CHAPITRE II
Ils sont environ 270,000; dans la noblesse 140,000; dans le clergé 130,000. Cela fait de 25,000 à 30,000 familles nobles, 23,000 religieux en 2,500 monastères; 37,000 religieuses en 1,500 couvents, 60,000 curés et 5 vicaires dans autant d'églises et chapelles. Si on veut se les représenter un peu nettement, on peut imaginer, dans chaque lieue carrée de terrain et pour chaque millier d'habitants, une famille noble et sa maison à girouettes, dans chaque village un curé et son église, toutes les six 10 ou sept lieues une communauté d'hommes ou de femmes. Voilà les anciens chefs et fondateurs de la France : à ce titre, ils ont encore beaucoup de biens et beaucoup de droits.
Souvenons-nous toujours de ce qu'ils ont été pour
15 comprendre ce qu'ils sont encore. Si grands que soient
leurs avantages, ils ne sont que les débris d'avantages
plus grands. Tel éveque ou abbé, tel comte ou duc,
dont les successeurs font la révérence à Versailles fut
jadis l'égal des Carlovingiens1 et des premiers Capétiens.
co II ne faut pas s'étonner s'ils sont restés puissants et
surtout riches ; rien de plus stable qu'une forme de
société. Après huit cents ans, malgré tant de coups de la
hache royale et l'immense changement de la culture
sociale, la vieille racine féodale dure et végète toujours.
25 On s'en aperçoit d'abord à la distribution de la propriété.
Un cinquième du sol est à la couronne et aux communes, un cinquième au tiers état, un cinquième au peuple des campagnes, un cinquième à la noblesse, un cinquième au clergé. Ainsi, si l'on défalque les terres publiques, les privilégiés possèdent la moitié du royaume. — On 5 peut en juger par l'estimation de la part du clergé. Ses biens valent en capital près de 4 milliards;1 ils rapportent de 80 à 100 millions, à quoi il faut joindre la dîme,2 123 millions par an, en tout 200 millions, somme qu'il faudrait doubler pour en avoir l'équivalent au- 10 jourd'hui, outre cela le casuel3 et les quêtes.4 — Par cette fortune du premier ordre, nous pouvons nous figurer celle du second. Comme avec les nobles il comprend les anoblis, et que depuis deux siècles les magistrats, depuis un siècle les financiers ont acquis ou acheté la 15 noblesse, il est clair qu'on y trouve presque toutes les grandes fortunes de France, anciennes ou nouvelles, transmises par héritages, obtenues par des grâces de cour, acquises dans les affaires ; quand une classe est au sommet, elle se recrute de tout ce qui monte ou grimpe. 20 Là aussi il y a des richesses colossales. — Ce sont là des vestiges du régime féodal ; en effet la propriété survit longtemps aux circonstances qui la fondent. La souveraineté l'avait faite; séparée de la souveraineté, elle est restée aux mains jadis souveraines. Dans le propriétaire 25 subsistant, cent traits indiquent encore le souverain détruit ou amoindri.
Telle est l'exemption d'impôt totale ou partielle. Les collecteurs s'arrêtent devant eux parce que le roi sent bien que la propriété féodale a la même origine que la
sienne ; si la royauté est un privilège, la seigneurie en est un autre ; le roi n'est lui-même que le plus privilégié des privilégiés. Des traités, des précédents, une coutume immémoriale, le souvenir du droit antique 5 retiennent encore la main du fisc. — D'abord, par un chef-d'œuvre de diplomatie ecclésiastique, le clergé a détourné, émoussé le choc. Comme il fait corps et qu'il a des assemblées, il a pu traiter avec le roi, se racheter, éviter d'être taxé par autrui, se taxer lui-même, faire
io reconnaître que ses versements ne sont pas une contribution imposée, mais un «don gratuit,» obtenir en échange une foule de concessions, modérer ce don, parfois ne pas le faire, en tout cas le réduire à 16 millions tous les cinq ans, c'est-à-dire à un peu plus de 3 millions par an ; en
15 1788, c'est seulement 1,800,000 livres, et il le refuse pour 1789. Bien mieux, comme il emprunte pour y fournir, et que les décimes qu'il lève sur ses biens ne suffisent pas pour amortir le capital et servir les intérêts de sa dette, il a eu l'adresse de se faire allouer en outre par le
20 roi et sur le trésor du roi, chaque année, 2,500,000 livres, en sorte qu'au lieu de payer il reçoit; en 1787, il touche ainsi 1,500,000 livres. — Quant aux nobles, on a pour leur qualité des égards, des ménagements, des complaisances.
25 Au fond, dans ce régime, l'exemption d'impôt est un dernier lambeau de souveraineté ou tout au moins d'indépendance. Le privilégié évite ou repousse la taxe, non seulement parce qu'elle le dépouille, mais encore parce qu'elle l'amoindrit; elle est un signe de roture,
30 c'est-à-dire d'ancienne servitude, et il résiste au fisc autant par orgueil que par intérêt.
Pour nous représenter les droits féodaux par une vue d'ensemble, figurons-nous toujours le comte, l'évêque ou l'abbé du dixième siècle souverain et propriétaire de son canton. La forme dans laquelle s'enserre alors la société humaine est construite sous les exigences du danger in- 5 cessant et proche, en vue de la défense locale, par la subordination de tous les intérêts au besoin de vivre, de façon à sauvegarder le sol en attachant au sol, par la propriété et la jouissance, une troupe de braves sous un brave chef. Le péril s'est évanoui, la construction s'est 10 délabrée. Moyennant argent, les seigneurs ont permis au paysan économe et tenace d'en arracher beaucoup de pierres. Par contrainte, ils ont souffert que le roi s'en appropriât la portion publique. Reste l'assise primitive, la structure ancienne de la propriété, la terre enchaînée 15 ou épuisée pour le maintien d'un moule social qui s'est dissous, bref un ordre de privilèges et de sujétions dont la cause et l'objet ont disparu.
Cela ne suffit pas pour que cet ordre soit nuisible ou même inutile. En effet, le chef local qui ne remplit plus 20 son ancien office peut remplir en échange un office nouveau. L'ancien chef peut encore autoriser sa prééminence par ses services, et rester populaire sans cesser d'être privilégié. Jadis capitaine du district et gendarme en permanence, il doit devenir propriétaire rési- 25 dant et bienfaisant, conducteur et protecteur comme
autrefois, par un patronage nouveau accommode' aux circonstances nouvelles. Magistrat local, représentant au centre, voilà ses deux fonctions principales, et si l'on regarde au delà de la France, on découvre qu'il remplit 5 l'une ou l'autre, ou toutes les deux.