefois le latin, et il semble qu'elle soit désormais l'organe préféré de la raison.
Elle n'est que l'organe d'une certaine raison, la raison raisonnante, celle qui veut penser avec le moins de préparation et le plus de commodité qu'il se pourra, qui se contente de son acquis, qui ne songe pas à l'accroître ou à le renouveler, qui ne sait pas ou ne veut pas embrasser la plénitude et la complexité des choses réelles. Par son purisme, par son dédain pour les termes propres et les tours vifs, par la régularité minutieuse de ses développements, le style classique est incapable de peindre ou d'enregistrer complètement les détails inQnis et accidentés de l'expérience. Il se refuse à exprimer les dehors physiques des choses, la sensation directe du spectateur, les extrémités hautes et basses de la passion, la physionomie prodigieusement composée et absolument personnelle de l'individu vivant, bref cet ensemble unique de traits innombrables, accordés et mobiles, qui composent, non pas le caractère humain en général, mais tel caractère humain, et qu'un Saint-Simon, un Balzac, un Shakspeare lui-même ne pourraient rendre, si le langage copieux qu'ils manient et que leurs témérités enrichissent encore, ne venait prêter ses nuances aux détails multipliés de leur observation*. Avec ce style, on ne peut traduire
1. Voltaire, Essai sur le poé'me épique. «Notre nation, regardée comme « si légère par les étrangers, est de toutes les nations la plus sage, la plume « à la main. La méthode est la qualité dominante de nos écrivains. »
2. Les œuvres de Milton contiennent environ 8000 mots. « Shakspeare, « chez qui la variété de l'expression est probablement plus grande que dans
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ni la Bible, ni Homère, ni Dante, ni Shakspeare' ; lisez le monologue d'Hamlet dans Voltaire, et voyez ce qu'il en reste, une déclamation abstraite, à peu près ce qui reste d'Othello dans son Orosmane. Regardez dans Homère, puis dans Fénelon, l'île de Calypso : l'île rocheuse, sauvage, où nichent « les mouettes et les autres oiseaux de « mer aux longues ailes, » devient dans la belle prose française un parc quelconque arrangé « pour le plaisir des « yeux. » Au dix-huitième siècle, des romanciers contemporains, et qui sont eux-mêmes de l'âge classique, Fielding, Swift, de Foë, Sterne, Richardson, ne sont reçus en France qu'avec des atténuations et après des coupures; ils ont des mots trop francs, des scènes trop fortes; leurs familiarités, leurs crudités, leurs bizarreries feraient tache; le traducteur écourte, adoucit, et parfois, dans sa préface, s'excuse de ce qu'il a laissé. H n'y a place dans cette langue que pour une portion de la vérité, portion exiguë, et que l'épuration croissante rend tous les jours plus exiguë encore. Considéré en lui-même, le style classique court toujours risque de prendre pour matériaux des lieux communs minces et sans substance. H les étire, il les entrelace, il les tisse; mais, de son engrenage logique, il ne sort qu'un filigrane fragile; on en peut louer l'élégant artifice; mais, dans la pratique, l'œuvre est d'usage petit, nul, ou dangereux.
« tout autre écrivain de quelque langue que ce soit, a composé toutes ses • pièces avec 15 000 mots environ. » (Max Muller, Lectures on Ihe science of language, I, 309). — Il serait curieux d'établir en regard le compte si restreint du vocabulaire de Racine. Celui des romans de Mlle Scudéry est extrêmement limité. Dans le plus beau roman du dix-septième siècle, la Princesse de Clèves, le nombre des mots est réduit au minimum. — Le Dictionnaire de l'ancienne Académie française contient 29 712 mots; le Thésaurus grec de H. Estienne environ 150 000.
1. Comparez les traductions de la Bible par M. de Sacy et par Luther, celles d'Homère par M. Dacier, Bitaubé, etc. et par Leconte de Lisle, celles d'Hérodote par Larcher et par Courier , les Contes populaires de Perrault et ceux de Grimm, etc.
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D'après ces caractères du style, on devine ceux de l'esprit auquel il a servi d'organe. — Deux opérations principales composent le travail de l'intelligence humaine. Placée en face des choses, elle en reçoit l'impression plus ou moins exacte, complète et profonde; ensuite, quittant les choses, elle décompose son impression, et classe, distiibue, exprime plus ou moins habilement les idées qu'elle en tire. — Dans la seconde de ces opérations, le classique est supérieur. Obligé de s'accommoder à ses auditeurs, c'est-à-dire à des gens du monde qui ne sont point spéciaux et qui sont difficiles, il a dû porter à la perfection l'art de se faire écouter et de se faire entendre, c'est-àdire l'art de composer et d'écrire. — Avec une industrie délicate et des précautions multipliées, il conduit ses lecteurs par un escalier d'idées doux et recliligne, de degré en degré, sans omettre une seule marche, en commençant par la plus basse et ainsi de suite jusqu'à la plus haute, de façon à ce qu'ils puissent toujours aller d'un pas égal et suivi, avec la sécurité et l'agrément d'une promenade. Jamais d'interruption ni d'écart possible : des deux côtés, tout le long du chemin, on est maintenu par des balustrades, et chaque idée se continue dans la suivante par une transition si insensible, qu'on avance involontairement, sans s'arrêter ni dévier, jusqu'à la vérité finale oîi l'on doit s'asseoir. Toute la littérature classique porte l'empreinte de ce talent; il n'y a pas de genre où il ne pénètre et n'introduise les qualités d'un bon discours. — 11 domine dans les genres qui, par eux-mêmes, ne sont qu'à demi littéraires, mais qui, grâce à lui, le deviennent, et il transforme en belles œuvres d'art des écrits que leur matière semblait reléguer parmi les livres de science, parmi les instruments d'action , parmi les documents d'histoire, traités philosophiques, exposés de doctrine, sermons, polémique, dissertations et démonstrations, dictionnaires mêmes, depuis Descartes jusqu'à Condillac,
depuis Bossuet jusqu'à Bufîon et Voltaire, depuis Pascal jusqu'à Rousseau et Beaumarchais, bref la prose presque tout entière, même les dépêches officielles et la correspondance diplomatique, même les correspondances intimes, et, depuis Mme de Sévigné jusqu'à Mme du Deffant, tant de lettres parfaites échappées à la plume de femmes qui n'y songeaient pas. — Il domine dans les genres qui, par eux-mêmes, sont littéraires, mais qui reçoivent de lui un tour oratoire. Non -seulement il impose aux œuvres dramatiques un plan exact, une distribution régulière*, des proportions calculées, des coupures et des liaisons, une suite et un progrès, comme dans un morceau d'éloquence; mais encore il n'y tolère que des discours parfaits. Point de personnage qui n'y soit un orateur accompli ; chez Corneille, Racine et Molière lui-même, un confident, un roi barbare, un jeune cavalier, une coquette de salon, un valet, se montrent passés maîtres dans l'art de la parole. Jamais on n'a vu d'exordes si adroits, de preuves si bien disposées, de raisonnements si justes, de transitions si fines, de péroraisons si concluantes. Jamais le dialogue n'a si fort ressemblé à une joute oratoire. Tous les récits, tous les portraits, tous les exposés d'affaires pourraient être détachés et proposés en modèle dans les écoles, avec les chefs-d'œuvre de la tribune antique. Le penchant est si grand de ce côté, qu'au moment suprême et dans le plus fort de la dernière angoisse, le personnage, seul et sans témoins, trouve moyen de plaider son délire et de mourir éloquemment.
l. Racine, Discours académique pour la réception de Thomas Corneille. • Dans ce chaos du poëme dramatique, votre illustre frère fît voir sur la ocène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe et de toas les ornements dont notre langue est capable. «
Cet excès indique une lacune. Des deux opérations qui composent la pensée humaine, le classique fait mieux la seconde que la première. En effet, la seconde nuit à la première, et l'obligation de toujours bien dire l'empêche de dire tout ce qu'il faudrait. Chez lui la forme est plus belle que le fonds n'est riche, et l'impression originale, qui est la source vive, perd, dans les canaux réguliers où on l'enferme, sa force, sa profondeur et ses bouillonnements. La poésie, proprement dite, celle qui tient du rêve et de la vision, ne saurait naître. Le poëme lyrique avorte, et aussi le poëme épique'. Rien ne pousse dans ces confins reculés et sublimes par lesquels la parole touche à la musique et à la peinture. Jamais on n'entend le cri involontaire de la sensation vive, la confidence solitaire de l'âme trop pleine' qui ne parle que pour se décharger et s'épancher. S'il s'agit, comme dans le poëme dramatique, de créer des personnages, le moule classique n'en peut façonner que d'une espèce; ce sont ceux qui, par éducation, naissance ou imitation, parlent toujours bien, en d'autres termes, des gens du monde. Il n'y en a pas d'autres au théâtre ni ailleurs, depuis Corneille et Racine jusqu'à Marivaux et Beaumarchais. Le pli est si fort qu'il s'impose jusqu'aux animaux de Lafontaine,,
1. Voltaire, Essai sur le poëme épique, 290. « Il faut avouer qu'il est plu»
• difQcile à un Français qu'à un autre de faire un poëme épique.... Ose- « rai-je l'avouer? C'est que, de toutes les nations polies, la nôtre est la moins
• poétique. Les ouvrages on vers qui sont le plus à la mode en France sont » les pièces de théâtre ; ces pièces doivent être écrites dans un style naturel « qui approche de la conversation. »
2. Sauf dans les Pensées de Pascal, simples notes griffonnées par un chrétien exalté et malade, et qui certainement ne seraient pas restées les même» dans le livre imprimé et complet.
jusqu'aux servantes et aux valets de Molière, jusqu'aux Persans de Montesquieu, aux Babyloniens, aux Indiens, aux Micromégas de Voltaire. — Encore faut-il ajouter que ces personnages ne sont réels qu'à demi. Dans un caractère vivant, il y a deux sortes de traits, les premiers peu nombreux qui lui sont communs avec tous les individus de sa classe et que tout spectateur ou lecteur peut aisément démêler, les seconds très -nombreux qui n'appartiennent qu'à lui et qu'on ne saisit pas sans quelque effort. L'art classique ne s'occupe que des premiers; de parti pris, il efface, néglige ou subordonne les seconds. II ne fait pas des individus véritables, mais des caractères généraux, le roi, la reine, le jeune prince, la jeune princesse, le confident, le grand-prêtre, le capitaine des gardes, avec quelque passion, habitude ou inclination générale, amour, ambition, fidélité ou perfidie, humeur despotique ou pliante, méchanceté ou bonté native. Quant aux circonstances de temps et de lieu, qui de toutes sont les plus puissantes pour façonner et diversifier l'homme, il les indique à peine; il en fait abstraction. A vrai dire, dans la tragédie, la scène est partout et en tout siècle, et l'on pourrait affirmer aussi justement qu'elle n'est dans aucun siècle ni nulle part. C'est un palais ou un temple quelconque», où, pour effacer toute empreinte historique et personnelle, une convention uniforme importe des façons et des costumes qui ne sont ni français ni étrangers, ni anciens, ni modernes. Dans ce monde abstrait, on se dit toujours «vous », « seigneur » et « madame, » et le style noble pose la même draperie sur les caractères les plus opposés. Quand Corneille et Racine, à travers la pompe
1. Voir, au Cabinet des estampes, les costumes peints des principaux personnages du théâtre au milieu du dix-huitième siècle. — Rien de plus contraire à l'esprit du théâtre classique que de jouer, comme on le fait aujourd'hui, Britannicus, Esther, avec des costumes et un décor exact, tirés des dernières fouilles de Pompéi et de Ninive.
OU l'élégance de leurs vers, nous font entrevoir des figures contemporaines, c'est à leur insu, ils ne croyaient peindre que l'homme en soi; et, si aujourd'hui nous reconnaissons chez eux tantôt les cavaliers, les duellistes, les matamores, les politiques et les héroïnes de la Fronde, tantôt les courtisans, les princes, les évoques, les dames d'atour et les menins de la monarchie régulière, c'est que leur pinceau, trempé involontairement dans leur expérience, laissait par mégarde tomber de la couleur dans le contour idéal et nu que seul ils voulaient tracer. Rien qu'un contour, une esquisse générale que la diction correcte remplit de sa grisaille unie. — Même dans la comédie qui, de parti pris, peint les mœurs environnantes, même chez Molière si franc et si hardi, le modelé est incomplet, la singularité individuelle est supprimée, le visage devient par instant un masque de théâtre, et le personnage, surtout lorsqu'il parle en vers, cesse quelquefois de vivre, pour n'être plus que le porte-voix d'une tirade ou d'une dissertation*. Parfois on oublie de nous marquer son rang, sa condition , sa fortune, s'il est gentilhomme ou bourgeois, provincial ou parisien*. Rarement on nous fait sentir, comme Shakspeare, ses dehors physiques, son tempérament, l'état de ses nerfs, son accent brusque ou traînant, son geste saccadé ou compassé, sa maigreur ou sa graisse'. Souvent on ne prend pas la peine de lui trouver un nom propre ; il est Chrysale, Or-
1. Les rôles de moraliste et de raisonneur, Cléante {Tartufe), Arisle {Femmes savantes) , Chrysale ( École des femmes ) , etc. La discussion entre les deux frères de done Elvire {Festin de Pierre, III, 5). Le discours d'Ergaste dans VÉcole des maris. Celui d'Éliante imité de Lucrèce dans le Misanthrope (II, 5). Les portraits par Dorine, dans le Tartufe, I, 1. — Le portrait de l'hypocrite, par don Juan {Festin de Pierre, V, 2).