‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 90 sur 192 · Le portier des Chartreux · texte numérisé non relu

Le portier des Chartreux

î. Thérèse philosophe. Il y a toute une littérature de cette espèce.

L'ASaEN HËGIHB. 32

M. de Malesherbes, si honnête et si grave, savait par cœur et récitait la Pucelle; du plus sombre des Montagnards, Saint-Just, on a un poëme aussi lubrique que celui de Voltaire, et le plus noble des Girondins, Mme Roland, a laissé des confessions aussi risquées, aussi détaillées que celles de Rousseau'. — D'autre part, voici une seconde boîte, celle qui contient le vieux sel gaulois, je veux dire la plaisanterie et la raillerie. Elle s'ouvre toute grande aux mains d'une philosophie qui proclame la souveraineté de la raison. Car ce qui est contraire à la raison est absurde, partant ridicule. Sitôt qu'un geste adroit a fait brusquement tomber le masque héréditaire et solennel qui couvrait une sottise, nous éprouvons cette étrange convulsion qui écarte les deux coins de la bouche et qui secoue violemment la poitrine, en nous donnant le sentiment d'une détente soudaine, d'une délivrance inattendue, d'une supériorité reconquise, d'une vengeance accomplie et d'une justice faite. Mais, selon la façon dont le masque est ôté, le rire peut être tour à tour léger ou bruyant, contenu ou déboutonné, tantôt aimable et gai, tantôt amer et sardonique. La plaisanterie comporte toutes les nuances, depuis la bouffonnerie jusqu'à l'indignation ; [il n'y a point d'assaisonnement littéraire qui fournisse tant de variétés et de mixtures, ni qui se combine si bien avec le précédent. — Les deux ensemble ont été, dès le moyen âge, les principaux ingrédients dont la cuisine française a composé ses plus agréables friandises, fabliaux, contes, bons mots, gaudrioles et malices, héritage éternel d'une race grivoise et narquoise, que La Fontaine a conservé à travers la pompe et le sérieux du dixseptième siècle, et qui, au dix-huitième siècle, reparaît partout dans le festin philosophique. Devant cette table 8i bien servie, l'attrait est vif pour la brillante société

1 . V. l'édition de M. Dauban qui a rétabli les morceaux supprimés.

dont la grande affaire est le plaisir et l'amusement. Il est d'autant plus vif que, cette fois, la disposition passagère est d'accord avec l'instinct héréditaire, et que le goût de l'époque vient fortifier le goût national. Joignez à cela l'art exquis des cuisiniers, leur talent pour mélanger, proportionner et dissimuler les condiments, pour diversifier et ordonner les mets, leur sûreté de main, leur finesse de palais, leur expérience des procédés, la tradition et la pratique qui, depuis cent ans déjà, font de la prose française le plus délicat aliment de l'esprit. Rien d'étrange si vous les trouvez habiles pour apprêter la parole humaine, pour en exprimer tout le suc et pour en distiller tout l'agrément.

A cet égard, quatre d'entre eux sont supérieurs, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau. Il semble qu'il suffise de les nommer; l'Europe moderne n'a pas d'écrivains plus grands; et pourtant il faut regarder de près leur talent, si l'on veut bien comprendre leur puissance. — Pour le ton et les façons, Montesquieu est le premier. Point d'écrivain qui soit plus maître de soi, plus calme d'extérieur, plus sûr de sa parole. Jamais sa voix n'a d'éclats; il dit avec mesure les choses les plus fortes. Point de gestes; les exclamations, l'emportement de la verve, tout ce qui serait contraire aux bienséances répugne à son tact, à sa réserve, à sa fierté. Il semble qu'il parle toujours devant un petit cercle choisi de gens très -fins et de façon à leur donner à chaque instant l'occasion de sentir leur finesse. Nulle flatterie plus délicate; nous lui savons gré de nous rendre contents de notre esprit. Il faut en avoir pour le lire : car, de parti pris, ii écourte les développements, il omet les transitions; à

nous de les suppléer, d'entendre ses sous -entendus. L'ordre est rigoureux chez lui, mais il est caché, et ses phrases discontinues défilent, chacune à part, comme autant de cassettes ou d'écrins, tantôt simples et nues d'aspect, tantôt magnifiquement décorées et ciselées, mais toujours pleines. Ouvrez-les ; chacune d'elles est un trésor; il y a mis, dans un étroit espace, un long amas de réflexions, d'émotions, de découvertes, et notre jouissance est d'autant plus vive que tout cela, saisi en une minute, lient aisément dans le creux de notre main. « Ce qui fait « ordinairement une grande pensée, dit-il lui-même, c'est « lorsqu'on dit une chose qui en fait voir un grand nombre « d'autres, et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce « que nous ne pouvions espérer qu'après une longue leca ture. » En effet, telle est sa manière ; il pense par résumés ; dans un chapitre de trois lignes, il concentre toute l'essence du despotisme. Souvent même le résumé a un air d'énigme, et l'agrément est double puisque, avec le plaisir de comprendre, nous avons la satisfaction de deviner. En tout sujet, il garde cette suprême discrétion, cet art d'indiquer sans appuyer, ces rélicences, ce sourire qui ne va pas jusqu'au rire. « Dans ma Défense de l'Esprit « des lois, disait-il, ce qui me plaît, ce n'est pas de voir les a vénérables théologiens mis à terre, c'est de les y voir « couler tout doucement. » Il excelle dans l'ironie tranquille, dans le dédain poli% dans le sarcasme déguisé. Ses Persans jugent la France en Persans, et nous sourions de leurs méprises; par malheur, ce n'est pas d'eux, mais de nous qu'il faut rire; car il se trouve que leur erreur est une vérité*. Telle lettre d'un grand sérieux semble une comédie à leurs dépens, sans aucun rapport à nous,

1. Esprit des lois, ch. XV, livre 5 (raisons en faveur de l'esclavage). Défense de YEsprit des lois. I, Réponse à la 2* objection. II, Réponse à b 4* objection.

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