TOUS CHANTENT
Amour a perdu son bandeau Ses traits, son carquois et ses flammes.
Ne craignez plus, chaste troupeau, Qu'il fasse du mal à vos âmes.
Le dieu malin ne recouvre ses armes que lorsque Apollon s'est déclaré serviteur de la nymphe Catherine. Tout s'arrange. Chaque amant retourne à sa véritable maîtresse. Les bergers célèbrent la fête de Vheureiix Henri ^ Amour vaincu se termine par un chant d'hymen, et la toile tombe sur ces quatre vers:
toy qui tiens ton siège en l'ardente courtinoi Qui portes dans la main le frein des élémens, Bien heure ce beau jour, beny ces beaux amants. Et d'icy à neuf mois envoyé nous Lucine.
Quant au Mécène qui donnait une princière hospitalité aux vers du poète mirebalais, son goût pour le théâtre datait de loin. II n'avait encore que six ans lorsque son grand-
père, Louis de Bourbon, le fit paraître dans une représentation de Cléopdtre donnée à son chftleau de Champigny. Voici comment on lui fait raconter ce petit événement à son père François de Bourbon, prince de la Roche-sur- Yon :
Monsieur mon père,
J'ay esté bien fort ayse d'avoir entendu par le laquais de monsieur mon grand-père, que vous estes en bonne santé, Dieu mercy. Par le vostre s'en retournant, je n'ay voulu faillir de vous faire ce petit mot pour vous assurer de la mienne, et pour vous dire qu'aujourd'buy nous jouons la tragédie de Cléopdtre, de laquelle monsieur mon grandpère ma commandé estre. Il y aura fort bonne compaignie, entre aultres monsieur et madame d*Aumalle. Je suis bien marry que vous n'y soies pour avoir vostre part du playsir et aussi pour accompaigner mondict sieur mon grand-père ï Poictiers, qui part l'un de ces jours pour s*y en aller. Il m'a faict cest honneur de me promettre que j'irais avec luy. En cest endroict je vous bayse très humblement les mains et prie Dieu,
Monsieur mon père, vous donner très bonne et très longue vie.
A Cbampigny, ce 25 novembre 1579.
Votre très humble et obéissant fih, Hk>'B1 ne Bourbon (1).
Tel fut, dans ses grandes lignes, le théâtre de la Renaissance en Poitou. Bien des auteurs nous ont échappé, bien des pièces ne sont pas arrivées jusqu*à nous, mais les œuvres que nous avons étudiées suffisent à prouver Tintensité du 'mouvement dramatique dans notre province nu XVI* siècle. Par malheur, en Poitou comme ailleurs, ce théâtre manque d'originalité. On donnerait volontierstoules ces intrigues rénovées des anciens pour la f)irce de Troit femmet qui tromjpèrent leurs maris jurés^ composée par
(i) Bih, mai,^ancien fonds françah^ V, JJ'n,/ui, j6 rtclo. LVcrîtorr de la leUro n'est pas de la main d*un enfant. — Publiée par M. Huit, t^ouîii dans rAnnuaire de la Société d'Emulation de la Vendre, i^<>S, p. a'J.
maître France Du Vignaull, sieur de Magot, et jouée en 4572 par Denis Généreux et ses amateurs deParthenay (1).
(i) Généroux. Journal, p. 88 : n La farce fut composée par M* France du Yignault, s' de Magot, de trois femmes qui trompèrent leurs maris^ jurés, l'un desquels je jouais. » — J'ai passé sous silence plusieurs pièces imprimées à Poitiers, mais dont les auteurs ne se rattachent pas au Poitou par leur naissance : Alct'de, jeu comique et moral, Aymée, tragi-comédie, Jephtée, tragédie, par André Mage de Fief Melin ; V Union cTamour et de chasteté, pastorale en cinq actes, par Albin Gaultier, etc. N'oublions pas Rémi Belleau a pris que pour héroïne desa/}eco/i/i{/e,une jeune fille enlevée au siège de Poitiers en i652. Le père figure dans les personnages sous le nom du a gentilhomme du Poitou » .
Les comédiens de campagne. — La Valiote. — La troupe de Dufresne. — Molière. — Du Crpisy et sa troupe. — Les comédiens du Marais. — Les comédiens du roi. — Troupes de passage dans l'Ouest de la France. — La comédie de société au chAtcau de Thouars . — Le Jugement de Paris an ch&teau de la Motte Chandenier.
Entre cinq et six, à la toB^bée du jour, les notables de la ville sont attablés à la porte du jeu de paume, avec M • le lieutenant du prévôt. Tout en vidant force flacons, — car la tenancière du tripot donne aussi à boire, — on regarde les joueurs achever leur partie, on cause comme on fait d'ordinaire en province où les absents sont assassinés à coups de langue. Un bruit de roues dans la rue, les cris de la canaille qui s'assemble éveillent la compagnie, et Ton voit arriver, traînée par quatre bœufs et une jument poulinière, une charrette chargée de coffres, de malles, de paquets de toiles peintes. Au sommet est juchée une jeune femme en costume moitié ville moitié campagne un jeune homme^ aussi pauvre d'habit que riche de figure, marche à côté de la charrette, et un vieillard, courbé sous une basse de viole qui lui donne l'air d'une grosse tortue, complète le trio. Ce sont les comédiens de campagne, les héros du Bomnn Comique qui font leur entrée dans une de nos villes de l'Ouest.
Au xvii' siècle, les sociétés joyeuses, les confréries, la basoche, ont laissé éteindre leur verve surannée. Devant les défenses de l'Eglise, de l'Université et du Parlement,
en face des préventions sans cesse croissantes contre le théâtre, les amateurs ont fait place aux acteurs de métier, aux troupes de comédiens nomades dont nous avons vu passer les avant-coureurs à la fin du règne de Henri IV. L'ancien théâtre si étroitement mêlé à la vie de la cité^ les joueurs du crû pris indifféremment dans tous les rangs de la société, sont des mœurs d'un autre âge. Hors des collèges et des châteaux, on ne trouve plus en Poitou que des professionnels, des comédiens ambulants tels que ceux dont Scarron nous a tracé les attachantes silhouettes. Le Désir, Léandre, La Rancune, Angélique, TEtoile, La Caverne, voilà désormais les personnages dont nous allons retracer la vie errante, et, comme ils n'appartiennent pas plus à une province qu'à l'autre, notre rôle va se borner à rechercher les traces de leur passage en Poitou •
La tâche semble d'abord aisée. Chappuzeau, qui écrivait en 1673 (1) ne compte dans toute la France que douze ou quinze troupes nomades, qui parcouraient régulièrement les mêmes provinces pour éviter la concurrence. Mais le personnel était si variable, les acteurs passaient si souvent d'une troupe à l'autre, qu'on se trouve en face d'un écheveau presque impossible à démêler (2).
Le 23 février 1610, passait à Charroux une troupe de comédiens dont faisait partie Nicolas Bausse, de Paris, et sa femme Françoise Petit, de Chartres (3). Ces deux acteurs
(i) Chappuzeau. Théâtre français. Bruxelles j 1867, p. 109.
(2] Deux excellentes études ont déjà paru sur les pérégrinations des comédiens en Poitou : Fillon. Recherches sur le séjour de Molière dans rOucst de la France en 1648. Fontenay^le-Comte, 1871, in-8. — Bricauld DR Verneuil. Molière à Poitiers en 1648 et les comédiens dans cette ville de i64o à i658, pub. par A. Richard. Paris^ 1887, in-8. Nous y avons fait, comme on va le voir, de larges emprunts.
(3) On trouve en i655 à Lyon et en iGSg à Ghambéry une Françoise
jouissaient sans doute d'une certaine notoriété, car le 61s qu*ils Grent baptiser ce jour-là fut tenu sur les fonts par messire François de la Roche-Jauberl, abbé et baron de Charroux {Pièce jus ti/icalive XVI).
Le 25 mai 1614, à Fontenay-le-Comte, un comédien nommé Oédéon de La Tombe fait marché avec Mathé Rayson, maître de rhôtellerie de la Lamproye, au faubourg des Loges^ pour son entretien et celui de ses compagnons. Sa troupe se composait de dix-sept personnes, femmes, en-fants et serviteurs ; quatre chariots traînés par cinq chevaux et trois mulets lui servaient à transporter son matériel. Selon Tusage des comédiens nomades qui se recommandaient volontiers d*un personnage « d*autorité »^ il prend le litre de « comédien de Monsieur le Gouverneur de Poitou » , alors Louis GoufBer, duc de Roannez.
Par le même contrat, Oédéon de La Tombe s'entendait avec un maître charpentier, Jacob Valloyre, pour faire dresser n jouxte le fossé du faulxbourg des Loges, vis-à-vis de la planche de la venelle de La Lamproye, une chambre de planches bien et solidement faicte, chaulmée par le sus... avecques planchier sur tréteaux, jusques au quart la dicte longueur.... Et par le derrière de la dicte chambre, une aultre petite chambre de planches... avec deux portes et eschaU les plactes entrant au planchier hault de la dicte chambre »• Le prix était fait pour deux écus et demy par jour^ du I*' juin au 1*' juillet. Rayson et Valloyre se réservaient trois places à chaque représentation (Pièce justificatire Wll).
Ces détails sont précieux. Ils le seraient plus encore si
Petit, femme de Nicolas Biet, sieur de Besachamps, comédifn de la troupe do doc de Savoie. Pe ut-^(re y a-t-il quelque relation de parenté entre Ic^ deox honMOjmea. Cf. BnocuorD. Orifçines du théâtre à L}'i>n, p. 5i. Mu* Gwm. Théâtre eo Savoie, p. 375.
nous avions pu retrouver Toriginal de ce marché, qui ne nous est connu, comme la plupart des pièces publiées ou citées par Benjamin Fillon^ que par une copie moderne insérée dans les Archives historiques de Fontenay4e-Comte. Sans vouloir mettre en doute raulhenticilé de ces pièces, il est permis de regretter l'absence ou tout au moins Tinsuffisance des références qui les accompagnent.
Deux troupes de comédiens passaient à Poitiers quelques années plus tard La première, composée de « comédiens farseurs », se vit refuser l'autorisation déjouer, attendu le temps qui obligeait plutôt à prier Dieu et assister au jubilé que d'aller aux spectacles publics (5 juin 1628). La seconde, plus heureuse, avait obtenu l'autorisation du maire et avait même commencé à donner ses représentations lorsqu'elle reçut du lieutenant du présidial l'ordre de fermer son théâtre et de sortir sur-le-champ de la ville, à peine de six cents livres d'amende payables par corps. Mais le maire, jaloux des prérogatives de sa charge, assembla son conseil pour protester contre cet empiétement du pouvoir judiciaire. Les comédiens obtinrent une prolongation de huft jours (4 septembre 1629) {Pièces Jusiificatives XX et