Mme deGenlis, Souvenirs de Félicie
3. De Tocqueville, L'ancien régime, 237. — Cf. Van 2440, par Mercier,
« tre nation ne sera plus reconnaissable, et que, par les « lumières, les bonnes mœurs, par le zèle éclairé pour « votre service et pour celui de la patrie, elle sera au- « dessus des autres peuples. Les enfants qui ont actuelle- « ment dix ans se trouveront alors des hommes préparés « pour l'État, affectionnés à leur pays, soumis, non par « crainte, mais par raison, à l'autorité, secourables envers « leurs concitoyens, accoutumés à reconnaître et à respec- « ter la justice ». — Au mois de janvier 1789*, Necker, à qui M. de Bouille montrait le danger imminent et les entreprises immanquables du Tiers, « répondait froidement « et en levant les yeux au ciel qu'il fallait bien compter « sur les vertus morales des hommes ». — Au fond, quand on voulait se représenter la fondation d'une société humaine, on imaginait vaguement une scène demi-bucolique, demi-théâtrale, à peu près semblable à celle qu'on voyait sur le frontispice des livres illustrés de morale et de politique. Des hommes demi-nus ou vêtus de peaux de bêtes, sont assemblés sous un grand chêne; au milieu d'eux, un vieillard vénérable se lève, et leur parle « le langage de la nature et de la raison » ; il leur propose de s'unir, et leur explique à quoi ils s'obligent par cet engagement mutuel ; il leur montre l'accord de l'intérêt public et de l'intérêt privé, et finit en leur faisant sentir les beautés de la vertu ^ Tous aussitôt poussent
3 vol. On y verra tout le détail d'un de ces beaux rêves. L'ouvrage fut publié d'abord en 1770. « La Rcvolutionj dit un des personnages, s'est opérée sans « effort, par l'héroïsme d'un grand homme, d'un roi philosophe digne du « pouvoir, parce qu'il le dédaignait, etc. » (Tome II, 109).
1 Mémoires de M. de Bouille, p. 70. — Cf. de Barante, Tableau de la lill. française au dix-huitième siècle (p. 318). « On s'imaginait que la civilisa-
• lion et les lumières avaient amorti toutes les passions, adouci tous les ■ caractères. Il semblait que la morale était devenue facile à pratiquer et « que la balance de l'ordre social était si bien établie que rien ne pourrait
• la déranger. »
2. V. dans Rousseau [Lellre à M. de Beaumont) une scène de ce genre,
des cris d'allégresse, s'embrassent, s'empressent autour de lui et le choisissent pour magistrat; de toutes parts on danse sous les ormeaux, et la félicité désormais est établie sur la terre. — Je n'exagère pas. Les adresses de l'Assemblée nationale à la nation seront des harangues de ce style. Pendant des années, le gouvernement parlera au peuple comme à un berger de Gessner. On priera les paysans de ne plus brûler les châteaux parce que cela fait de la peine à leur bon roi. On les exhortera « à l'étonner par leurs vertus, poiir qu'il reçoive plus « tôt le prix des siennes »*. Au plus fort de la Jacquerie, les sages du temps supposeront toujours qu'ils vivent en pleine églogue, et qu'avec un air de flûte ils vont ramener dans la bergerie la meute hurlante des colères bestiales et des appétits déchaînés.
Il est triste, quand on s'endort dans une bergerie, de trouver à son réveil les moutons changés en loups ; et cependant, en cas de révolution, on peut s'y attendre. Ce que dans l'homme nous appelons la raison n'est point un don inné, primitif et persistant, mais une acquisition tardive et un composé fragile. Il suffit des moindres notions physiologiques pour savoir qu'elle est un état d'équilibre instable, lequel dépend de l'état non moins instable du cerveau, des nerfs, du sang et de l'estomac. Prenez des femmes qui ont faim et des hommes qui onl
l'établissement da déisme et de la tolérance, à la suite d'un discours commt celui-ci.
l. Roux et Bûchez, Histoire parlementaire, IV, 322, adresse du 11 février 1790. « Touchante et sublime adresse, • dit un député. Elle fut accueillie de l'assemblée « par des applaudissements sans exemple. » 11 faudrait pouvoir la citer tout entière.
bu ; mettez-en mille ensemble, laissez-les s'échauffer par leurs cris, par l'attente, par la contagion mutuelle de leur émotion croissante; au bout de quelques heures, vous n'aurez plus qu'une cohue de fous dangereux; dès 1789 on le saura et de reste. — Maintenant, interrogez la psychologie : la plus simple opération mentale, une perception des sens, un souvenir, l'application d'un nom, un jugement ordinaire est le jeu d'une mécanique compliquée, l'œuvre commune et finale* de plusieurs millions de rouages qui, pareils à ceux d'une horloge, tirent et poussent à l'aveugle, chacun pour soi, chacun entraîné par sa propre force, chacun maintenu dans son office par des compensations et des contrepoids. Si l'aiguille marque l'heure à peu près juste, c'est par l'effet d'une rencontre qui est une merveille , pour ne pas dire un* miracle, et l'hallucination, le délire, la monomanie, qui habitent à notre porte, sont toujours sur le point d'entrer en nous. A proprement parler, l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature ; la santé de notre esprit, comme la santé de nos organes, n'est qu'une réussite fréquente et on bel accident. Si telle est la chance pour la trame et le canevas grossier, pour les gros fils à peu près solides de notre intelligence, quels doivent être les hasards pour la broderie ultérieure et superposée, pour le réseau subtil et compliqué qui est la raison proprement dite et se compose d'idées générales? Formées par un lent et délicat lissage, à travers un long appareil de signes, parmi les tiraillements de l'orgueil, de l'enthousiasme et de l'entêtement dogmatique, combien de chances pour que, dans la meilleure tête, ces idées correspondent mal aux choses! Li-dessus, dès à présent, il suffit de voir chez nos philosophes, chez nos politiques, l'idylle en vogue. — Si tels
l.Un évalae le nombre des celloles cérébrales (coache corticale}, àdooze ceoU millions, et celai des fibres qui les relient à quatre milliard*.
sont les esprits supérieurs, que dirons-nous de la foule, du peuple, des cerveaux bruts ou demi-bruts? Autant la raison est boiteuse dans l'homme , autant elle est rare dans l'humanité. Les idées générales et le raisonnement suivi ne se rencontrent que chez une petite élite. Pour acquérir l'intelligence des mots abstraits et l'habitude des déductions suivies, il faut au préalable une préparation spéciale, un exercice prolongé, une pratique ancienne, outre cela, s'il s'agit de politique, le sang-froid qui, laissant à la réflexion toutes ses prises, permet à l'hoomie de se détacher un instant de lui-même pour considérer ses intérêts en spectateur désintéressé. Si l'une de ces conditions manque, la raison, surtout la raison politique est absente. — Chez le paysan, chez le villageois, chez l'homme appliqué dès son enfance au travail manuel, non-seulement le réseau des conceptions supérieures fait défaut, mais encore les instruments internes qui pourraient le tisser ne sont pas formés. Accoutumé au grand air et à l'exercice des membres, s'il reste immobile, au l)out d'un quart d'heure son attention défaille; les phrases générales n'entrent plus en lui que comme un bruit ; les combinaisons mentales qu'elles devraient provoquer ne peuvent se faire. Il s'assoupit, à moins que la voix vibrante ne réveille en lui par contagion les instincts de la chair et du sang, les convoitises personnelles, les sourdes inimitiés qui, contenues par une discipline extérieure, sont toujours prêtes à se débrider. — Chez le demi-lettré, môme chez l'homme qui se croit cultivé et lit les journaux, presque toujours les principes sont des hôtes disproportionnés; ils dépassent sa compréhension; en vain il récite ses dogmes; il n'en peut mesurer la portée, il n'en saisit pas les limites, il en oublie les restrictions, il en fausse les applications. Ce sont des composés de laboratoire qui restent inoffensifs dans le cabinet et sous la main du chimiste, mais qui deviennent terribles dans la
rue et sous les pieds du passant. — On ne s'en apercevra que trop bien tout à l'heure, quand les explosions iront se propageant sur tous les points du territoire, quand, au nom de la souveraineté du peuple, chaque commune, chaque attroupement se croira la nation et agira en conséquence, quand la raison, aux mains de ses nouveaux interprètes, instituera à demeure l'émeute dans les rues el la jacquerie dans les champs.
C'est qu'à son endroit les philosophes du siècle se sont mépris de deux façons. Non-seulement la raison n'est point naturelle à Thomme ni universelle dans l'humanité; mais encore, dans la conduite de l'homme et de l'humanité, son influence est petite. Sauf chez quelques froides et lucides intelligences, un Fontenelle, un Hume, un Gibbon, en qui elle peut régner parce qu'elle ne rencontre pas de rivales, elle est bien loin déjouer le premier rôle; il appartient à d'autres puissances, nées avec nous, et qui, à titre de premiers occupants, restent en possession du logis. La place que la raison y obtient est toujours étroite; l'office qu'elle y remplit est le plus souvent secondaire. Ouvertement ou en secret, elle n'est qu'un subalterne commode, un avocat domestique et perpétuellement suborné, que les propriétaires emploient à plaider leurs afi'aires ; s'ils lui cèdent le pas en public, c'est par bienséance. Ils ont beau la proclamer souveraine légitime ; ils ne lui laissent jamais sur eux qu'une autorité passagère, et, sous son gouvernement nominal, ils sont les maîtres de la maison. Ces maîtres de l'homme sont le tempérament physique, les besoins corporels, l'instinct animal, le préjugé héréditaire, l'imagination, en général la passion dominante, plus particulièrement l'intérêt personnel ou l'intérêt de famille, de caste, de parti. Nous nous tromperions gravement si nous pensions qu'ils sont bons par nature, généreux, sympathiques, ou, tout au moins, doux, maniables, prompts à se subordonner à l'intérêt social ou à
l'intérêt d'autrui. Il y en a plusieurs, et des plus forts, qui, livrés à eux-mêmes, ne feraient que du ravage. — En premier lieu, s'il n'est pas sûr que l'homme soit par le sang un cousin éloigné du singe, du moins il est certain que, par sa structure, il est un animal très-voisin du singe, muni de canines, Carnivore et carnassier, jadis cannibale, par suite chasseur et belliqueux. De là en lui un fonds persistant de brutalité, de férocité, d'instincls violents et destructeurs, auxquels s'ajoutent, s'il est Français, la gaieté, le rire, et le plus étrange besoin de gambader, de polissonner au milieu des dégâts qu'il fait ; on le verra à l'œuvre. — En second lieu, dès l'origine, sa condition l'a jeté nu et dépourvu sur une terre ingrate où la subsistance est difficile, où, sous peine de mort, il est tenu de faire des provisions et des épargnes. De là pour lui la préoccupation constante et l'idée fixe d'acquérir, d'amasser et de posséder, la rapacité et l'avarice, notamment dans la classe qui, collée à la glèbe, jeûne depuis soixante générations pour nourrir les autres classes, et dont les mains crochues s'étendent incessamment pour saisir ce sol où elles font pousser les fruits; on la verra à l'œuvre. — En dernier lieu, son organisation mentale plus fine a fait de lui, dès les premiers jours, un être Imaginatif en qui les songes pullulants se développent d'euxmêmes en chimères monstrueuses, pour amplifier au delà de toute mesure ses craintes, ses espérances et ses désirs. De là en lui un excès de sensibilité, des afflux soudains d'émotion, de transports contagieux, des courants de passion irrésistible, des épidémies de crédulité et de soupçon, bref l'enthousiasme et la panique, surtout s'il est Français, c'est-à-dire excitable et communicatif, aisément jeté hors de son assiette et prompt à recevoir les impulsions étrangères, dépourvu du lest naturel que le tempérament flegmatique et la concentration de la pensée solitaire entretiennent chez ses voisins Germains ou Latins ;
on verra tout cela à l'œuvre. — Voilà quelques-unes des puissances brutes qui gouvernent la vie humaine. En temps ordinaire, nous ne les remarquons pas; comme elles sont contenues, elles ne nous semblent plus redoutables. Nous supposons qu'elles sont apaisées, amorties; nous voulons croire que la discipline imposée leur est devenue naturelle, et qu'à force de couler entre des digues elles ont pris l'habitude de rester dans leur lit. La vérité est que, comme toutes les puissances brutes, comme un fleuve ou un torrent, elles n'y restent que par contrainte ; c'est la digue qui, par sa résistance, fait leur modération. Contre leurs débordements et leurs dévastations, il a fallu installer une force égale à leur force, graduée selon leur degré, d'autant plus rigide qu'elles sont plus menaçantes , despotique au besoin contre leur despotisme, en tous cas contraignante et répressive, à l'origine un chef de bande, plus tard un chef d'armée, de toutes façons un gendarme élu ou héréditaire, aux yeux vigilants, aux mains rudes, qui, par des voies de fait, inspire la crainte et, par la crainte, maintienne la paix. Pour diriger et limiter ses coups, on emploie divers mécanismes, constitution préalable, division des pouvoirs, code, tribunaux, formes légales. Au bout de tous ces rouages apparaît toujours le ressort final, l'instrument efficace, je veux dire le gendarme armé contre le sauvage, le brigand et le fou que chacun de nous recèle, endormis ou enchaînés, mais toujours vivants, dans la caverne de son propre cœur.
Au contraire, dans la théorie nouvelle, c'est contre le gendarme que tous les principes sont promulgués, toutes les précautions prises, toutes les défiances éveillées. Au nom de la souveraineté du peuple, on retire au gouvernement toute autorité, toute prérogative, toute initiative, toute durée et toute force. Le peuple est souverain, et le gouvernement n'est que son commis, moins que son com-
l'esprit et la doctrine. 317
mis, son domestique. — Entre eux «point de contrat » indéfini ou au moins durable, « et qui ne puisse être annale « que par un consentement mutuel ou par l'infidélité « d'une des deux parties. » « Il est contre la nature du « corps politique que le souverain s'impose une loi qu'il « ne puisse jamais enfreindre. » — Point de charte consacrée et inviolable « qui enchaîne un peuple aux for- « mes de constitution une fois établies. » « Le droit de a les changer est la première garantie de tous les au- « très. » « Il n'y a pas, il ne peut y avoir aucune loi fonte damentale obligatoire pour le corps du peuple, pas « même le contrat social. » — C'est par usurpation et mensonge qu'un prince, une assemblée, des magistrats se disent les représentants du peuple. « La souveraineté « ne peut être représentée par la même raison qu'elle ne « peut être aliénée... A l'instant qu'un peuple se donne a des représentants, il n'est plus libre, il n'est plus.... Le « peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne « l'est que durant l'élection des membres du Parlement; « sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien.... Les « députés du peuple ne sont donc, ni ne peuvent être ses « représentants ; ils ne sont que ses commissaires, ils ne « peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le « peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle, ce n'est « pas une loi. » — « Il ne suffit pas que le peuple assem- « blé ait une fois fixé la constitution de l'État en donnant « sa sanction à un corps de lois ; il faut encore qu'il y ait « des assemblées fixes et périodiques que rien ne puisse « abolir ni proroger, tellement qu'au jour marqué le peu- « pie soit légitimement convoqué par la loi, sans qu'il » soit besoin pour cela d'aucune autre convocation for- « melle.... A l'instant que le peuple est ainsi assemblé,
1. Rousseau, Contrat social, I, ch. 7j III, ch. 13, 14, 13, 18; IV, ch. 1.— Condorcet, 9' époque.
« toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance Œ executive est suspendue », la société recommence, et les citoyens, rendus à leur indépendance primitive, refont à leur volonté, pour une période qu'ils fixent, le contrat provisoire qu'ils n'avaient conclu que pour une période fixée. « L'ouverture de ces assemblées qui « n'ont pour objet que le maintien du traité social doil « toujours se faire par deux propositions qu'on ne puisse «jamais supprimer et qui passent séparément par les « suffrages : la première, s'il plaît au souverain de conserva ver la présente forme de gouvernement; la seconde, « s'il plaît au peuple d'en laisser V administration à ceux « qui en sont actuellement chargés. ^ — Ainsi « l'acte par « lequel un peuple se soumet à des chefs n'est absolu- « ment qu'une commission, un emploi dans lequel, sim- « pies officiers du souverain, ils exercent en son nom le « pouvoir dont il les a faite dépositaires et qu'il peut mo- « difier, limiter, reprendre quand il lui plaît '. » Nonseulement il garde toujours pour lui seul « la puissance « législative qui lui appartient et ne peut appartenir qu'à a lui », mais encore il délègue et retire à son gré la puissance executive. Ceux qui l'exercent sont ses employés « Il peut les établir et les destituer quand il lui plaît. » Vis-à-vis de lui, ils n'ont aucun droit. « Il n'est point « question pour eux de contracter, mais d'obéir » ; ils n'ont pas « de conditions » à lui faire; ils ne peuvent réclamer de lui aucun engagement. — Ne dites pas qu'à ce compte aucun homme un peu fier et bien élevé ne voudra de nos charges et que nos chefs devront avoir un cara3tère de laquais. Nous ne leur laissons pas la liberté de refuser ou d'accepter un office; nous les en chargeons, d'autorité. « Dans toute véritable démocratie, la magis- « Irature n'est pas un avantage, mais une charge oné-