Entretien d'un philosophe avec la maréchale de
bien et du mal, comprendre et juger les plus hautes doctrines de la morale et de la religion. — Tel est l'art du dix-huitième siècle et l'art d'écrire. On s'adresse à des gens qui savent très-bien la vie et qui, le plus souvent, ne savent pas l'orthographe, qui sont curieux de tout et ne sont préparés sur rien; il s'agit de faire descendre la vérité jusqu'à eux. Point de termes scientifiques ou trop abstraits ; ils ne tolèrent que les mots de leur conversation ordinaire. Et ceci n'est pas un obstacle; il est plus aisé avec cette langue de parler philosophie que préséances et chilTons. Car, dans toute question générale, il y a quelque notion capitale et simple de laquelle le reste dépend, celles d'unité, de mesure, de masse, de mouvement en mathématiques, celles d'organe, de fonction, de vie en physiologie, celles de sensation, de peine, de plaisir, de désir en psychologie, celles d'utilité, de contrat, de loi en politique et en morale, celles d'avances, de produit, de valeur, d'échange en économie politique, et de même dans les autres sciences, toutes notions tirées de l'expérience courante, d'où il suit qu'en faisant appel à l'expérience ordinaire, au moyen de quelques exemples familiers, avec des historiettes, des anecdotes, de petits récits qui peuvent être agréables, on peut reformer ces notions et les préciser. Cela fait, presque tout est fait; car il n'y a plus qu'à mener l'auditeur pas à pas, de gradin en gradin, jusqu'aux dernières conséquences. — « Madame a la Maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa « définition? — Je m'en souviendrai : vous appelez cela « une définition? — Oui. — C'est donc de la philosophie? a — Excellente. — Et j'ai fait de la philosophie ! — Comme a on fait de la prose, sans y penser ». — Le reste n'est qu'une affaire de raisonnement, c'est-à-dire de conduite, de bon ordre dans les questions, de progrès dans l'analyse. De la notion ainsi renouvelée et rectifiée, on fait sortir la vérité la plus prochaine, puis, de celle-ci, une
seconde vérité contiguê à la première, et ainsi de suite jusqu'au bout, sans autre obligation que le soin d'avancer pied à pied et de n'omettre aucun intermédiaire. — Avec cette méthode, on peut tout expliquer, tout faire comprendre, même à des femmes, même à des femmes du monde. C'est elle qui au dix-huitième siècle, fait toute la substance des talents, toute la trame des chefsd'œuvre, toute la clarté, toute la popularité, toute l'autorité de la philosophie. C'est elle qui a construit les Eloges de Fontenelle , le Philosophe ignorant et le Principe d'action de Voltaire, la Lettre à M. de Beaumont et le Vicaire savoyard de Rousseau, le Traité de l'homme et les Époques de la nature de Buffon, les Dialogues sur les blés de Galiani, les Considérations de d'Alembert sur les mathématiques, la Langue des calculs et la Logique de Condillac, un peu plus tard l'Exposition du système du Monde de Laplace et les Discours généraux de Bichat et de Cuvier'. C'est elle enfin que Condillac érige en théorie, qui, sous le nom d'idéologie, aura bientôt l'ascendant d'un dogme, et qui semble alors résumer toute méthode. A tout le moins elle résume le procédé, par lequel les philosophes du siècle ont gagné leur public, propagé leur doctrine et conquis leur succès.
Grâce à cette méthode on est compris; mais, pour être lu, il faut encore autre chose. Je compare le dix-huitième siècle à une société de gens qui sont à table; il ne suffit pas que l'aliment soit devant eux, préparé, présenté,
1. Même procédé de nos jours dans les Sophismcs économiques de Basliat. dans les Eloges historiques de Flourens, dans le Progrès d'Edmond About.
aisé à saisir et à digérer; il faut encore qu'il soit un mets, ou mieux une friandise. L'esprit est un gourmet; servons-lui des plats savoureux, délicats, accommodés à son goût; il mangera d'autant plus que la sensualité aiguisera l'appétit. Deux condiments particuliers entrent dans la cuisine du siècle, et, selon la main qui les emploie, fournissent à tous les mets littéraires un assaisonnement gros ou fin. — Dans une société épicurienne à qui l'on prêche le retour à la nature et les droits de l'instinct, les images et les idées voluptueuses s'offrent d'elles-mêmes ; c'est la boîte aux épices appétissantes et irritantes. Chacun alors en use et en abuse; plusieurs la vident tout entière sur leur plat. Et je ne parle pas seulement de la littérature secrète, des livres extraordinaires que lit Mme d'Andlau, gouvernante des enfants de France et qui s'égarent aux mains des filles de Louis XV*, ni d'autres livres plus singuliers encore* où le raisonnement philosophique apparaît comme un intermède entre des ordures et des gravures, et que des dames de la cour ont sur leur toilette avec ce titre : Heures de Par-is. Il ne s'agit ici que des grands hommes, des maîtres de l'esprit public. Sauf Buffon, tous mettent dans leur sauce des piments, c'est-à-dire des gravelures ou des crudités. On en rencontrerait jusque dans VEsprit des lois; il y en a d'énormes, concertées et compassées, au milieu des Lettres persanes. Dans ses deux grands romans, Diderot les jette à pleines mains, comme en un jour d'orgie. A toutes les pages de Voltaire, ils craquent sous la dent, comme autant de grains de poivre. Vous les retrouvez, non pas piquants, mais acres et d'une saveur brûlante, dans la Nouvelle Héloïse, en vingt endroits de YEmile, et d'un bout à l'autre des Confessions. C'était le goût du temps;