‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 70 sur 192 · Rôles d'Harpagon et d'Arnoiphe · texte numérisé non relu

Rôles d'Harpagon et d'Arnoiphe

3 On le voit pour Tartufe, mais par un mot de Dorine et non directement Cf. dans Shakspeare les rôles de Coriolan, Hotspur, Falstaff, Othell(^ Clé»pâtre, etc.

gon, Damis, Dorante, Valère. Son nom ne désigne qu'une qualité pure, celle de père, déjeune homme, de valet, de grondeur, de galant, et, comme un pourpoint banal, s'ajuste mdifféremment à toutes les tailles à peu près pareilles, en passant de la garde-robe de Molière à celle de Regnard, de Lesage, de Destouches et de Marivaux ^ Il manque au personnage l'étiquette personnelle, l'appellation authentique et unique qui est la marque première de l'individu. Tous ces détails, toutes ces circonstances tous ces supports et compléments de l'homme sont en dehors du cadre classique. Pour en insérer quelquesuns, Il a fallu le génie de Molière, la plénitude de sa conception, la surabondance de son observation, la liberté extrême de sa plume. Encore est-il vrai que souvent il les omet, et que, dans les autres cas, il n'en introduit qu'un petit nombre, parce qu'il évite de donner à des caractères généraux une richesse et une complexité qui embarrasseraient l'action. Plus le thème est simple, et plus le développement est clair; or, dans toute cette littérature la première obligation de l'auteur est de développer clairement le thème restreint qu'il s'est choisi.

Il y a donc un défaut originel dans l'esprit classique défaut qui tient à ses qualités et qui, maintenu d'abord dans une juste mesure, contribue à lui faire produire ses plus purs chefs-d'œuvre, mais qui, selon une règle universelle, va s'aggraver et se tourner en vice par l'efTei -naturel de l'âge, de l'exercice et du succès. Il était étroit il va devenir plus étroit. Au dix-huitième siècle, il est impropre à figurer la chose vivante, l'individu réel tel qu'il existe effectivement dans la nature et dans l'histoire c'est-à-dire comme un ensemble indéfini, comme un riche

1. Balzac passait 'ies ionmées k lire VAlmanach des cent mille adresses et courmt en fiacre pendant des après-midi, regardant toutes les ent^res afin de trouver le nom propre de son personnage. Ce seul petit détail nS ' la d.lJe.ence des deux conceptions de l'homme.

réseau, comme un organisme complet de caractères et de particularités superposées, enchevêtrées et coordonnées. » La capacité lui manque pour les recevoir et les contenir. Il en écarte le plus qu'il peut, tant qu'enfin il n'en garde qu'un extrait écourté, un résidu évaporé, un nom presque vide, bref ce qu'on appelle une abstraction ctèû&è. Ti n'y a de vivant au dix-huitième siècle que les petites esquisses brochées en passant et comme en contrebande par Voltaire, le baron deThundertentrunck, mylord What- Ihen, les figurines de ses contes, et cinq ou six portraits du second plan, Turcaret, Gii Blas, Marianne, Manon Lescaut, le neveu de Rameau, Figaro, deux ou trois pochades de Crébillon fils et de Collé, œuvre où la familiarité a laissé rentrer la sève, que l'on peut comparer à celles des petits maîtres de la peinture, Watteau, Fragonard, Saint-Aubin, Moreau, Lancret, Pater, Baudouin, et qui, reçues difficilement ou par surprise dans le salon officiel, subsisteront encore, lorsque les grands tableaux sérieux auront moisi sous l'ennui qu'ils exhalaient. Partout ailleurs la sève est tarie, et, au lieu de plantes florissantes, on ne trouve que des fleurs de papier peint. Tant de poèmes sérieux, depuis la Henriade de Voltaire jusqu'aux Mois de Roucher ou à V Imagination de Delille, que sont-ils sinon des morceaux de rhétorique garnis de rimes ? Parcourez les innombrables tragédies et comédies dont Grimm et Collé nous donnent l'extrait mortuaire, même les bonnes pièces de Voltaire et de Crébillon, plus lard celles des auteurs qui ont la vogue. Du Belloy, La Harpe, Ducis, Marie Chénier. Éloquence, art, situations, beaux-vers, tout y est, excepté des hommes ; les personnages ne sont que des mannequins bien appris, et le plus souvent des trompettes par lesquels l'auteur lance au public ses déclamations. Grecs, Romains, chevaliers du moyen âge, Turcs, .\rabes, Péruviens, Guèbres, Byzantins, ils sont tous la même mécanique à tirades. Et le public ne s'en étonne

point; il n'a pas le sentiment historique; il admet que l'homme est partout le même ; il fait un succès aux Incas de Marmontel, au Gonzalve et aux Nouvelles de Florian, à tous les paysans, manœuvres, nègres, Brésiliens, Parsis, Malabares, qui viennent lui débiter leurs amplifications. On ne voit dans l'homme qu'une raison raisonnante, la même en tout temps, la même en tout lieu ; Bernardin de Saint-Pierre la prête à son Paria, Diderot à ses Otaïtiens. Il est de principe que naturellement tout esprit humain parle et pense comme un livre. — Aussi quelle insuffisance dans l'histoire! A part Charles XII, un contemporain que Voltaire ranime grâce aux récits de témoins oculaires, à part les vifs raccourcis, les lestes croquis d'Anglais, de Français, d'Espagnols, d'Italiens, d'Allemands qu'il sème en courant dans ses contes, ici encore où sont les hommes ? Chez Hume, Gibbon, Roberlson qui sont de l'école française et tout de suite adoptés en France, dans les recherches de Dubos et de Mably sur notre moyen âge, dans le Louis XI de Duclos, dans l'Anacharsis de Barthélémy, même dans l'Essai sur les mœurs et dans le Siècle de Louis XIV de Voltaire, même dans la Grandeur des Romains, et l'Esprit des Lois de Montesquieu, quelle étrange lacune ! Érudition, critique, bon sens, exposition presque exacte des dogmes et des institutions, vues philosophiques sur l'enchaînement des faits et sur le cours général des choses, il n'y manque rien, si ce n'est des âmes. Il semble, à les lire, que les climats, les institutions, la civilisation, qui transforment l'esprit humain du tout au tout, soient pour lui de simples dehors, les enveloppes accidentelles qui, bien loin de pénétreï usqu'à son fond, touchent à peine sa superficie. La Jifférence prodigieuse qui sépare les hommes de deux siècles ou de deux races leur échappe*. Le Grec ancien,

l. • Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Aa-

le chrétien des premiers siècles, le conquérant Germain^ l'homme féodal, l'Arabe de Mahomet, l'Allemand, l'Anp:lais de la Renaissance, le puritain apparaissent dans leurs livres à peu près comme dans leurs estampes et leurs frontispices, avec quelques différences de costume, mais avec les mêmes corps, les mêmes visages et la même physionomie, atténués, effacés, décents, accommodés aux bienséances. L'imagination sympathique, par laquelle l'écrivain se transporte dans autrui et reproduit en lui-même un système d'habitudes et de passions contraires aux siennes, est le talent qui manque le plus au dix-huitième siècle. Dans la seconde moitié de son cours, sauf chez Diderot qui l'emploie mal et au hasard, elle tarit tout à fait. Considérez tour à tour, pendant la même période, en France et en Angleterre, le genre où elle a son plus large emploi, le roman, sorte de miroir mobile qu'on peut transporter partout et qui est le plus propre à refléter toutes les faces de la nature et de la vie. Quand j'ai lu la série des romanciers anglais, de Foe, Richardson, Fielding, Smolletl, Sterne et Goldsmilh jusqu'à Miss Burney et Miss Austen, je connais l'Angleterre du dix-huitième siècle; j'ai vu des clergymen, des gentilshommes de campagne,, des fermiers, des aubergistes, des marins, des gens de toute condition, haute et basse ; je sais le détail des fortunes et des carrières, ce qu'on gagne, ce qu'on dépense, comment l'on voyage, ce qu'on mange et ce qu'on boit; j'ai en mains une file de biographies circonstanciées et précises, un tableau complet, à mille scènes, de la société tout entière, le plus ample amas de renseignements pour me guider quand je voudrai faire l'histoire de ce monde évanoui. Si maintenant je lis la file correspondante des ro-

• glais même, quoique l'on dise ; il n'y a plus que des Européens. Tous ont ■ les mêmes goûts, les mêmes passions^ les mêmes mœurs, parce qu'aucun n"a « reçu de forme naUonale par une institution particulière. » (Rousseau, sur le gouvememenl de PoCogne, 170.)

manciers français, Grébillon fils, Rousseau, Marmontcl, Laclos, Restif de la Bretonne, Lou vet, Mme de Staël, Mme do Genlis et le reste, y compris Mercier et jusqu'à Mme Cottin, je n'ai presque point de notes à prendre; les petits faits positifs et instructifs sont omis ; je vois des politesses, des gentillesses, des galanteries, des polissonneries, des dissertations de société, et puis c'est tout. On se garde bien de me parler d'argent, de me donner des chiffres, de me raconter un mariage, un procès, l'administration d'une terre ; j'ignore la situation d'un curé, d'un seigneur rural, d'un prieur résident, d'un régisseur, d'un intendant. Tout ce qui concerne la province et la campagne, la bourgeoisie et la boutique*, l'armée et le soldat, le clergé et les couvents, la justice et la police, le négoce et le ménage, reste vague ou devient faux ; pour y démêler quelque chose, il me faut encore recourir à ce merveilleux Voltaire qui, lorsqu'il a mis bas le grand habit classique, a ses coudées franches et dit tout. Sur les organes les plus vitaux de la société, sur les règles et les pratiques qui vont provoquer une révolution, sur les droits féodaux et la justice seigneuriale, sur le recrutement et l'intérieur des monastères, sur les douanes de province, les corporations et les maîtrises, sur la dîme et la corvée*, la littérature ne m'apprend presque rien. Il semble que pour elle il n'y ait que des salons et des gens de lettres. Le reste est non avenu ; au-dessous de la bonne compagnie qui cause, la France paraît vide. — Quand viendra Ja Révolution, le retranchement sera plus grand encore

1. Avant 1750, on en trouve quelque chose dans Gil Blas et dans Ma rianne (Mme Dufour la lingère et sa boutique). — Par malheur le travestis sèment espagnol empêche les romans de Lesage d'être aussi instructifs qu'il le faudrait.

2. On rencontre de bons détails dans les petits contes de Diderot, par exemple dans Les deux amis de Bourbonne. Mais ailleurs, notamment dans la Religieuse, il est homme de parti et donne une impression fausse.

Parcourez les harangues de tribune et de club, les rapports, les motifs de loi, les pamphlets, tant d'écrits inspirés par des événements présents et poignants ; nulle idée de la créature humaine telle qu'on l'a sous les yeux, dans les champs et dans la rue ; on se la figure toujours comme un automate simple, dont le mécanisme est connu. Chez les écrivains, elle était tout à l'heure une serinette à phrases ; pour les politiques, elle est maintenant une serinette à votes, qu'il suffit de toucher du doigt à l'endroit convenable pour lui faire rendre la réponse qui convient. Jamais de faits ; rien que des abstractions, des enfilades de sentences sur la nature, la raison, le peuple, les tyrans, la liberté, sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans les espaces. Si l'on ne savait pas que tout cela aboutit à des effets pratiques et terribles, on croirait à un jeu de logique, àdes exercices d'école, à des parades d'académie, à des combinaisons d'idéologie. En effet, c'est l'idéologie, dernier produit du siècle, qui va donner de l'esprit classique la formule finale et le dernier mot.

Suivre en toute recherche, avec toute confiance, sans réserve ni précaution, la méthode des mathématiciens ; extraire, circonscrire, isoler quelques notions très-simples et très-générales; puis, abandonnant l'expérience, les comparer, les combiner, et, du composé artificiel ainsi obtenu, déduire par le pur raisonnement toutes les conséquences qu'il enferme : tel est le procédé naturel de l'esprit classique. Il lui est si bien inné qu'on le rencontre également dans les deux siècles, chez Descartes, Malebranche* et les partisans des idées pures, comme chez

1. • Pour atteindre à la vérité, il sufflt de se rendre attentif aux idées clairef

les partisans de la sensation, du besoin physique, de l'instinct primitif, Condillac, Rousseau, Helvétius, plus tard Condorcet, Volney, Sieyès, Cabanis et Destutt de Tracy. Ceux-ci ont beau se dire sectateurs de Bacon et rejeter les idées innées ; avec un autre point de départ que les Cartésiens, ils marchent dans la même voie, et, comme les Cartésiens, après un léger emprunt, ils laissent là l'expérience. Dans cet énorme monde moral et social, dans cet arbre humain aux racines et aux branches innombrables, ils détachent l'écorce visible, une superficie ; ils ne peuvent pénétrer ni saisir au delà; leurs mains ne sauraient contenir davantage. Ils ne soupçonnent pas qu'il y ait rien de plus ; l'esprit classique n'a que des prises courtes, une compréhension bornée. Pour eux, l'écorce est l'arbre entier, et, l'opération faite, ils s'éloignent avec l'épiderme sec et mort, sans plus jamais revenir au tronc. Par insuffisance d'esprit et par amour propre littéraire, ils omettent le détail caractéristique, le fait vivant, l'exemple circonstancié, le spécimen significatif, probant et complet. Il n'y en a presque aucun dans la Logique et dans le Traité des sensations de Condillac, dans l'Idéologie de Destutt de Tracy, dans les Rapports du physique et du, moral de Cabanis'. Jamais, avec eux, on n'est sur le terrain palpable et solide de l'observation personnelle et racontée, mais toujours en l'air, dans la région vide des

que chacun trouve en lui-même. » (Malebranche, Recherche de la vérité, liv.IjCh.i). — « Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imagincr que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivenl de même. » (Descartes, Discours de la méthode, 1, 142). — Au dix-septième siècle, on construit o priori avec des idées, au dix-huitième siècle avec dca sensations, mais toujours par le même procédé, qui est celui des mathématiques et qui s'étale tout entier dans l'Éthique de Spinosa.

1, Voir notamment son mémoire : De Vinfluence du climat sur les ko- ; biludcs morales, si vague, si totalement dénué d'exemples, sauf une citation d'ilippocrale.

généralités pures. Condillac déclare que le procédé de l'arithmétique convient à la psychologie et qu'on peut démêler les éléments de notre pensée par une opération analogue « à la règle de trois. » Siéyès a le plus profond dédain pour l'histoire, et « la politique est pour lui une « science qu'il croit avoir achevée' » du^remier coup, par un effort de tête, à la façon de Descartes qui trouva ainsi la géométrie analytique. Destutt de Tracy, voulant commenter Montesquieu, découvre que le grand historien s'est tenu trop servilement attaché à l'histoire, et il refait l'ouvrage en construisant la société qui doit être au lieu de regarder la société qui est. — Jamais, avec un aussi mince extrait de la nature humaine, on n'a bâti des édifices si réguliers et si spécieux. Avec la sensation Condillac anime une statue, puis, par une suite de purs raisonnements, poursuivant tour à tour dans l'odorat, dans le goût, dans l'ouïe, dans la vue, dans le toucher, les effets de la sensation qu'il suppose, il construit de toutes pièces une âme humaine. Au moyen d'un contrat, Rousseau fonde l'association politique, et, de cette seule donnée, il déduit la constitution, le gouvernement et les lois de toute société équitable. Dans un livre qui est comme le testament philosophique du siècle'', Gondorcet déclare que cette méthode est « le dernier pas de la philosophie, celui qui « a mis en quelque sorte une barrière éternelle entre le « genre humain et les vieilles erreurs de son enfance. » « En l'appliquant à la morale, à la politique, à l'économie « politique, » ou est parvenu à suivre dans les sciences

1. Ce sont là les propres paroles de Sieyès. — Ailleurs il ajoute : « Les prétendues vérités historiques n'ont pas plus de réalité que les prétendues vérités religieuses. » {Papiers de Sieyès, année 1772, d'après Sainte-Beuve, Causeries du lundi, Y, 194). — Descartes et Malebranche avaient déjà ce mépris pour l'histoire.

2. Gondorcet, Esquisse d'un tableau historique de l'esprit humain, neuvième époque.

« morales une marche presque aussi sûre que dans les « sciences naturelles. C'est par elle qu'on a pu découvrir « les droits de l'homme. » Comme en mathématiques, on les a déduits d'une seule définition primordiale, et cette définition, pareille aux premières vérités mathématiques, est un fait d'expérience journalière, constaté par tous, évident de soi. — L'école subsistera à travers la Révolution, à travers l'Empire, jusque pendant la Restauration', avec la tragédie dont elle est la sœur, avec l'esprit classique qui est leur père commun, puissance primitive et souveraine, aussi dangereuse qu'utile, aussi destructive que créatrice, aussi capable de propager l'erreur que la vérité, aussi étonnante par la rigidité de son code, par l'étroitesse de son joug, par l'uniformité de ses œuvres, que par la durée de son règne et par l'universalité de son ascendant.

t. Voir le Tableau historique prcsei.lc à rinslilul par Chcnier en 1808. Son énuméralion montre que l'esprit classique doaiinail encore dans toutes les branches de la littérature. — Cabanis n'est mort qu'en 1818, Volney en 1820, de Tracy et Sieyès en 1836, Daunou en 1840. En 1843, .^LM. Saphary et Valette prolessaienl encore la pUilosophie de Condillac dans deox Ivcées de Paris.

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