‹ L'ancien régime (volume 2)Chapitre 93 sur 192 · Bachaumont, III, 194. (Mort du comte de Maugiron · texte numérisé non relu

Bachaumont, III, 194. (Mort du comte de Maugiron

qui roulent aveuglément sur le versant le plus escarpé du siècle. Non-seulement il descend ainsi jusqu'au fond de la doctrine antireligieuse et antisociale, avec toute la raideur de la logique et du paradoxe, plus impétueusement et plus bruyamment que d'Holbach lui-même ; mais encore il tombe et s'étale dans le bourbier du siècle qui est la gravelure, et dans la grande ornière du siècle qui est la déclamation. Dans ses grands romans, il développe longuement l'équivoque* sale ou la scène lubrique. La crudité chez lui n'est point atténuée par la malice ou recouverte par l'élégance. Il n'est ni fin ni piquant; il no sait point, comme Grébillon fils, peindre de jolis polissons. C'est un nouveau venu, un parvenu dans le vrai monde ; vous voyez en lui un plébéien, puissant penseur, infatigable ouvrier et grand artiste, que les mœurs du temps ont introduit dans un souper de viveurs à la mode. Il y prend le dé de la conversation, conduit l'orgie, et par contagion, par gageure, dit à lui seul plus d'ordures et plus de « gueulées » que tous les convives*. — Pareillement, dans ses drames, dans ses Essais sur Claude et Néron, dans son Commentaire sur Sénèque, dans ses additions à VHistoire philosophique de Raynal, il force le ton. Ce ton, qui règne alors en vertu de l'esprit classique et de la mode nouvelle, est celui de la rhétorique sentimentale. Diderot le pousse à bout jusque dans l'emphase larmoyante ou furibonde, par des exclamations, des apostrophes, des attendrissements, des violences, des indignations, des enthousiasmes, des tirades à grand orchestre,

l. « Les romans de Crébillon ûls étaient à la naode. Mon père causait » avec Mme de Puisieux sur la facilité de composer les ouvrages libres ; il » prétendait qu'il ne s'agissait que de trouver une idée plaisante, cheville « de tout le reste, où le libertinage de l'esprit remplacerait le goût. Elle lo « déûa d'en produire un de ce genre. Au bout de quinze jours, il lui ap- « porta Les bijoux indiscrets et cinquante louis. » {Mémoires sur Diderot par sa fille). — La Religieuse a une origine semblable] il s'agissait de mystifier M. de Croismart.

oîi la fougue de sa cervelle trouve une issue et un emploi.— En revanche, parmi tant d'écrivains supérieurs, il est le seul qui soit un véritable artiste, un créateur d'âmes, un esprit en qui les objets, les événements et les personnages naissent et s'organisent d'eux-mêmes, par leurs seules forces, en vertu de leurs affinités naturelles, involontairement, sans intervention étrangère, de façon à vivre pour eux-mêmes et par eux-mêmes, à l'abri des calculs et en dehors des combinaisons de l'auteur. L'homme qui a écrit les Salons, les Petits Romans , les Entretiens, le Paradoxe du Comédien, surtout le Rêve de d'Alembert et le Neveu de Rameau, est d'espèce unique en son temps. Si alertes et si brillants que soient les personnages de Voltaire, ce sont toujours des mannequins; leur mouvement est emprunté ; on entrevoit toujours derrière eux l'auteur qui tire la ficelle. Chez Diderot, ce fil est coupé ; il ne parle point par la bouche de ses personnages, ils ne sont pas pour lui des porte-voix ou des pantins comiques, mais des êtres indépendants et détachés, à qui leur action appartient, dont l'accent est personnel, ayant en propre leur tempérament, leurs passions, leurs idées, leur philosophie, leur style et leur âme, parfois, comme le Neveu de Rameau, une âme si originale, si complexe, si complète, si vivante et si difforme qu'elle devient dans l'histoire naturelle de l'homme un monstre incomparable et un document immortel. Il a dit tout sur la nature*, sur l'art, la morale et la vie% en deux opuscules dont vingt lectures successives n'usent pas l'attrait et n'épuisent pas le sens : trouvez ailleurs, si vous pouvez, un pareil tour de force et un plus grand chef-d'œuvre; « rien de plus fou et de plus profond*. » — Voilà l'avantage do

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