CHAPITRE III
A présent, pour comprendre leurs actions, il faudrait 10 voir l'état de leur esprit. Mais, en vérité, est-il besoin de faire leur portrait, et ne suffit-il pas des détails qu'on vient de donner sur leur condition? On les connaîtra plus tard et par leurs actions elles-mêmes, quand, en Touraine, ils assommeront à coups de sabots le maire et 15 l'adjoint de leur choix, parce que, pour obéir à l'Assemblée nationale, ces deux pauvres gens ont dressé le tableau des impositions, ou quand, à Troyes, 1 ils traîneront et déchireront dans les rues le magistrat vénérable qui les nourrit en ce moment même et qui vient de dresser 20 son testament en leur faveur. — Tâchez de vous figurer le paysan d'alors, clos et parqué de père en fils dans son hameau, sans chemins vicinaux, sans nouvelles, sans autre enseignement que le prône du dimanche, tout entier au souci du pain quotidien et de l'impôt, «avec son 25 «aspect misérable et desséché,» n'osant réparer sa maison, toujours tourmenté, défiant, l'esprit rétréci et, pour ainsi
dire, racorni par la misère. Sa condition est presque celle de son bœuf ou de son âne, et il a les idées de sa condition.
Comment pourrait-il en être autrement? Avant de 5 prendre racine dans leur cervelle, toute idée doit devenir une légende, aussi absurde que simple, appropriée à leur expérience, à leurs facultés, à leurs craintes, à leurs espérances. Une fois plantée dans cette terre inculte et féconde, elle y végète, elle s'y transforme, elle se dé-
10 veloppe en excroissances sauvages, en feuillages sombres,
en fruits vénéneux. — Il se forge ainsi dans les bas-fonds
de la société, à propos du pacte de famine,1 de la Bastille,2
des dépenses et des plaisirs de la cour, un roman im-
. monde et horrible, où Louis XVI, la reine Marie-An-
15 toinette, les traitants, les seigneurs, les grandes dames sont des vampires et des goules.
Jugez par là de leur intelligence politique. Tous les objets leur apparaissent sous un jour faux; on dirait des enfants qui, à chaque tournant du chemin, voient dans
20 un arbre, dans un buisson, un spectre épouvantable. Arthur Young, visitant des sources près de Clermont,3 est arrêté, et l'on veut mettre en prison la femme qui lui a servi de guide ; plusieurs sont d'avis qu'il a été « chargé «par la reine de faire miner la ville pour la faire sauter,
25 «puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui en ré- « chapperont. » — Ici nous saisissons sur le fait le travail involontaire et redoutable de l'imagination populaire: sur un indice, sur un mot, elle construit en l'air ses châteaux ou ses cachots fantastiques, et sa vision lui semble aussi
solide que la réalité'. Autant leur imagination est grande, autant leur vue est courte. « Du pain, plus de redevances, « ni de taxes, » c'est là le cri unique, le cri du besoin, et le besoin exaspéré fonce en avant comme un animal affolé. A bas l'accapareur ! Et les magasins sont forcés, les 5 convois de grains arrêtés, les marchés pillés, les boulangers pendus, le pain taxé, en sorte qu'il n'arrive plus ou se cache. A bas l'octroi! Et les barrières sont brisées, les commis assommés, l'argent manque aux villes pour les dépenses les plus urgentes. Au feu les registres 10 d'impôt, les livres de comptes, les archives des municipalités, les chartriers des seigneurs, les parchemins des couvents, toutes ces écritures maudites qui font partout des débiteurs et des opprimés! Et le village lui-même ne sait plus comment revendiquer ses communaux. — - 15 Contre le papier griffonné, contre les agents publics, contre l'homme qui de près ou de loin1 touche au blé, l'acharnement est aveugle et sourd. La brute lâchée écrase tout en se blessant elle-même, et s'aheurte en mugissant contre l'obstacle qu'il fallait tourner. 20
C'est que les conducteurs lui manquent, et que, faute d'organisation, une multitude n'est qu'un troupeau. Contre tous ses chefs naturels, contre les grands, les riches, les gens en place et revêtus d'autorité, sa défiance est invétérée et incurable. Ils ont beau lui vouloir du 25 bien et lui en faire ; elle refuse de croire à leur humanité et à leur désintéressement. — Tous leurs supérieurs leur sont suspects, et, du soupçon à l'hostilité, il n'y a pas loin. Quand une multitude soulevée repousse ses con-
ducteurs naturels, il faut qu'elle en prenne ou subisse d'autres. De même une armée qui, entrant en campagne, casserait tous ses officiers; les nouveaux grades sont pour les plus hardis, les plus violents, les plus opprimés, 5 pour ceux qui, ayant le plus souffert du régime antérieur, crient «en avant,» marchent en tête et font les premières bandes. En 1789, les bandes sont prêtes; car, sous le peuple qui pâtit, il est un autre peuple qui pâtit encore davantage, dont l'insurrection est permanente, et qui, 10 réprimé, poursuivi, obscur, n'attend qu'une occasion pour sortir de ses cachettes et se déchaîner au grand jour.
Gens sans aveu, réfractaires de tout genre, gibier de ïustice ou de police, besaciers, porte-bâtons, rogneux, teigneux, hâves et farouches, ils sont engendrés par les
15 abus du système, et, sur chaque plaie sociale, ils pullulent comme une vermine. — Quatre cents lieues de capitaineries gardées et la sécurité du gibier innombrable qui broute les récoltes sous les yeux du propriétaire, provoquent au braconnage des milliers d'hommes d'autant
20 plus dangereux qu'ils bravent des lois terribles et sont armés. Déjà en 1752, autour de Paris, on en voit «des «rassemblements de cinquante à soixante, tous armés en «guerre, se comportant comme à un fourrage bien or- « donné, infanterie au centre et cavalerie aux ailes. . . .
25 <r Ils habitent les forêts, ils y ont fait une enceinte re- « tranchée et gardée, et payent exactement tout ce qu'ils « prennent pour vivre. »
Autre recrue d'émeute, les contrebandiers et les fauxsauniers. Dès qu'une taxe est exorbitante, elle invite
à la fraude, et suscite un peuple de délinquants contre son peuple de commis. Jugez ici du nombre des fraudeurs par le nombre des surveillants: douze cents lieues de douanes intérieures sont gardées par 50,000 hommes, dont 23,000 soldats1 sans uniforme. Vers ce métier si 5 lucratif [de contrebandier], les vagabonds, les désespérés, les affamés accourent de loin comme une meute. On aperçoit comme dans un éclair d'orage ce long cordon de nomades inquiets, nocturnes et traqués, toute une population mâle et femelle de rôdeurs sauvages, ha- 10 bitués aux coups de main, endurcis aux intempéries, déguenillés, «presque tous attaqués d'une gale opiniâtre.» Le peuple est pour les brigands contre les gendarmes. On rappelle les exploits de Mandrin en 1754, sa troupe de soixante hommes qui apporte des ballots de contre- 15 bande et ne rançonne que les commis, son expédition qui dure près d'un an, les vingt-sept villes ou il entre sans résistance, délivre les prisonniers et vend ses marchandises; il fallut, pour le vaincre, former un camp et envoyer 2,000 hommes; on ne le prit que par trahison, 20 et encore aujourd'hui des familles du pays s'honorent de sa parenté, disant qu'il fut un libérateur. — Nul symptôme plus grave : quand le peuple préfère les ennemis de la loi aux défenseurs de la loi, la société se décompose et les vers s'y mettent. — Ajoutez à ceux-ci les vrais bri- 25 gands, assassins et voleurs. Mercier compte en France «une armée de plus de 10,000 brigands et vagabonds.» Le seigneur absent n'y veille pas; ses juges et officiers de justice se gardent bien d'instrumenter gratuitement contre un criminel insolvable, et «ses terres deviennent 30 «l'asile de tous les scélérats du canton.» — Ainsi chaque abus enfante un danger, la négligence mal placée comme
la rigueur excessive, la féodalité relâchée comme la monarchie trop tendue. Toutes les institutions semblent d'accord pour multiplier ou tolérer les fauteurs de désordre, et pour préparer, hors de l'enceinte sociale, les 5 hommes d'exécution qui viendront la forcer.
Mais leur effet d'ensemble est plus pernicieux encore; car, de tant de travailleurs qu'elles ruinent, elles font des mendiants qui ne veulent plus travailler, des fainéants dangereux qui vont quêtant ou extorquant leur pain
10 chez des paysans qui n'en ont pas trop pour eux-mêmes. Vingt-cinq ans avant la Révolution, il n'était pas rare d'en voir quinze ou vingt « tomber dans une ferme pour «y coucher, intimider les fermiers, et en exiger tout ce «qu'il leur plaisait.» 50,000 mendiants, dit-on, furent ar-
15 rêtés tout d'un coup. Quant à la façon de remplir les dépôts, la police est turque à l'endroit des gens du peuple ; elle frappe dans le tas, et ses coups de balai1 brisent autant qu'ils nettoient. «Il n'existe pas un seul juge- « ment prévôtal qui ait rendu la liberté aux détenus, mal-
20 «gré le nombre infini de ceux qui ont été arrêtés injuste- «ment. » — Supposons qu'un intendant humain les élargisse: les voilà sur le pavé, mendiants par la faute de la loi qui poursuit la mendicité et qui ajoute aux misérables qu'elle poursuit, les misérables qu'elle fait, aigris de plus,
25 gâtés de corps et d'âme. Contagion morale et contagion physique: l'ulcère grandit ainsi par le remède, et les centres de répression deviennent des foyers de corruption.
Et cependant, avec toutes ses rigueurs, la loi n'atteint
30 pas son objet. «Nos villes, dit le parlement de Bretagne, «sont tellement peuplées de mendiants qu'il semble que «tous les projets formés pour bannir la mendicité n'ont
«fait que l'accroître.» A quoi bon des palliatifs ou des opérations violentes contre un mal qui est dans le sang et qui tient à la constitution même du corps social? Quelle police peut être efficace dans une paroisse où le quart, le tiers des habitants n'ont pour manger que ce 5 qu'ils vont quêter de porte en porte? Vienne une gelée et une grêle comme en 1788, que la récolte manque, que le pain soit à quatre sous la livre, et qu'aux ateliers de charité l'ouvrier ne gagne que douze sous par jour; croyez-vous que ces gens-là se résigneront à mourir de 10 faim ? Affamés et maraudeurs, tous marchent ensemble, et le besoin se fait le complice du crime. «Voleurs, galériens, mauvais sujets de toute espèce,» ce sont eux qui, dans les insurrections, feront Pavant-garde, «et pousse- «ront le paysan aux dernières violences.» Après le sac 15 de la maison Réveillon1 à Paris, on remarque que, «sur «une quarantaine de mutins arrêtés, il n'en est presque «point qui n'aient été précédemment des repris de justice, «fouettés ou marqués.» En toute révolution, . la lie d'une société monte à la surface. Voilà les chefs ou 20 comparses d'émeute, à six francs par tête, derrière lesquels le peuple va marcher.