Le neveu de Rameau
3. Paroles de Diderot lui-même, à propos du Rêve de d'Alembert.
LA PROPAGATION DE LA DOCTRINE. 3î;l
ces génies qui n'ont pas l'empire d'eux-mêmes : le discernement leur manque, mais ils ont l'inspiration; parmi vingt œuvres fangeuses, informes ou malsaines, ils en font une qui est une création, bien mieux une créature, un être animé, viable par lui-même, auprès duquel les autres, fabriqués par les simples gens d'esprit, ne sont que des mannequins bien habillés. — C'est pour cela que Diderot est un si grand conteur, un maître du dialogue, en ceci l'égal de Voltaire, et par un talent tout opposé, croyant tout ce qu'il dit au moment où il le dit, s'oubliant lui-même, emporté par son propre récit, écoutant des voix intérieures, surpris par des répliques qui lui viennent à l'improviste, conduit comme sur un fleuve inconnu par le cours de l'action, par les sinuosités de l'entretien qui se développe en lui à son insu, soulevé par l'afflux des idées et par le sursaut du moment jusqu'aux images les plus inattendues, les plus burlesques ou les plus magnifiques, tantôt lyrique jusqu'à fournir une strophe presque entière à Musset', tantôt bouffon et saugrenu avec des éclats qu'on n'avait point vus depuis Rabelais, toujours de bonne foi, toujours à la merci de son sujet, de son invention et de son émotion, le plus naturel des écrivains dans cet âge de littérature artificielle, pareil à un arbre étranger qui, transplanté dans un parterre de l'époque, se boursouffle et pourrit par une moitié de sa tige, mais dont cinq ou six branches, élancées en pleine lumière, surpassent tous les taillis du voisinage par la fraîcheur de leur sève et par la vigueur de leur jet.
Rousseau aussi est un artisan, un homme du peuple mal adapté au monde élégant et délicat, hors de chez lui dans un salon, de plus mal né, mal élevé, sali par sa vilaine et précoce expérience, d'une sensualité échauffée et
1. L'une des plus belles strophes de Souvenir est presque transcrite (involontairement, je suppose} du dialogue sur Otaïti.
déplaisante, malade d'âme et de corps, tourmenté par des facultés supérieures et discordantes, dépourvu de tact, et portant les souillures de son imagination, de son tempérament et de son passé jusque dans sa morale la plus austère et dans ses idylles les plus pures ' ; sans verve d'ailleurs, et en cela le contraire parfait de Diderot, avouant lui-même « que ses idées s'arrangent dans sa tête a avec la plus incroyable difficulté, que telle de ses pé- « riodes a été tournée et retournée cinq ou six nuits dans a sa tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le pa- « pier, qu'une lettre sur les moindres sujets lui coûte des « heures de fatigue, « qu'il ne peut attraper le ton agréable et léger, ni réussir ailleurs que « dans les ouvrages « qui demandent dutravaiP. » — Par contre, dans ce foyer brûlant, sous les prises de cette méditation prolongée et intense, le style, incessamment forgé et reforgé, prend une densité et une trempe qu'il n'a pas ailleurs. On n'a point vu depuis Labruyère une phrase si pleine, si mâle, où la colère, l'admiration, l'indignation, la passion, réfléchies et concentrées, fassent saillie avec une précision plus rigoureuse et un relief plus fort. Il est presque l'égal de Labruyère pour la conduite des effets ménagés, pour l'artifice calculé des développements, pour la brièveté des résumés poignants, pour la raideur assommante des ripostes
1. Nouvelle Héldise, passim^ et notamment la lettre extraordinaire de Julie, Deuxième Partie, n"> 15. — Emile, discours du précepteur à Emile et à Sophie, le lendemain de leur mariage. — Lettre de la comtesse de Boufflers à Gustave III, publiée par Geffroy {Gustave III et la cour de France.) « Je
• charge, quoique avec répugnance, le baron de Lederhielm de vous porter « un livre qui vient de paraître: ce sont les infâmes mémoires de Rousseau, « intitulés Confessions. Il me paraît que ce peut être celles d'un valet de « basse-cour, et même au dessous de cet état, maussade on tout point, luna- « tique et vicieux de la manière la plus dégoûtante. Je ne reviens pas di' « culte que je loi ai rendu (car c'en était un); je ne me consolerai pas qu'il « en ait coûté la vie à l'illustre David Hume qui, pour me complaire, se
• chargea de conduire en Angleterre cet animal immonde. » î. Confessions, partie I, livre III.
inattendues, pour la multitude des réussites littéraires,' pour l'exécution de tous ces morceaux de bravoure, por-' traits, descriptions, parallèles, invectives, où, comme dans un crescendo musical, la même idée, diversiQée par une série d'expressions toujours plus vives, atteint ou dépasse dans la note finale tout ce qu'elle comporte d'énergie et d'éclat. Enfin, ce qui manque à Labruyère, ses morceaux s'enchaînent; il écrit, non-seulement des pages, mais encore des livres; il n'y a -pas de logicien plus serré. Sa démonstration se noue, maille à maille, pendant un, deux, trois volumes, comme un énorme filet sans issue, où, bon gré, malgré, on reste pris. C'est un systématique qui, replié sur lui-même et les yeux obstinément fixés sur son rêve ou sur son principe, s'y enfonce chaque jour davantage, en dévide une à une les conséquences, et tient toujours sous sa main le réseau entier. N'y touchez pas. Comme une araignée effarouchée et solitaire, il a tout ourdi de sa propre substance, avec les plus chères convictions de son esprit, avec les plus intimes émotions de son cœur. Au moindre choc, il frémit, et, dans la défense, il est terrible *, hors de lui ', venimeux môme, par exaspération contenue, par sensibilité blessée, acharné sur l'adversaire qu'il étouffe dans les fils tenaces et multipliés de sa toile, mais plus redoutable encore à lui-même qu'à ses ennemis, bientôt enlacé dans son propre rets*, persuadé que la France et l'univers sont conjurés contre lui, déduisant avec une subtilité prodigieuse toutes les preuves de cette conspiration chimérique, à la fin désespéré par son roman trop plausible, et s'étranglant dans