CHAPITRE I
En 1789, trois sortes de personnes, les ecclésiastiques, les nobles et le roi, avaient dans l'État la place éminente avec tous les avantages qu'elle comporte, autorité, biens, honneurs, ou, tout au moins, privilèges, exemptions, grâces, pensions, préférences et le reste. Si depuis longtemps ils avaient cette place, c'est que pendant longtemps ils l'avaient méritée. En effet, par un effort immense et séculaire, ils avaient construit tour à tour les trois assises principales de la société moderne.
Des trois assises superposées, la plus ancienne et la 10 plus profonde était l'ouvrage du clergé : pendant douze cents ans et davantage, il y avait travaillé comme architecte et comme manœuvre, d'abord seul, puis presque seul. — Au commencement, pendant les quatre premiers siècles, il avait fait la religion et l'Église: pesons ces 15 deux mots pour en sentir tout le poids. D'une part, dans un monde fondé sur la conquête, dur et froid comme une
machine d'airain, condamné par sa structure même à détruire chez ses sujets le courage d'agir et l'envie de vivre, il avait annoncé « la bonne nouvelle, » promis « le royaume de Dieu, » prêché la résignation tendre aux 5 mains du Père céleste, inspiré la patience, la douceur, • l'humilité, l'abnégation, la charité, ouvert les seules issues par lesquelles l'homme étouffé dans l'ergastule1 romain pouvait encore respirer et apercevoir le jour: voilà la religion. D'autre part, dans un État qui peu à peu se
io dépeuplait, se dissolvait et fatalement devenait une proie, il avait formé une société vivante, guidée par une discipline et des lois, ralliée autour d'un but et d'une doctrine, soutenue par le dévouement des chefs et l'obéissance des fidèles, seule capable de subsister sous le flot
15 de barbares2 que l'Empire en ruine laissait entrer par toutes ses brèches: voilà l'Église. — Sur ces deux premières fondations, il continue à bâtir, et, à partir de l'invasion, pendant plus de cinq cents ans, il sauve ce qu'on peut encore sauver de la culture humaine. Il va
20 au devant des barbares ou les gagne aussitôt après leur entrée.
Parmi les chefs de guerre aux longs cheveux, à côté des rois vêtus de fourrures, l'évêque mitre et l'abbé au front tondu siègent aux assemblées ; ils sont les seuls qui
25 tiennent la plume, qui sachent discourir. Secrétaires, conseillers, théologiens, ils participent aux édits, ils ont la main dans le gouvernement, ils travaillent à rétablir ou à maintenir la piété, l'instruction, la justice, la propriété et surtout le mariage. Certainement on doit à
30 leur ascendant la police telle quelle, intermittente, incomplète, qui a empêché l'Europe de devenir une anarchie mongole. Jusqu'à la fin du douzième siècle, si le clergé
pèse sur les princes, c'est surtout pour refréner en eux et au-dessous d'eux les appétits brutaux, les rébellions de la chair et du sang, les retours et les accès de sauvagerie irrésistible qui démolissaient la société. — Cependant, dans ses églises et dans ses couvents,il conservait les 5 anciennes acquisitions du genre humain, la langue latine, la littérature et la théologie chrétiennes, une portion de la littérature et des sciences païennes, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts et les industries qui servent au culte, les industries plus précieuses qui donnent 10 à l'homme le pain, le vêtement et l'habitation, surtout la meilleure de toutes les acquisitions humaines et la plus contraire à l'humeur vagabonde du barbare pillard et paresseux, je veux dire l'habitude et le goût du travail.
Au pain du corps ajoutez celui de l'âme, non moins 15 nécessaire ; car, avec les aliments, il fallait encore donner à l'homme la volonté de vivre, ou tout au moins la résignation qui lui fait tolérer la vie, et le rêve touchant ou poétique qui lui tient lieu du bonheur absent. Jusqu'au milieu du treizième siècle, le clergé s'est trouvé presque 20 seul à le fournir. Par ses innombrables légendes de saints, par ses cathédrales et leur structure, par ses statues et leur expression, par ses offices et leur sens encore transparent, il a rendu sensible «le royaume de Dieu,» et dressé le mondé idéal au bout du monde réel, 25 comme un magnifique pavillon d'or au bout d'un enclos fangeux. Légende divine ! pendant plus de douze siècles, le clergé en a nourri les hommes et, par la grandeur de sa récompense, on peut estimer la .profondeur de leur gratitude. Ses papes ont été pendant deux 30 cents ans les dictateurs de l'Europe. Il a fait des croisades, détrôné des rois, distribué des États. Ses
évêques et ses abbés sont devenus ici princes souverains, là patrons et véritables fondateurs de dynasties. Il a tenu dans ses mains le tiers des terres, la moitié du revenu, les deux tiers du capital de l'Europe.
5 Jusqu'ici, contre la force des francisques et des glaives, on n'a trouvé de secours que dans la persuasion et dans la patience. Les Etats qui, d'après l'exemple de l'ancien Empire, ont tenté de s'élever en édifices compacts et d'opposer une digue à l'invasion incessante n'ont pas
10 tenu sur le sol mouvant; après Charlemagne,1 tout s'effondre. — Mais, par contre-coup, à ce moment même, la dissolution de l'État suscite une génération militaire. Chaque petit chef a planté solidement ses pieds dans le domaine qu'il détient ; il ne l'a plus en prêt ou en usage,
15 mais en propriété et en héritage. C'est sa manse, sa bourgade, sa comté, ce n'est plus celle du roi ; il va combattre pour la défendre. A cet instant, le bienfaiteur, le sauveur est l'homme qui sait se battre et défendre les autres, et tel est effectivement le caractère de la nouvelle
20 classe qui s'établit. Dans la langue du temps, le noble est l'homme de guerre, le soldat (miles),2 et c'est lui qui pose la seconde assise de la société moderne.
Au dixième siècle, peu importe son extraction. Les ancêtres de Robert le Fort3 sont inconnus et l'on contera
25 plus tard que les Capétiens descendent d'un boucher de Paris. En tout cas, le noble alors c'est le brave, l'homme fort et expert aux armes, qui, à la tête d'une troupe, au lieu de s'enfuir et de payer rançon, présente sa poitrine, tient ferme et protège par l'épée un coin du sol. Pour
faire cet office, il n'a pas besoin d'ancêtres, il ne lui faut que du cœur, il est lui-même un ancêtre ; on est trop heureux du salut présent qu'il apporte pour le chicaner sur son titre. ^ — Enfin, après tant de siècles, voici dans chaque canton des bras armés, une troupe sédentaire, 5 capable de résister à l'invasion nomade ; on ne sera plus en proie à l'étranger ; au bout d'un siècle, cette Europe que saccageaient des flottilles de barques à deux voiles, va jeter deux cent mille hommes armés sur l'Asie, et désormais, au Nord, au Midi, en face des Musulmans, 10 en face des païens, au lieu d'être conquise, elle conquiert. Pour la seconde fois, une figure idéale se dégage après celle du saint, celle du héros, et le nouveau sentiment, aussi efficace que l'ancien, groupe aussi les hommes en une société stable. — Grâce à ces braves, le paysan est à 15 l'abri ; on ne le tuera plus, on ne l'emmènera plus captif avec sa famille, par troupeaux, la fourche au cou. Par degrés, entre le chef militaire du donjon et les anciens colons de la campagne ouverte, la nécessité établit un contrat tacite qui devient une coutume respectée. 20 Ils travaillent pour lui, cultivent ses terres, font ses charrois, lui payent des redevances : il faut bien qu'il nourrisse sa troupe. Mais, ces droits acquittés, il a tort, si, par orgueil ou avidité, il leur prend quelque chose de plus. Quant aux vagabonds, aux misérables qui vien- 25 nent se réfugier sous sa garde, leur condition est plus dure : la terre est à lui puisque sans lui elle serait inhabitable ; s'il leur en accorde une parcelle, s'il leur donne du travail ou des semailles, c'est aux conditions qu'il édicté. Ils seront ses serfs, ses mainmortables ; quelque 30 part qu'ils aillent, il aura le droit de les ressaisir et ils seront, de père en fils, ses domestique nés, applicables
b L ANCIEN REGIME
au métier qu'il lui plaira, taillables et corvéables à sa merci, ne pouvant rien transmettre à leur enfant que si celui-ci, avivant à leur pot, s1 peut après leur mort continuer leur service. « Xe pas être tué, dit Stendhal,2 et 5 avoir l'hiver un bon habit de peau, tel était pour beaucoup de gens le suprême bonheur au dixième siècle.»
On vit donc, ou plutôt on 'recommence à vivre sous la rude main gantée de fer qui vous rudoie, mais qui vous protège. L'habitude, la nécessité font leur effet ; à la
io fin, seigneurs, vilains, serfs et bourgeois, adaptés à leur
condition, reliés par un intérêt commun, font ensemble
une société, un véritable corps. ' La seigneurie, le comté,
le duché deviennent mt^ patrie que l'on aime d'un instinct
aveugle et pour laquelle on se dévoue. Elle se confond
15 avec le seigneur et sa famille: à ce titre, on est fier de lui, on conte ses grands coups d'épée ; on l'acclame quand sa cavalcade passe dans la rue : on jouit par sympathie de sa magnificence. — Ainsi renaît, après mille ans, le plus puissant et le plus vivace des sentiments qui soutiennent
20 la société humaine. Celui-ci est d'autant plus précieux qu'il peut s'élargir: pour que la petite patrie féodale devienne la grande patrie nationale, il suffit maintenant que toutes les seigneuries se réunissent entre les mains d'un seul seigneur, et que le roi, chef des nobles, pose sur
25 l'œuvre des nobles'Iâ troisième assise de la France.
Il a édifié toute cette assise, pierre à pierre : Hugues Capet3 pose la première. Pendant huit cents ans ce travail d'acquisition se poursuit : même sous Louis XV, la France s'accrôit de la Lorraine4 et de la Corse.5
Parti du néant, le roi a fait un État compact qui renferme vingt-six millions d'habitants, et qui est alors le plus puissant de l'Europe. — Dans tout l'intervalle, il a été le chef de la défense publique, il réprime les excès des forts, il protège les opprimés, il abolit les guerres 5 privées, il établit l'ordre et la paix. Cependant, toutes les choses utiles exécutées par son ordre ou développées sous son patronage, établissements de piété, de refuge, d'éducation, de science, d'industrie et de commerce, portent sa marque et le proclament bienfaiteur public. — De 10 tels services appellent une récompense proportionnée : on admet que, de père en fils, il contracte mariage avec la France, qu'elle n'agit que par lui, qu'il n'agit que pour elle, et tous les souvenirs anciens, tous les intérêts présents viennent autoriser cette union. L'Église la con- 15 sacre à Reims1 par une sorte de huitième sacrement accompagné de légendes et de miracles ; il est l'oint de Dieu. Les nobles, par un vieil instinct de fidélité militaire, se considèrent comme sa garde et viendront jusqu'au 10 août2 se faire tuer pour lui dans son escalier ; 20 il est leur général-né. Le peuple, jusqu'en 1789, verra en lui le redresseur des torts, le gardien du droit, le protecteur des faibles, le grand aumônier, l'universel refuge. Tous, par une vague tradition, par un respect immémorial, sentent que la France est un vaisseau con- 25 struit par ses mains et par les mains de ses ancêtres, qu'à ce titre le bâtiment est à lui, qu'il y a droit comme chaque passager à sa pacotille, et que son seul devoir est d'être expert et vigilant pour bien conduire sur la mer le magnifique navire où toute la fortune publique vogue 30 sous son pavillon.
S l'ancien régime