Mol de Macaulay
mômes combien il est difficile de mener et de contenir les hommes. Ayant manié la machine, ils savent comment elle joue, ce qu'elle vaut, ce qu'elle coûte, et ne sont point tentés de la jeter au rebut, pour en essayer une autre qu'on dit supérieure, mais qui n'existe encore que sur le papier. Le baronnet ou squire qui est justic sur son domaine n'a pas de peine à démêler dans le ministre de la paroisse son collaborateur indispensable cl son allié naturel. Le duc ou marquis qui siège à la Chambre haute à côté des évêques a besoin de leurs voles pour faire passer un bill, et de leur assistance pour rallier à son parti les quinze mille curés qui disposent des voix rurales. Ainsi tous ont la main sur quelque rouage social, grand ou petit, principal ou accessoire, ce qui leur donne le sérieux, la prévoyance et le bon sens. Quand on opère sur les choses réelles, on n'est pas tenté de planer dans le monde imaginaire ; par cela seul qu'on est à l'ouvrage sur la terre solide, on répugne aux promenades aériennes dans l'espace vide. Plus on est occupé, moins on rêve, et, pour des hommes d'affaires, la géométrie du Contrat social n'est qu'un pur jeu de l'esprit pur.
Tout au rebours en France, « J'y arrivai en 1774*, dit un gentilhomme anglais, sortant de la maison de « mon père qui ne rentrait jamais du Parlementqu'à troisa heures du matin, que je voyais occupé toute la mat!-' a née à corriger des épreuves de ses discours pour les « journaux, et qui, après nous avoir embrassés à la hâte « et d'un air distrait, courait à un dîner politique... En « France, je trouvai les hommes de la plus haute nais-
l. Stendhal, Rome, Naples et Florence, 371.
« sance jouissant du plus beau loisir. Ils voyaient les « ministres, mais c'était pour leur adresser des cho- « ses aimables et en recevoir des respects ; du reste vt aussi étrangers aux affaires de la France qu'à celles « du Japon, » et encore plus aux affaires locales qu'aux affaires générales, ne connaissant leurs paysans que par les comptes de leur régisseur. Si l'un d'eux, avec le titre de gouverneur allait dans une province, on a vu que c'était pour la montre ; pendant que l'intendant administrait, il représentait avec grâce et magnificence, recevait, donnait à dîner. Recevoir, donner à dîner, entretenir agréablement des hôtes, voilà tout l'emploi d'un grand seigneur; c'est pourquoi la religion et le gouvernement ne sont pour lui que des sujets d'entretien. D'ailleurs, la conversation est entre lui et ses pareils, et on a le droit de tout dire en bonne compagnie. Ajoutez que la mécanique sociale tourne d'elle-même, comme le soleil, de temps immémorial, par sa propre force ; sera-t-elle dérangée par des paroles de salon ? En tout cas, ce n'est pas lui qui la mène, il n'est pas responsable de son jeu. Ainsi point d'arrière-pensée inquiète, point de préoccupations moroses. Légèrement, hardiment, il marche sur les pas de ses philosophes ; détaché des choses, il peut se livrer aux idées, à peu près comme un jeune homme de famille qui, sortant du collège, saisit un principe, tire les conséquences, et se fait un système, sans s'embarrasser des applications *.
Rien de plus agréable que cet élan spéculatif. L'esprit plane sur les sommets comme s'il avait des ailes ; d'un regard, il embrasse les plus vastes horizons, toute la vie
1. Morellel, Mémoires, l, 139, (sur les écrits et les entreliens de Diderot, d'Holbach et des athées. ) « Tout semblait alors innocent dans cette phi- « losophie qui demeurait contenue dans l'enceinte des spéculations, et ne
• cherchait, dans ses plus grandes hardiesses, qu'un exercice paisible de
• l'esprit. >
humaine, toute l'économie du monde, le principe de l'univers, des religions, des sociétés. Aussi bien, comment causer si on s'abstient de philosophie ? Qu'est-ce qu'un cercle où la haute politique et la critique supérieure ne sont point admises ? Et quel motif peut réunir des gens d'esprit, sinon le désir d'agiter ensemble les questions majeures? — Depuis deux siècles en France la conversation touche à tout cela ; c'est pourquoi elle a tant d'attraits. Les étrangers n'y résistent pas ; ils n'ont rien de pareil chez eux ; Lord Chesterfield la propose en exemple. « Elle « roule toujours, dit-il, sur quelques points d'histoire, de « critique ou mên^e de philosophie, qui conviennent « mieux à des êtres raisonnables que nos dissertations « anglaises sur le temps et sur le whist. » Rousseau, si grognon, avoue « qu'un article de morale ne serait pas « mieux discuté dans une société de philosophes que dans « celle d'une jolie femme de Paris. » Sans doute, on y babille ; mais, au plus fort des caquets, « qu'un homme « de poids avance un propos grave ou agite une question « sérieuse, l'attention commence à se fixer à ce nouvel « objet ; hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, tous « se prêtent à le considérer sous toutes les faces, et l'on « est étonné du bon sens et de la raison qui sortent « comme à l'envi de ces têtes folâtres. » — A dire vrai, dans cette fête permanente que celte brillante société se donne à elle-même, la philosophie est la pièce principale. Sans la philosophie, le badinage ordinaire serait fade. Elle est une sorte d'opéra supérieur où défilent et s'entrechoquent, tantôt en costume grave, tantôt sous un déguisement comique, toutes les grandes idées qui peuvent intéresser une tête pensante. La tragédie du temps n'en diffère presque pas, sauf en ceci qu'elle a toujours l'air solennel et ne se joue qu'au théâtre ; l'autre prend toutes les physionomies et se trouve partout, puisque la conversation est partout. Point de dîner ni de sou-
per où elle n'ait sa place. On est à table au milieu d'un luxe délicat, parmi des femmes souriantes et parées, avec des hommes instruits et aimables, dans une société choisie où l'intelligence est prompte et le commerce est sûr. Dès le second service, la verve fait explosion, les saillies éclatent, les esprits flambent ou pétillent. Peut-on s'empêcher au dessert de mettre en bons mots les choses les plus graves ? Vers le café arrive la question de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu.
Pour nous figurer cette conversation hardie et charmante, il nous faut prendre les correspondances, les petits traités, les dialogues de Diderot et de Voltaire, ce qu'il y a de plus vif, de plus fin, de plus piquant et de , plus profond dans la littérature du siècle; encore n'estce là qu'un résidu, un débris mort. Toute cette philosophie écrite a été dite, et elle a été dite avec l'accent, l'entrain, le naturel inimitable de l'improvisation, avec les gestes et l'expression mobile de la malice et de l'enthousiasme. Aujourd'hui, refroidie et sur le papier, elle enlève et séduit encore ; qu'était-ce alors qu'elle sortait vivante et vibrante de la bouche de Voltaire et de Diderot? Il y avait chaque jour à Paris des soupers comme celui que décrit Voltaire * où « deux philosophes, trois dames d'es- « prit, M. Pinto célèbre juif, le chapelain de la chapelle « réformée de l'ambassadeur batave, le secrétaire de M. le « prince Galitzin du rite grec, un capitaine suisse calvi- « niste, » réunis autour de la même table, échangeaient, pendant quatre heures, leurs anecdotes, leurs traits d'esprit, leurs remarques et leurs jugements » sur tous les « objets de curiosité, de science et de goût. » Chez le baron d'Holbach arrivaient tour à tour les étrangers les plus
1. V Homme aux quarante écus. — Cf. Voltaire, Mémoires, soupers chez Frédéric II. « Jamais on ne parla en aucun lieu du inonde avec tant de U- « berté de toutes les superstitions des hommes. »
lettrés et les plus marquants, Hume, Wilkes, Sterne, Boc-caria, Veri, l'abbé Galiani, Garrick, Francklin, Priestley, Lord Shelburne, le comte de Greutz, le prince de Brunswick, le futur électeur de Mayence. Pour fonds de société le baron avait Diderot, Rousseau, Helvétius, Duclos, Saurin, Raynal, Suard, Marmontel, Boulanger, le chevalier de Ghastellux, La Condamine le voyageur, Barthèz le médecin, Rouelle le chimiste. Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, « sans préjudice des autres jours, » on dîne chez lui à deux heures, selon l'usage, usage significatif qui réserve pour l'entretien et la gaîté toute la force de l'homme et les meilleurs moments du jour. En ce temps-là on ne relègue pas la conversation dans les heures tardives et nocturnes ; on n'est pas forcé comme aujourd'hui de la subordonner aux exigences du travail et de l'argent, de la Chambre et de la Bourse; causer est la grande affaire. » « Arrivés à deux heures, dit Morellet*, « nous y étions encore presque tous de sept à huit heu • « res du soir.... C'est là qu'il fallait entendre la conversa- « tion la plus libre, la plus animée et la plus instructive « qui fût jamais... Point de hardiesse poh tique ou reli- « gieuse qui ne fût mise en avant et discutée ipro et con- « Ira... Souvent un seul y prenait la parole et proposait « sa théorie paisiblement et sans être interrompu. D'au- « très fois c'était un combat singulier en forme, dont tout o le reste de la société était tranquille spectateur. C'est « là que j'ai entendu Roux et Darcet exposer leur théorie « de la terre, Marmontel les excellents principes qu'il « a rassemblés dans les Éléments de la Littérature ^ « Raynal nous dire à livres, sous et deniers, le com- « merce des Espagnols à la Vera-Cruz et de l'Angleterre « dans ses colonies, » Diderot improviser sur les arts, la morale, la métaphysique, avec cette fougue incompa-