CHAPITRE IV
Contre la sédition universelle, où est la force? — Toutes les causes qui dissolvent la nation dissolvent aussi l'armée. Sur 90 millions de solde que chaque année elle 25 coûte au trésor, il y a 46 millions pour les officiers, 44
seulement pour les soldats, et l'on sait qu'une ordonnance nouvelle réserve tous les grades aux nobles vérifiés, D'un côté, pour le petit nombre, l'autorité, les honneurs, l'argent, le loisir, la bonne chère, les plaisirs du monde, 5 les comédies de société, de l'autre, pour le grand nombre, l'assujettissement, l'abjection, la fatigue, l'enrôlement par contrainte ou surprise, nul espoir d'avancement, six sous par jour, un lit étroit pour deux, du pain de chien,1 et, depuis quelques années, des coups comme à un chien ;
io d'un côté est la plus haute noblesse, de l'autre est la dernière populace. «La médiocrité de la solde du soldat, «dit un économiste, la manière dont il est habillé, couché «et nourri, son entière dépendance rendraient trop cruel «de prendre un autre homme qu'un homme du bas peu-
15 «pie.» En effet, on ne va le chercher que dans les basfonds. Sont exempts du tirage, non seulement tous les nobles et bourgeois, mais en général, tous ceux qui ont un crédit ou un protecteur. — Il ne reste donc pour la milice que les plus pauvres, et ce n'est pas de bon cœur
20 qu'ils y entrent. Au contraire, le service leur est . si odieux que souvent ils se sauvent dans les bois ou il faut les poursuivre à main armée. — A cette vase de la société, on ajoute la balayure des dépôts et maisons de force. — Dernier affluent, Pembauchement demi-forcé, demi-volon-
25 taire, qui le plus souvent ne verse dans les cadres que l'écume des grandes villes. L'embaucheur, payé à tant par homme qu'il recrute et à tant par pouce de taille audessus de cinq pieds, «tient ses assises dans un cabaret, «régale» et fait l'aiticle.2 — Étranges recrues pour garder
30 une société, toutes choisies dans la classe qui l'attaque, paysans foulés, vagabonds emprisonnés, gens déclassés, endettés, désespérés, pauvres diables aisément tentés et
de cervelle chaude, qui selon les circonstances, deviennent tantôt des révoltés et tantôt des soldats.
Qui des deux a le meilleur lot ? Le pain du soldat n'est pas plus abondant que celui du détenu, et il est pire ; car on ôte le son pour faire le pain du vagabond 5 enfermé, et on le laisse pour faire le pain du soldat qui l'enferme. Quatre mois après l'ouverture des Etats-généraux, seize mille déserteurs, rôdant autour de Paris, conduiront les émeutes au lieu de les réprimer.
Une fois cette digue emportée, il n'y a plus de digue, 10 et l'inondation roule sur toute la France comme sur une plaine unie. — Dans ces vingt-six millions d'hommes dispersés, chacun est seul. Depuis longtemps, et par un travail insensible, l'administration de Richelieu1 et de Louis XIV a détruit les groupes naturels qui, après un 15 effondrement soudain, se reforment d'eux-mêmes. Sauf en Vendée,2 je ne vois aucun endroit ni aucune classe où beaucoup d'hommes, ayant confiance en quelques hommes, puissent, à l'heure du danger, se rallier autour d'eux pour faire un corps. Il n'y a plus de patriotisme 20 provincial ou municipal. Le bas clergé est hostile aux prélats, les gentilshommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, le paysan au citadin, la population urbaine à l'oligarchie municipale, la corporation à la corporation, la paroisse à la paroisse, le voisin 25 au voisin. Depuis cent cinquante ans, le pouvoir central a divisé pour régner. Il a tenu les hommes séparés, il les a empêchés de se concerter, il a si bien fait que chaque classe ignore l'autre classe, que chacune se fait
de l'autre un portrait chimérique, l'une composant une idylle, l'autre se forgeant un mélodrame, l'une imaginant les paysans comme des bergers sensibles, l'autre persuadée que les nobles sont d'affreux tyrans. — Par cette mé- 5 connaissance mutuelle et par cet isolement séculaire, les Français ont perdu l'habitude, l'art et la faculté d'agir ensemble. La débandade est complète et sans remède. L'utopie 1 des théoriciens s'est accomplie, l'état sauvage a recommencé. Il n'y a plus que des individus juxta-
io posés ; chaque homme retombe dans sa faiblesse originelle, et ses biens, sa vie sont à la merci de la première bande qui saura se former. Il ne reste en lui pour le conduire que l'habitude moutonnière d'être conduit, d'attendre l'impulsion, de regarder du côté du centre
15 ordinaire, vers Paris, d'où sont toujours venus les ordres. — C'est à cela qu'aboutit la centralisation monarchique. Elle a ôté aux groupes leur consistance et à l'individu son ressort. Reste une poussière humaine qui tourbillonne et qui, avec une force irrésistible, roulera tout
20 entière en une seule masse, sous l'effort aveugle du vent.
Nous savons déjà de quel côté il souffle, et il suffit, pour en être sûr, devoir comment les cahiers du Tiers2 ont été faits. C'est l'homme de loi, le petit procureur de campagne, l'avocat envieux et théoricien qui a con- 25 duit le paysan. Celui-ci insiste pour que, dans le cahier, on couche par écrit et tout au long ses griefs locaux et personnels. L'autre, qui suggère et dirige, enveloppe le tout dans les Droits de l'homme.3 — Symptôme alarmant et qui marque d'avance la voie que va suivre la Révolu-
tion : l'homme du peuple est endoctriné par l'avocat, l'homme à pique se laisse mener par l'homme à phrases. En d'autres termes, les passions, pour s'autoriser, ont recours à la théorie, et la théorie, pour s'appliquer, a recours aux passions. Auprès de Rouen,1 les maraudeurs, 5 qui abattaient et vendaient les forêts, disaient que «le «peuple a le droit de prendre tout ce qui est nécessaire « à ses besoins. » — On leur a prêché qu'ils sont souverains et ils agissent en souverains. Plusieurs millions de sauvages sont ainsi lancés par quelques milliers de parleurs, 10 et la politique de café a pour interprète et ministre l'attroupement de la rue. D'une part la force brutale se met au service du dogme radical. D'autre part le dogme radical se met au service de la force brutale. Et voilà, dans la France dissoute, les deux seuls pouvoirs debout 15 sur les débris du reste.