‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 73 sur 192 · Voltaire, Dialogues, Entretiens entre K, D, C · texte numérisé non relu

Voltaire, Dialogues, Entretiens entre K, D, C

« violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calom- « nier, d'assassiner, d'empoisonner, d'être ingrat envers « son bienfaiteur, de battre son père et sa mère quand ils « vous présentent à manger. » — « Ce qui est juste « ou injuste paraît tel à l'univers entier, » et, dans la pire société, toujours la force se met à quelques égards au service du droit, de même que, dans la pire religion, toujours le dogme extravagant proclame en quelque façon un architecte suprême. — Ainsi les religions et les sociétés, dissoutes par l'examen, laissent apercevoir au fond du creuset, les unes un résidu de vérité, les autres un résidu de justice, reliquat petit mais précieux, sorte de lingot d'or que la tradition conserve, que la raison épure, et qui, peu à peu, dégagé de ses alliages, élaboré, employée tous les usages, doit fournir seul toute la substance de la religion et tous les fils do la société.

Ici commence la seconde expédition philosophique. Elle se compose de deux armées : la première est celle des Encyclopédistes, les uns sceptiques comme d'Alembert, les autres à demi panthéistes comme Diderot et Lamark , d'autres francs athées et matérialistes S€cs comme d'Holbach, Lamettrie, Helvétius, plus tard Condorcet, Lalande et Volney, tous divers et indépendants les uns des autres, mais tous unanimes en ceci que la tradition est l'ennemi. Tel est l'effet des hostilités prolongées : en durant, la guerre s'exaspère; on veut tout prendre, pousser l'adversaire à bout, le chasser de tous ses postes. On refuse d'admettre que la raison et la traditioi? paiss^l ensemble et d'accord défendre la même citadelle; dès que l'une entre, il faut que l'autre sorte; désormais un préjugé s'est établi contre le préjugé. — A la vérité Voltaire,

« le patriarche ne veut pas se départir de son Dieu rému- " nérateur et vengeur * »; tolérons en lui ce reste de superstition en souvenir de ses grands services; mais considérons en hommes le fantôme qu'il regarde avec des yeux d'enfant. Nous le recevons dans notre esprit par la foi, et la foi est toujours suspecte. Il a été forgé par l'ignorance, par la crainte, par l'imagination, toutes puissances trompeuses. Il n'était d'abord que le fétiche d'un sauvage; vainement nous l'avons épuré et agrandi^ il se sent toujours de ses origines; son histoire est celle d'un songe héréditaire qui, né dans le cerveau affolé et brut, s'est prolongé de générations en générations, et dure encore dans le cerveau cultivé et sain. Voltaire veut que ce rêve soit vrai, parce qu'autrement il ne peut expliquer le bel arrangement du monde et qu'une horloge suppose un horloger; il faudrait d'abord prouver que le monde est une horloge et chercher si l'arrangement, tel quel, incomplet, qu'on y observe ne s'explique pas mieux par une supposition plus simple et plus conforme à l'expérience, celle d'une matière éternelle en qui le mouvement est éternel. Des particules mobiles et mouvantes dont les diverses sortes ont divers états d'équilibre, voilà les minéraux, la substance inanimée, marbre, chaux, air, eau, charbon*. J'en fais de Thumus, « j'y sème des pois, « des fèves, des choux »; les plantes se nourrissent de l'humus « et je me nourris des plantes ». A chacun de mes repas, en moi, par moi, une matière inanimée devient vivante; « j'en fais de la chair, je l'animalise, je la rends « sensible. » Il y avait en elle une sensibilité latente, incomplète, qui s'achève et devient manifeste. L'organisation est la cause, la vie et la sensation sont les effets ;

1. Voltaire, Dict. Phil. article Religion. << Si vous avez une bourgade à gouverner, il faut qu'elle ait une religion. »

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