XXI
Il nous faut laisser passer une quinzaine d'années pendant lesquelles nous ^\y^'^ ff é f ne trouvons pas trace
— -— — 1^ (\A JL^ÛVi ^® comédiens en Poitou. Mais en 1644 une troupe d'importance parcourt la province. Les registres paroissiaux de Saint-Maixent, à la date du 15 août 1644, relatent la naissance de Jeanne Valliot, fille de Jehan Valliol, comédien du roi, et de Catherine Leroy. L'enfant fut
tenue sur les fonts baptismaux par deux notables de Sainl- Maixent : Pierre de Niort, lieutenant particulier, et Jeanne Texier {Pièce justificative XXII).
Ces personnages nous sont connus. Si le père n*a pas laissé de traces dans l'histoire du théâtre^ la mère fut en son temps une célébrité de THôiel de Bourgogne. C'est « la Valiotte » de Tallemant des Réaux (1), cette belle Valliol dont les yeux disputaient « fort et ferme avec Jupiter de la puissance du foudre, et qui servit pour faire venir plus de monde à THôtel de Bourgogne que ne fera jamais Guillot Gorju, ni un bouchon bien vert du meilleur cabaret de Paris (2)'». Gougenot, dans sa Comédie des comédiens^ parue en 1633, ne manque pas de la mettre en scène, et les frères Parfait lui consacrent une courte notice :
« Mademoiselle Valliot, actrice du même théâtre (Hôtel de Bourgogne), était mère de la demoiselle Chamvallon, bonne actrice comique, retirée du théâtre le 22 mars 1722 et morte le 21 juillet 1742. La demoiselle Valliot était décédée avant 1673 (1). » De son mari, personne ne parle. Il est vrai qu'il devait tenir assez peu de place dans l'existence de la coquette comédienne .
La présence à Saint-Maixent de deux pensionnaires du Théâtre français montre qu'à cette époque les sujets de mérite n'étaient pas rares dans les troupes de campagne. Non
(i) TAtxsMAHT i>E<« RÉ AUX. llîMoriettm, t. VHi p. 171.
(3) Chantons de Gaultier Ga nouille. Paris, Jmnnel, iKÔH, p. njS.
(3) Daos sa Galerie historique du (hfiUrt /ran';aiif Xjc Maziirtrr, onlinatremeiit bien reoneiicnê, donne i Ml'^ Ghsnip%'alton les uomn dr Judith Chabot de la Rinville, femme de Jean-Bapti«ttr dr I>iHt, Mriir de tltumi». %alloo. Il faudrait donc 4up[X)srr un aroond niari«iiç«* dr la Vailiol, si crue ■ctnos était réellement sa Klle.
400 L'AiNClEN THÉÂTRE EN POITOU
seulement les futurs comédiens de T Hôtel de Bourgogne ou du Marais faisaient leur apprentissage sur le chariot de Thespis, mais encore, dans le cours de leur carrière, il leur arrivait de reprendre le chemin de la province lorsque les recettes baissaient sur les scènes parisiennes. C'est ainsi que l'on vit Molière se joindre aux comédiens de Charles Dufresne et parcourir la France en tous sens, avec ses compagnons de V Illustre Théâtre.
Depuis leur association du 3 novembre 1643, ces premiers fidèles de Molière avaient passé de tribulations en tribulations. Ils se trouvaient, en 1646, dans une situation presque désespérée, lorsque le directeur d'une troupe jouissant de quelque renom, Charles Dufresne, vint à Paris chercher des associés. Faute de mieux, V Illustre Théâtre se joignit à lui, après avoir déposé son nom fastueux. La troupe se mit en route pour demander à la province l'accueil bienveillant que Paris lui refusait.
Pendant deux ans^ ses allures ne sont pas bien définies : rien ne nous autorise à croire qu'elle vint vFsiter le Poitou, Mais le 23 avril 1648, nous la trouvons à Nantes, où « le sieur Morlierre {sic)^ l'un des comédiens de la troupe du sieur Dufresne » , demande au corps de ville l'autorisation de donner des représentations. La troupe se composait à cette époque de Molière et de Madeleine Béjart, de Joseph, Louis et Geneviève Béjart, frères et sœur de Madeleine, de Pierre Réveillon, de Berthelol dit du Parc, et de Charles Dufresne, directeur en titre. L'autorisation fut accordée, et les comédiens restèrent à Nantes environ six semaines, après quoi ils se mirent en route pour le Midi, où nous les trouvons le 13 février 1649 à Agen»
En s'éloignant de la Bretagne, une des premières étapes
de la troupe devait être Fontenay-le-Comte, où Dufresne avait retenu depuis le 19 avril le jeu de paume de Louis Benesteau, « pour vingt et un jours, qui commenceront courir le quinziesme de ce présent moisdejuing, àrayson de sept livres tournoys par jour ». Charles Dufresne avait en vue la foire de la Saint-Jean, la plus considérable de la province à cette saison, et qui durait dix jours, du 19 au 29 juin. Mais le maître paumier, malgré les arrhes reçues, refusa de livrer la salle à Tépoque convenue, alléguant un engagement avec un gentilhomme du lieu, le sieur de La Rocbe-Thévenin. L'affaire fut appelée devant le lieutenant particulier le 9 juin 1648. Le directeur eut gain de cause, mais rien ne prouve que la sentence ait reçu son exécution. (Pièce justificative XXIII) •
Il est à supposer cependant que Dufresne ne négligea pas les avantages de sa victoire. Sa troupe dut stationner à Fontenay jusque vers le milieu de juillet. Les comédiens avaient en général un itinéraire réglé. Ils s*appropriaient un petit coin de la France, et évitaient ainsi ces rencontres de deux troupes dont parle Chappuzeau, « chacune faisant sa eahale, s*opinifttrant à représenter et une ville divisée comme Uranie et Job ». Dans nos provinces de TOuest, les comédiens allaient de Nantes à Fontenay^ de Fontenay à La Rochelle^ Saintes et Angoulème, ou remontaient de Fontenay à Niort, Poitiers, Tours et Blois, selon qu'ils se dirigeaient vers la Guyenne ou les bords de la Loire.
C'est ce dernier itinéraire qu'aurait choisi Charles Du* fresne, si la mention des registres de la paroisse Saint- Cybard de Poitiers, relevée par Bricault de Verneuil, concerne une personne de sa troupe. Le 1*' novembre 1648, trois mois après le passage présumé de nos comédiens à
Fontenay, élait inhuttiée dans lé service de cette paroisse une demoiselle « Du Fresne, comédienne », décédée le même jour. Quelle était cette comédienne ? Une sœur ou plus probablement une première femme du directeur de la troupe * Le laconisme de l'aclede sépulture ne permet pas de le décider. Mais la similitude des noms et la concordance des dates sont de fortes présomptions en faveur du séjour de Dufresne à Poitiers au commencement de Thiver 1648-1649. Rien ne s'opposerait dès lors à ce que le grand comique fût venu se faire applaudir par les Poitevins à cette date-là, avec ses compagnons habituels {Pièce justificative XXIV). Ce qui est tout à fait certain, c'est que Molière chercha à jouer à Poitiers l'hiver suivant. Le 8 novembre 1649, le maire communiquait à son conseil' une lettre où a le sieur Morlière, comédien », demandait à « venir en ville avecq ses compagnons pour y passer ung couple de mois » {Pièce Justificative XXV). Malheureusement cette lettre si précieuse ne s'est jamais retrouvée. Sa rédaction eût peutêtre rappelé le séjour précédent de la troupe, ses succès et la bonne conduite des acteurs. Mais la perte de ce document inestimable nous interdit toute supposition sur son contenu. C'est à notre avis faire preuve d'imagination que de chercher dans le simple envoi d'une lettre au maire de Poitiers la preuve d'un séjour antérieur du grand comique. « En formulant semblable demande, fait remarquer M. Monval, Molière connaissait déjà Poitiers et ses ressources, et il y avait évidemment réussi. Il se rappelait les succès qu'il y avait obtenus, les applaudissements qu'il y avait recueillis, et surtout aussi^ il faut bien le dire, les fructueuses recettes qui en avaient été la conséquence (1). »
(i) Lk MoLiiRisTB, t. Vil, p. Soi»
N'en déplaise à Térudit archiviste de In Comédie française, je ne lis rien d*aussi concluant. Jadis, comme de nos jours, comédiens, bateleurs ou charlatans, — c'était alors tout un, — savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur les ressources de la moindre ville. En traçant leur itinéraire, ils pouvaient fixer h l'avance la durée de leur séjour en chaque endroit. Telle ville devait soutenir le spectacle un mois, telle autre deux ; on ne séjournerait que huit jours dans une troisième. C'est d'après ces indications, acquises par l'expérience commune et transmises d'une troupe à rautre,que les directeurs arrêtaient à l'avance la location de la salle, le logement des comédiens,et demandaient aux autorités locales un permis de séjour plus ou moins prolongé.
Je le répète. Un premier passage de Molière h Poitiers est possible, sinon probable, \fais la lettre du 9 novembre 1619 ne prouve absolument rien en faveur de cette con» jocture. Molière, ou tout au moins Dufresne, en aurait écrit une toute semblable lors môme qu'il aurait dû venir & Poitiers pour la première fois. F'aute d'une telle précaution, il eiU risqué, dès son arrivée en ville, de se voir refuser Taulorisalion déjouer. Le résultat de sa requête de 16(9 en est une preuve :
« A esté arresté que monsieur le Maire verra avec(| monsieur le lieutenant-général pour empescher que les dits comédiens viennent en ville attendu les misères du temps et cherté des bleds. »
Tn an plus tard, au mois de novembre 16o0, une autre troupe de comédiens, plus favorisée, donnait des représt'ntalions à Poitiers. Elle se recommandait d'une « personne d'autorité ». Mais, malgré ce haut palrunage, ulio ne put
obtenir de jouer le premier dimanche de TA vent {Pièces Justificatives XXVI et XXVII). C'est sans doute la même troupe qui rouvrit son théâtre le lendemain de Noël et se plaignit au corps de ville de ne pouvoir acquitter le droit des pauvres. « L'auditoire n'était guère composé que d'écoliers qui ne payaient pas (ou du moins jouissaient d*une notable réduction sur le prix des places), les recettes étaient modestes, elles ne couvraient pas les frais du théâtre... » Le corps de ville ne s'arrêta pas à de si bonnes raisons, et décida que les comédiens seraient contraints de payer par saisie-arrêt sur leurs meubles et bagages {Pièces Justificatives XXVIII et XXIX).
Comme on le voit^ ce n'est plus l'Eglise qui moleste les comédiens. Mais, en passant de l'autorité ecclésiastique au pouvoir civil, leur sort n'a rien gagné.
Un rapprochement assez curieux pourrait même être fait entre le droit des pauvres, tel qu'il nous apparaît à son origine, etcertaines aumônes commandées parle clergé, comme me la taxe des bouchers qui obtenaient de garder boutique ouverte pendant le carême • Ces sommes versées à l'aumônerie, à l'hôtel-dieu, à l'hôpital général, qu'elles vinssent ou non des comédiens, apparaissent avec un caractère commun et nettement marqué de rachat, de pénitence pour une infraction aux lois de l'Église. En exigeant des comédiens une amende de ce genre, les autorités laïques semblent se faire les exécuteurs des sentences ecclésiastiques. Plus tard, lorsque la mise hors la loi des gens de théâtre n'existera plus qu'à Tétat de souvenir, le droit des pauvres subsistera ; la faute originelle des ancêtres continuera à peser sur les malheureux directeurs. Ils paient encore aujourd'hui pour un péché qui n'en est plus un; même aux yeux de
TEglise» et restent les seuls commerçants frappés par la loi d*une taxe de bienfaisance.
Celle que le corps de ville de Poitiers exigeait des comédiens au xvii' siècle était exorbitante : vingt livres par semaine ! Si Ton songe au prix minime des places, à Texiguité de la salle, à Tabstention de la belle sociélé qui ne s*aventurait guère dans des tripots où les écoliers, les militaires, les petits bourgeois, les gens du peuple et les femmes de condition équivoque formaient un auditoire bruyant et peu recommandable, on se demande comment les malheureux comédiens pouvaient payer un impôt si formidable. Pour comble de rigueur,la taxe était établie à la semaine, sans tenir compte des représentations que les défenses de TEglise ou le caprice des autorités supprimaient tantôt un jour, tantôt Tautre. Il fallut d'ailleurs la réduire bientôt à dix livres : mais le corps de ville en rendit responsables les maîtres du jeu de paume où avait lieu le spectacle {Pièces justificatives XXVI à XXXII).
Le droit Gnit par se borner, d*un commun accord, au produit d*une des meilleures pièces du répertoire {Pièces fustificatives XLIV et XLV).
Au printemps de 1651, le 24 avril, une nouvelle troupe se fait agréer par le corps de ville, et vient s*installer au jeu de paume des Flageolles. Sa présence est attestée par Tacte de baptême d*un fils de Nicolas Le Hoy, sieur de La Marre,etde Simonne de La Cliappe, sa femme, le 27 avril 1651. Au registre ont signé François de La Motte et Françoise Mesniev {PiéW jiistificatire XXXIIT/.
Ces personnages sont peu connus. Nous savons seulement que Nicolas Le Hoy était Parisien, de la paroisse Je Suint-Sauveur. Sa femme, qui ruccumpa^Miuit à Poitiers au
lOiî L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
mois d*avriI^1651, était née|à la Souterraine, dans la Creuse,vers 1614. Elle appartenait à unefamille de comédiens dont le chef,MicheIde La Chappe, semble avoir eu plusieurs filles: Simonne, mariée à Nicolas Le Roy; Jeanne, épouse de Zacharie Jacob dit Montfleury, comédien de l'Hôtel de Bourgogne dont Molière a raillé Tembonpoint et le mauvais débit dans V Impromptu de Versailles ; Anne, qui épousa, le 1" février 1645, à Lyon, Jean-Jacques Hautefeuille, aussi comédien; Victoire, première femme de Charles de La Haye,sieur de Romainville. Simonne de la Chappe mourut subitement pendant un séjour de la troupe à Fontenayle-Comte, le 4 octobre 1666. Elle suivait encore son mari dans ses tournées, mais elle ne montait plus sur les planches depuis quelques années (1).
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Quant à François de La Motte, qui sert de parrain à leur fils à Poitiers, je crois qu'il ne faut pas s'arrêter à l'apparence nobiliaire de son nom. C'était très probablement un comédien, peut-être même le directeur de la troupe dont faisaient partie Le Roy et sa' femme. Le 22 juin 1653 un
(i) FiLLON. Recherches sur le séjour de Molière, p. 23.
personnage de ce nom se trouve de passage à Nantes, et obtient du corps de ville Tautorisalion d'ouvrir son thédlre : « I^ermission accordée au sieur de La iNfolte à la charge de ne prendre que dix sols parpersonne,el que mardy prochain ils représenteront la comédye de Judicque^ que le bureau a choysie pour les pauvres. » S'il s'agit du même individu, la troupe de Nicolas Le Royaurait parcouru encore en 1653 la région de l'Ouest (i).
Les représentations du jeu de paume des Flageolles étaient souvent troublées par les rixes et les querelles de l'auditoire. Dans cette salle exiguë, mal éclairée comme ses pareilles, où s'entassaient, debout et serrés les uns contre les autres, écoliers, militaires, garçons de boutique, clercs du palais et filles' de condition, — les honnêtes Femmes n'avaient garde de s'y risquer, — le moindre incident provoquait une dispute, et les épées étaient promptes à sortir du fourreau. De police, aucune. Les comédiens rétablissaient Tordre quand ils pouvaient. Le 22 mai 1051, après une représentation plus orageuse que les autres, le corps de ville avertit Le Roy et ses compagnons « de ne laisser entrer dans le jeu de paume où ilz ont leur théâtre aulcuns escoliers avecq leurs espées et autres armes, pour empeschéries querelles et désordres que l'on y faict d'ordinaire, et, où on voudrait les contraindre, en donneront incontinent advis». Le bon billet qu'ils avaient là! (Pitre jusli/iratira XXXII).
Le 31 octobre 1651 la cour arriva à Poitiers pour ohi^tTver les mécontents de Guyenne : elle y demeura jusqu'au
(i) DcATRAMiiKS. I^ Thciklro A Nanles./*«#r/*, i8*V^, p, ?^. - - Kr.uM;«»iH«» WcMiier p(»urrail hi^ii «^Ire aussi uiir rornodiciiru* «Ir t.i lr«Mi|N«. On ho ilrnuoife si 9tm nom oe «loit |ni« sVorin; .M<*^li<»r,(*l si rM«* nr «M*r.nl |».«h dr U fiuDilleda Malhîas Me^lier, premier nuri de Nicole (îa^Not.
108 L'ANCIEM théâtre en POITOU
3 février 1652. Tout l'hiver, Poitiers fut en fête. M. Edouard Fournier, présumant très justement que la comédie fut au nombre des distractions royales, en conclut un peu légèrement à la présence de Molière. Précisant davantage, il va jusqu'à montrer l'illustre comique prêtant son concours aux fêtes données en l'honneur du cardinal Mazarin à son retour d'exil (1). Bricauld de Verneuil a fait justice de cette assertion (2) que M. Fournier n'appuie d'aucune preuve. Mais tout en écartant la présence de Molière, qui devait à ce moment se trouver à Carcassonne (3), Bricauld de Verneuil ne rejette pas l'hypothèse de représentations dramatiques données Poitiers par d'autres comédiens. Malheureusement, l'important document qu'il apporte à l'appui de sa démonstration est postérieur de plus de cinq mois au départ de la cour : il est impossible d'en tirer d'utiles conclusions.
Nos recherches personnelles ont été plus heureuses, et le passage que nous allons citer ne laisse subsister aucun doute sur la présence d'une troupe ;de comédiens à Poitiers pendant l'hiver 1651-1652. Il est tiré des Mémoires de M"' de Montpensier.
Après son départ de Paris qui suivit la paix delà Fronde, à lu fin d'octobre 1652, Gaston d'Orléans chercha à adoucir les ennuis de son exil en se donnant le plaisir de la comédie. Mademoiselle trouva des comédiens installés à Orléans quand elle y vint visiter son père : « Je n'y restai qu'un jour, dit-elle, j'y trouvai des comédiens : c'était une très bonne troupe qui avait été toul V hiver de devant à Polit) Fournier. Le Roman de Molière, p. 54, (2) Archives historiques du Poitou, t. XV, p. i63, noie. (3; Le Moliâriste, no 66, p. 174.
L'ANCIEN THÉÂTRE EN PUITOU lt9
tierjf avec lacour^ et t'avail suivie h Saumur. KIte avait eu beaucoup d'approbation de toute la cour. Je les fit jouer un soir à mon logis où son Altesse royale vint (1). »
Voilà désormais un point acquis. Une troupe, dont les Mémoires ne nomment malheureusement aucun acteur, passa rhivcr 1651-1652 à Poitiers. Elle comptait de très bons artistes qui obtinrent un succès mérité, et quittèrent Poitiers pour Saumur en février 1652. Que devinrent-ils jusqu'à Tautomne suivant où Mademoiselle les rencontra à Orléans? Quelles furent les étapes de leur carrière ambu* lante? Sans doute^ celles de la cour qui remontait les bords de la Loire en se rapprochant peu à peu de Paris. Ils séjournèrent à Saumur, Tours, Blois, Orléans^ pendant les cinq premiers mois de 1652. Quand l'armée du roi et celle de la Fronde eurent transporté le théâtre de la guerre sous les murs de Paris, il est à croire qu*ils revinrent sur leurs pas, et cherchèrent en Anjou, en Touraine ou en Poitou une atmosphère à Tabri des fusillades et des coups de canon.
Rien ne s*oppose donc, tandis qu*on se battait sous les murs de Paris le 4 juillet, à ce que nos comédiens aient rouvert leur thé&tre à Poitiers où leurs succès de Thiver passé leur promettaient une fructueuse recette. Dans tous les cas la troupe qui jouait à cette dule-là au jeu de paume des Flageolles était composé de sujets de méritCi dignes en tous points de Tapprobation de M"* de Monlponsier.
Le 5 juillet 1652 mourait à Poitiers, à Thùlel de TEcu, up comédien que Tacle de sépulture appelle M. de Saint- Maurice. Il m une Gn chrétienne et ses obsèques eurent lieu le lendemain en Téglise Sainte-Opportune PUre justifiai-
(i) MoirrrtiiftiBii iM'i^ Jr). Mémoire ii, i7V*>t io-i3, t. ll« p. 381.
llb L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
iive XXXIV). Le défunt, sur le compte duquel Bricauld de Verneuii n'avait trouvé aucun renseignement, se nommait en réalité Nicolas de Lécole, sieur de Saint-Maurice. Il laissait une jeune femme, Marie Claveau, épousée, ou plus probablement enlevée à un passage de la troupe en Bas- Poitou, car elle appartenait à une honorable famille de Sainte-Hermine (Vendée).
« Un roman d'amour, qui finit assez mal, la conduisit au théâtre, )>'dit, je ne sais sur quelles preuves, Emile Gaboriau dans ses Comédiennes adorées (1). Le chapitre qui se déroulait à Poitiers n'était pas, en effet, des plus joyeux, car la jeune comédienne restait veuve et sans ressources avec une petite fille de quatre ans nommée Marie (2). Mais le dénouement fut plus gai et conforme en tous points aux usages du théâtre où le notaire et le curé arrivent au dernier acte.
Le 29 juillet suivant, moins d'un mois après la mort du sieur de Saint-Maurice, sa veuve se remariait à Saint-Cybard de Poitiers avec un autre comédien Philbert Gassot, dit Du Croisy, et les deux époux, désormais inséparables, juraient de se prêter mutuel appui dans ce long voyage à travers la France qui devait se terminer pour eux, en 1659, par leur entrée dans la troupe de Molière. C'était, on en
(i) Gaboriau. Les Comédiennes adorées, p. 3o8.
(2) Cette première fille de Marie Claveau eut une existence assez mouvementée. Elle avait environ dix-huit ans lorsqu'elle fit connaissance à Chennevières,où Du Croisy avait une maison, du fils du bailli de Gonflans, Robert Pioger. Les parents ayant refusé leur consentement au mariage, le jeune homme suivit Marie de Lécole à Paris,et, un beau malin, profitant de rentrée d*un paysan de Chenneviéres dans la maison de Du Croisy, rue Fromenteau, il enleva celle qu'il aimait. Colère de Du Croisy, qui obtint, le 12 janvier 1666, le mandat d'amener où sont puisés ces curieux défaits. (Archives nationales, Y. i3866), — Publié : Campai\don. Nouvelles pièces sur Molière, 187G, in-12, p. i8/^.
conviendra, la plus belle situation que pouvaient rî^ver des comédiens de campagne (1).
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Leur acte de mariage est précieux à consulter. Il nous donne de curieuses indications sur ce Du Croisy que Molière tenait en si haute estime qu*il ne craignit pas de lui confier le rôle de Tartufe. Le gentilhomme de la Be<iuce que nous montraient ses biographes devient tout uniment Philbert Gassot, Gis de Teu Jehan Gassot, natif de Paris, et de damoiselle Barbe Blancbarler. Nous trouvons parmi les témoins Nicolas Lion, sieur de Beaupré, mari de Madeleine Le* moine, sur lequel Jal cherchait en vain à se renseigner, et
•'t) Pendant Thîvfr ir>r>f(* 1(157, on trouve à Nnnirs la iroiipr dit \\^\\t du t^roitie («iVJ. Mali^r l*orthoifraphe iléfiM*liirti«*c du rr^^intrc. rrdiei* ^aws dtHitc par le ni^tne Hcritie qui écrivait M'>rli«'*rr |i*Mir Molirrr, j<* rrmH i|tt*il i*a|p^ ^^ Pbill»crt Ga^Mit. — l>rNtnAN<.iH.l^ Ihr.'iirr « Nanlr^, p ti).
qui pourrait bien être le père ou tout au moins le parent de la jolie mademoiselle Beaupré, de la troupe de Molière (1); Victorin Guérin, dont le nom rappelle à la fois Robert Guérin dit Gros-Guillaume, etCharles Guérin, père d'Isaac Guérin, sieur d'Étriché, qui épousa la veuve de Molière; Henri Piler (ou plutôt Pitel), sieur de Longchampt, et Charlotte Legrand, sa femme, comédien de M. le Prince et du roi d'Angleterre, et sur ses vieux jours receveur des billets à la Comédie française.
 la cérémonie assistaient Guillaume Courtin, propriétaire du jeu de paume des Flageolles, et Henri Faconnet, secrétaire du duc de Roannez, gouverneur du Poitou, preuve de la haute protection accordée à la troupe par ce puissant personnage [Pièce Justificative XXXV).
Sont-ce bien là les comédiens qui avaient joué à Poitiers rhi ver précédent, et que Mademoiselle rencontra plus tarda Orléans ? A notre avis, la chose est probable. Une troupe qui comptaitau nombre de ses comédiens Du Croisy,Piteide Longchampt et Beaupré méritait bien les applaudissements de la cour et l'approbation de Mademoiselle. Huit ans plus tard ce même Pitel de Longchampt se trouvante Saint-Jeande-Luz lors du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, fit baptiser un fils, qui fut tenu sur les fonts par Monsieur et par Mademoiselle. Ne pourrait-on voir dans cette faveur toute particulière un souvenir d'une rencontre antérieure où
(i) M. Dbstranges (le Théâtre à Nantes, p. 27) a relevé le passage d*un sieur Baupré, qui pourrait bien être notre personnage. « Du 25 avril i65i . Est venu au bureau le sieur Baupré, comédien de la troupe Desfontaines. De Tadvis commun du bureau, permission accordée. U leur a été taxé à savoir : pour les pièces nouvelles qui n*ont jamais été représentées en cette ville quinze sols tournois par personne et dix sols pour les pièces qui ont cy-devant été jouées.»
ees illustres protecteurs avaient pu apprécier le talent, et sans doute aussi les bonnes manières de notre comédien ? Le 29 septembre 1654, c'est la troupe parisienne du Marais dont nous trouvons les traces en Poitou. Les registres de la paroisse de Notre-Dame de Fontenay-le-Comte ont conservé Pacte de baptême d'un fils de Claude Jannequin et de Magdeleine Desurlis qui faisaient partie de cette troupe. Cette curieuse pièce porte les noms de plusieurs comédiens connus : Catherine Desurlis, qui hppweûnikV Illustre théâtre avant d'entrer dans la troupe du Marais; Claude Jannequin,
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son beau-frère, dont un autre enfant baptisé à Auteuil le 21 mars 1671 eut Molière pour parrain; François de La Court, marié en 1643 à Madeleine Dufresne, sœur de Charles Dufresne; Jean Leseu» dit Beauchesne, mentionné dans un document publié par Eudore Soulié ; Not*l Breton, sieur de Hauteroche, comédien renommé et auteur d'un grand
114 L'ANCIEN THÉÂTRE EN POltOD
nombre de pièces dont quelques-unes sont restées au répertoire; enfin François Serdin,que Fillon n'a pas identifié (1), mais qui est certainement le François Sardin,' époux de Catherine Bourgeois, dont une fille a pour marraine, à Rouen, M"' de Champmeslé, le 22 février 1666 {Pièce justificative XXXVI).
On peut ajouter à ces personnages un comédien originaire deFontenay-le-Gomte,Pierre-Regnault-Petit-Jan, dit La Roque, dont la signature ne figure pas au registre, mais qui faisait partie de la troupe du Marais^ et ne pouvait manquer d'accompagner ses camarades dans sa ville natale (2).
En 1656 et en 1657 nous relevons la présence à Poitiers de deux troupes de comédiens. Les premiers étaient installés depuis longtemps déjà^ lorsque le maire fut chargé de leur réclamer deux pistoles pour les pauvres ; les autres s'y trouvaient le 2 juillet 1657, et faisaient probablement assez mal leurs affaires puisque le maire fut laissé libre de débattre avec eux la somme qu'ils devaient payer,moitié pour l'hôteldieu, moitié pour les pauvres renfermés. Parmi les acteurs de cette dernière troupe nous retrouvons Claude Jannequin (3)
(i) Fillon. Recherches Ror le séjoul* de Molière, p. 17.
(2) La Roque se trouvait à Nantes le 7 mai i654: « Permission aux sieurs Laroque et Villabé, à condition de ne prendre que quinze sols pour chacune pièce, fors les deux pièces nouvelles qu'ils ont, où il y a des machines, desquelles ils prendront davantage. » — DfiSTRANGES.Le Théâtre à Nantes,p. 28.
(3) Nous avons reproduit les deux signatures de Jannequin. Elles sont
et Mngdeleine Desurlis qui font baptiser une fille, Marie, à Sainl-Cybard, le 16 juillet 1657 (Pièces justificatives XXXVII, XXXVIII et XXXIX).
Le 18 janvier 1666 une troupe de « comédiens du Roy m demande qu'il leur soit permis de représenter à Poitiers « quantité de comédies et autres pièces de théâtre qu'ils ont pour la satisfTaction du public » . L'autorisation leur est accordée, à charge de verser le produit de la première représentation aux pauvres de la grande aumônerie {Pièce justificativeXLU).
Quels étaient ces nouveaux arrivants qui prenaient le titre de comédiens du roi ? Il est permis d'hésiter. Beaucoup de troupes de campagne s'intitulaient, sans aucundroit, comédiens du roi. Il suitisait que le directeur ou quelquesuns des associés aient appartenu à l'Hôtel de Bourgogne ou au théâtre du Marais, pour que toute la troupe décorée du titre de troupe royale.
Deux troupes de comédiensdu roi parcouraient la France aux environs de la date qui nous intéresse. Peut-être môme n'y eut-il qu*une seule troupe de ce nom, dont le directeur et le personnel changèrent à plusieurs reprises. Les premiers comédiens du roi avaient à leur tête Hugues Poillebois, sieur de Kichemont. Ils Grent de fréquentes apparitions dans l'Ouest de France, et leur directeur se présenta devant le corps de ville de Nantes le 25 mars 1660, le 25 avril 1665, le 3 juillet 1667. Très nomades, ils exploitaient Uinlut rOuest, lanlùl TKst de la France : leur présence est constatée deux Tois /i Dijon, de 1662 h 166t. Ils y retournèrent encore en 1670.
ïtten de U même main, mnliçré la diffrmire tlr% |»ara)»hrn. Sur te reiçi^tre de KfNitriuiy U plarr manquaiC |M)iir le lri«iiii|ilMnt paraphe «pii »'cUle ««ur celui de Puitier».
ilO L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
L'autre troupe de comédiens du roi était celle que Nicolas Le Roy, sieur de La Marre, avait formée le 5 avril 1664 avec « divers comédiens et comédiennes du Roy pour représenter la comédie à la campagne et partout ailleurs où ils se trouveroient pendant une année qui finiroit le jour des Cendres 1665 (1) ». Nicolas Le Roy y figurait avec ses deux filles Anne et Claire, mariée à André Trochon, qui faisait aussi partie du voyage. Les autres associés étaient Jean de Hilleret, sieur de Boncourt, et Marie Biet, sa femme; Pierre-Paul Billet, sieur de Solaire; Jacques de Saint- Bazille, dit Des Essars ; Ange Francœur, sieur de Belleroche, qui s'engageait à la fois à jouer les rôles comiques, et à travailler aux décorations des pièces « pour les peintures qu'il conviendrait de faire » .
Le traité, passé pour l'année théâtrale 1664-1665, fut certainement suivi d'exécution, puisque^ dès le 25 mai suivant, la troupe était à Nantes où le sieur de Boncourt se présentait au corps de ville pour obtenir l'autorisation d'usage (2). Le contrat fut sans doute renouvelé l'année suivante, avec quelques modifications dans le personnel de la troupe, et Nicolas Le Roy, qui avait déjà fait au moins un séjour à Poitiers en 1651, n'eut garde d'oublier la capitale du Poitou.
Son passage dans la province est attesté par les registres paroissiaux de Fontenay-le-Comte, qui relatent, le 4 o^obre 1666, la mort de sa femme Simonne de La Chappe, décédée subitement à l'âge de cinquante-deux ans • Elle vivait chrétiennement, et ne montait plus sur le théâtre depuis plusieurs années {Pièce jmtificative XLIII).
(i) SouLiA (Eud.). Recherches sur Molière et sa famille, p. 6 1, 211, 212. (2) Dest!\angbs« Le Théâtre à Nantes, p. 3o.
Le 28 janvier 1 670 et le 14 décembre 1671 , des troupes de comédiens, sur lesquelles nous n*avons aucun renseignement, obtiennent Tautorisation de donner des représentations à Poitiers, à la charge de ne rien dire ni faire sur le théâtre contre Thonnêtelé publique, et de donner au profit des pauvres une de leurs meilleures pièces {Pièces Justificatives XLIV et XLV).
En 1670, une troupe de comédiens espagnols traverse le Poitou. Ils étaient venus à Paris en 1660 après le mariage de Louis XIV. Las de lutter contre la mauvaise fortune et rindifférence d'un public étranger à leur langue, ils repassèrent les monts au mois d'août 1670. Le passeport, délivré aux trois principaux sujets de la troupe : Marc Garcez, Auguste Manuel^ La Bezon et la veufve {sic)^ porte cette mention spéciale : « pour sortir du royaume par la province du Poictou (1). »
Nos renseignements sur les troupes de passage en Poitou s'arrêtent là. Nous nous garderons bien, comme l'ont fait certains auteurs, de conclure à l'absence de comédiens pour les années où nous n'avons trouvé aucune trace de leur séjour. Une étude d'ensemble ne sera possible que lorsque, dans chaque ville, les registres paroissiaux, les minutes de notaires, les délibérations communales auront été dépouillés. C'est à peine si le travail est entamé (2).
En attendant, je crois utile, pour guider dans une certaine mesure les recherches à venir, de citer quelques trou-
(i) Jal. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire. Pari$j 187a, art. Comédiens espagnols.
(2) M. Angélj, archiviste-adjoint du département de la Vienne, qui, a pris la peine,à mon intention, de continuer le travail de Bricauld de Verneuil, a dépouillé ^5 registres du corps de ville de Poitiers [du i4 juillet 1687 au 10 juillet 1690. Du 10 juillet 1690 au 2 janvier 17 13 les registres manquent.
pes qui parcoururent la région de TOuest dans la seconde moitié du xyh** siècle, et dont la présence est attestée à Nantes par les registres de délibérations du corps de ville. A coup sûr un grand nombre d'entre elles passèrent à Poitiers, à l'aller ou au retour de leur voyage en Bretagne. M. Destranges, qui a dépouillé avec beaucoup de dévouement les registres du corps de ville, n'a pas identifié les comédiens dont il a relevé les noms. Il s'en trouve de très importants pour l'histoire du théâtre.
C'est ainsi que le 25 avril 1664 on voit apparaître le celëbre Filandre et les comédiens de M. le Prince. Jean Monchaingre, dit Filandre, jouissait d'une grande réputation dans toute la France. Les comédiens du prince de Condé, qu'il dirigeait,pomptaient parmi les meilleures troupes de campagne au xvii* siècle. On sait que Scarron y a puisé les types immortels de son Roman comique.Ln, troupe comprenait sans doute, dès son passage à Nantes, plusieurs des signataires du contrat de société du 31 octobre 1665 : Filandre et sa femme Angélique Desmarest ; Antoine Lefèvre ; Henri Pitel, sieur de Longchampt ; Charlotte Legrand, sa femme ; Marc-Antoine de Houy-Derval, sieur de Rozanges; Michel Durieu; Anne Pitel, sa femme.
Plus tard, la troupe passa sous la direction du sieur de Chasteauneuf, et revint ;à Nantes avec ce personnage le 27 avril 1680. J'ignore si ce comédien, sur lequel les renseignements sont assez contradictoires, peut être identifié avec Pierre de Chasteauneuf, qui s'était présenté devant les magistrats de la même ville avec Nicolas Besnard, le 20 avril 1666.
Les comédiens de son Altesse royale, c'est-à-dire la troupe entretenue par le duc de Savoie, font leur apparition
le 3 août 1680 saus la direction du sieur de La Garde. La troupe n'en était pas à son premier voyage, si le sieur Desfontaines, gratifié de l'autorisation du corps de ville le 16 août 1650 et le 27 avril 1651, est le même que Louis Desfontaines, qui faisait déjà partie, au mois de décembre 1650, à Lyon, des comédiens de son Altesse royale.
Les comédiens royaux de Chambord obtiennent l'autorisation déjouer en 1682 et le 12 avril 1685 « à condition de ne représenter aulcunes pièces pendant le service divin, ni qu'elles soient deshonnestes ou contre la religion catholique ».
En 1684, c'est le tour de la troupe lyonnaise, c'est-à-dire de la troupe que le duc de Villeroy, gouverneur dp I^yon, avait pris sous sa protection.
En6n le 29 juillet 1686, le 2 mars 1687, le 25 janvier 1688, viennent jouer les comédiens de la seule troupe de Madame la Daupbine. C'était également une troupe en renom. Elle apparaît à Dijon le 10 -juin 1681, et y retourne après une tournée dans le Midi en 1690. Son directeur, que les registres du corps de ville de Nantes nomment tantôt Toubel de Raselis, tantôt simplement le sieur Toubel, rappelle à la foi Romain Toubel, prête-nom de Madeleine Béjart dans un acte du 10 août 1671, et Barthélémy Gourlin, sieur de Roselis, qui entra dans la troupe du roi en 1688 (1).
(i) Outre ces troupes connues^ et celles de La Roque,Du Croisy, deRichemont, de Boncourt dont nous avons déjà parlé à propos de leur séjour à Poitiers, on relève aussi à Nantes quelques noms de comédiens qu'il est difficile de rattacher A une troupe spéciale*
De ce nombre est le sieur Dupré, qui séjourne du 26 août au 27 septembre
1649 ' ^^ sieur Cadet, cité à la date du i6 mai i653 : le sieur DuCormier^
qui passe en i656 et iCSy, et n'est sans doute autre que Léonard Cormier,
marié à Rouen le 20 juillet i665 avec Magdeleine Sisset ; enfin le sieur de
. Villenasve, dont je n'ai trouvé le nom nulle part.
QuanI au sieur de La Cousture, qui donne des représentations ^n 1657,
ÂrrêtODs-nous.Les documents trop rares que nous avons commentés suffisent à donner une idée de la fréquence des représentations théâtrales dans l'Ouest de la France au xvn' siècle. Attendons de nouvelles découvertes pour compléter ce chapitre d'un si haut intérêt, et^ avant de quitter le siècle de Louis XIV^ disons quelques mots de la comédie de société qui faisait les délices de plusieurs demeures seigneuriales du Poitou.
Au château de Thouars, récemment réédifié par Marie de La Tour, on jouait la comédie. L'inventaire dressé le 8 novembre 1672, peu de temps après la mort de la duchesse, ne laisse aucun doute à ce sujet : « Dans le garde-meubles, un paquet contenant quatre dominos, quatre collerettes, quatre pantalons et autres morceaux de linge de tragédie; deux camisoles brodées de velours ciselé et de soie verte, servant à la décoration des théâtres ; sept masques en carton noir, deux morceaux de décoration de théâtre (1). »
H • Imbert a publié le prologue d'une comédie jouée au château dans les premières années du xvii* siècle. Pas plus que lui nous ne connaissons l'auteur de cette curieuse page, et nous n'oserions affirmer qu'elle soit inédite ; il est cependant probable qu'elle fut composée pour accompagner une pièce de circonstance. Les allusions aux affaires du temps^
il s'agit éTidemment da comédien de ce nom qui s'associa le 5 avril i664 avec Nicolas Ozou, sieur de La Plesse^ pour former une troupe de campagne.
Je ne sais rien du sieur Bonneuil, qui se présente à Nantes le a avril 1693, mais Scipion Clavel, qui vient avec sa troupe le 5 mai 1696, pourrait bien être le père d'Elisabeth Clavel, qui débuta à la Comédie française, le 20 mars 1698.
Enfin, le 28 mars 1697, le i4 avril 1698 et le 18 septembre de la même année, passe la troupe du sieur Le Riche, dont le nom rappelle F. Le Riche, un des comédiens d*Âbraham Mitalla, à Lyon eo i644*
(1) laàiBRT. Histoire de Thouars. Niort ^ ^^19» i°-8, p. a8i.
le compliment au duc, le style de Tauteur qui se met en scène pour réclamer Tindulgence de son noble auditoire, seraient des preuves suflisantes, si nous n'en avions pas de plus certaines encore dans Torigine même du document. Si la pièce n'eût pas été composée en Thonneur du duc, aurait-on jamais songé à l'insérer in-extenso dans un registre de correspondance des seigneurs de Thouars ?
Messieurs, comme uo siècle ne se passe point sans que mêmes humeurs et desseins ne produisent de pareils évèoemeots, aussy celte histoire que nous vous devons maintenant représenter, advenue dans la Grèce il y a plusieurs siècles, est du tout semblable à ce qui s*est passé parmy nous depuis peu d'années, et, comme la langue, les lieux et les personnes sont incognucus, aussi, nous avons creu que les noms des acteurs devaient estre plustôt déguisés que véritables, pourveu qu exentant les hommes de honte, nous conservions la vérité et Tutilité de l'histoire; c*est pour quoy nous nous y empioyerons avec d'autant plus de seing que vous donnerez d*attenlioo i nos discours; nous requérons très humblement celle de Mon* seigneur puisque ça esté notre but principalement de le divertir et satisfaire» sachant que rien ne luy peut plaire qui puisse justement desplaire ; il est donc besoin , Messieurs, pour satisfaire à vostre désir et au nostre.que cognoissiés les acteurs a vantque commencer, affiu que vous les recognoissiés en récitant.
— Venés vous faire voir à la compagnie.
— Yoyés leur gràoe et comme ils marchent doucement.
— Mettés-vous à costé l'un de l'autre.
— Le premier est Nicomaco, vieillart plein d'amour; l'autre est Cléandre, son fils et sou rival ; le troisième s'appelle Palamède, ami de Qéandre; ces deux qui suivent, l'un est Pirrus, serviteur. Tautre est Eustache» facteur,cliacun desquels voudrait estro œary de la maistresse de son maisire ; cette dame qui vient est Sofroiiie, femme Nicomaco; celle d'aprrs est lK>rie,sa s«*rvante; des deux qui restent l'une est Damone, Taulre est Sostraie,sa maistresse.il y a une autre |>ersonne qui ne faisant qu'arriver ne se montr(*ni pas.
— Je crois qu'il suTtit et que vous les a\cs assex veu^. — Loi compagnie vous licentie, retirés vous.
— Celle qui est recherchée du père et du fib et dos serviteurs,
It22 L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU
s'appelle Litia. N'espérés pas qu'elle paraisse maintenant, pour ce que Sofronie qui Ta eslevée ne veut par konncsteté qu'elle sorte.
Celuy qui est l'auteur de cette comédie est un homme de bonnes mœurs qui bien qu'il Testime du tout exempte de chose dcshonneste, si quelqu'un toutefois avoit (contraire opinion, il s^excuseen cette sorte. La comédie a esté in vantée pour servir ou pour plaire. Il sert à qui que ce soit et surtout aux jeunes gens, de cognoistre l'avarice d'un vieillart, la fureur d'un amoureux, la tromperie d'un serviteur,lamisèred'unpauvre,rambitiond'unriche,Iesattrailsd'une p...etle peudefoyde la pluspart des hommes. De tels sujets les histoires sont pleines et ce peuvent représenter avec honnesteté ; mais les paroles graves n'estant propres à faire rire, il faut par nécessité recourir aux sottes, médisantes pu amoureuses. Ne voulant donc point vous faire ouïr des médisances, ny vous faire voir des personnes ridicules et désirant toutes fois de vous plaire, il faut nécessairement faire paroistre des amoureux et vous représenter lesaccidens qui naissent de l'amour. Que si, dans cette contrainte, il se trouve des choses peu honnestes, escusés nous^ chastes oreilles, puisqu'elles seront dittes en sorte que les plus modestes dames sans rougir les pourront entendre (1).
Nous aimerions à rattacher ce prologue aux représentations de comédie données le 10 novembre 1649 et jours suivants, lorsque la princesse de Tarente, Amélie de Hesse- Cassel, femme d'Henri-Charles de La Trémoille,fit son entrée àThouars. François Guillé, curé de Saint-Laon, consigna, sur son registre paroissial, le récit de cet événement : « Le soir il y eut bal, et troys jours suivans course de bagues de grand prix, comédies après le soupe et bals ensuite(2).»
Au château de la Mothe, près de Loudun, François de Rochechouart, le marquis de Chandenier des Mémoires de Saint-Simon, se consolait princièrement de son exil en s'entourant d'artistes, de poètes, et en donnant à la noblesse
(i) Ihbert. Bulletin de la Société de statistique du département des Deux-Sèvres, déc. 1872, p. 4o5.
(2) Imbekt* Histoire de Thouars. Niort , ^^l^y ^^-^9 P* 3o5.
L'ANCIKN TIIKATHË EN POITOU itS
des fêles d*un éclat sans pareil. Le Ihéâlre tenait une place d*honneurau milieu des magnificences du parc: grilles dorées surmontées de statues^ longues allées d'arbres verts aux lointaines perspectives^ canaux d*eau vive alimentés par la jolie fontaine de Barouse. Le jésuite Nicolas Fri* zon, qui s*y rendit de Périgueux, décrivit ces merveilles en un pompeux poème latin. Il parle en ces termesdu théâtre champêtre, consacré aux représentations scéniques :
Campestris scena theatrî Piertoque a^toroa vocaol viridaria ludo, SpectaoU procarum quondam gralissima turbœ .
C'est sur ce Ihédtre de verdure que fut joué en 1655 le Juyemenl de Pfiris^ de Tacadémicien Michel Leclerc, un des n mâche-laurier » du marquis. L'éclat de la représentation et le luxe de la mise en scène tirent assez de itruit pour que Scarron en rendit compte dans une Epltre à
i/« de Turenne :
Chandonier dans Louduii s*égaye Et toute la ville delfraye De bals, baicts, collations, Oe comiques inventions.
Un macbe-laurier de sa suite Avec art gento et conduite A fait, à ce que Ton m*escrit, Une pièce pleine d'esprit.
Ledère est la nom du poète, Et son sujet Tut la Renette, La Caville ou le Capendu, Pourquoi feu Priam fut perdu.
Geotilshommes et demoiselles, Parés de leurs bardes plus belles.
Tous fort satisfaits de leurs corps, Firent bien là les Floridors 1 1 j.
i'i)Di.n%ivns. Le iiuri|iils «I«i(*.li4ii ItMiirr rt su roiir. P-titi»'rs, i*^^|. iii-K. La pircr n*HLi njon Joule iucdito, car clic iic Hs^ure (laiis aucun»* IwMio* ffraphic t lira Ira le.
La poésie dramatique au xviie siècle. — Les Sainle-Marthe. — Bouchel d'Ambillou. — Jean JPrévosl. — Bernier de la Brousse. — Bénesin. — R.Boaneau, — Chevreau. — Le Riche. — Pilel de La Mesoardière. — Yver^ naud. — Drouhet. — Saint-Long. — Jean de Sainte-Marthe.
Le xvii' siècle,'qui vit le triomphe des genres, de la règle, des trois unités, s'ouvre dans la fantaisie la plus pure, dans le plus charmant caprice. La semence de la Renaissance a germé. Sur le vieux sol français une multitude de fleurs nouvelles ont poussé, avec une exubérance de sève, une fécondité de végétation surprenantes.Toutes les espèces, tous les genres sont confondus. Il s^ mêle jusqu'à des plantes italiennes et espagnoles,reconnaissables à leur structure précieuse, à la fragilité de leurs organes. C'est un fouillis, une mêlée inextricable, où tout à coup s'élèvent, comme autant de chênes robustes, les hautes cimes des classiques de Louis XI V^ jetant devant eux, derrière eux, une ombre impénétrable.
C'est à leurs pieds, dans ce fourré obscur et mal exploré que nous allons nous frayer un chemin. C'est dans ce terrain de libre culture que vont se porter nos recherches, et la vieille terre de Poitou va nous montrer des fleurs sauvages qui auront le précieux mérite de n'avoir jamais paradé dans les nobles parterres de Versailles. Pendant cinquante ans, durant
cette première moitié du xvii* siècle qui vit se Fonder Tunité française, nous allons suivre les derniers éclats de la vie littéraire en Poitou. Nous nous arrêterons, faute de sujets d*étude, lorsque le rayonnement du Roi-soleil aura attiré à Versailles Tftme de la France pensante et bien disante.
Les auteurs dramatiques poitevins du xvii* siècle sont les véritables (ils de la Renaissance. La Pléiade poitevine, qui avait fait applaudir Médée, Aman, Joh, et tant d^autres tragédies ou tragi-comédies « en beau langage », ne pouvait s'éteindre sans laisser de traces. Le souvenir de ces gran* des solennités dramatiques était encore trop puissant pour ne pas éveiller Témulation des jeunes auteurs. Le prestige exercé par les rares survivants de la grande époque sufGsait à assurer de nouveaux adeptes à Tart théfttral.
C*est le plus illustre d'entre eux, le grand Scévole de Sainte-Marthe, qui forme le trait d*union entre le siècle finissant et Taube du nouveau ; c'est dans sa famille, dans son entourage, dans sa ville natale que nous allons rencontrer les modestes précurseurs de Corneille et de Racine.
Les importantes fonctions dont Scévole de Sainte-Marthe fut chargé toute sa vie l'éloignèrent longtemps de Loudun. Mais en 1618^ parvenu à une extrême vieillesse, (il avait alorsquatre-vingt-deux ans), il revint finir ses jours dans sa ville natale, au fond du bel hôtel qu'il s'était fait construire, et qu'on pouvait encore admirer il y a quelques années. Cette noble demeure aux larges fenêtres encadrées de colonnes groapéesdeux par deux,surmontées delucarnes dominant la toiture avec pilastres et frontons sculptés, devint le rendezvous delà société lettrée de Loudun. Renaudot y vint passer cinq mois. Le grave de,Thous'yarrMa,et le prince defiallos plus tard Charles I*',so détourna exprès <le ?a routf, « meu,
120 L'ANCIEN THÉÂTRE EN POlTOU
par la même curiosité qui porla jadis la reyne de Saba à visiler le grand Salomon (1) ».
Un témoin oculaire, Tristan THermile, que les hasards de sa jeunesse vagabonde avaient amené en Poitou, a laissé une peinture exquise des dernières années du vieil écrivain. Il le trouva à Loudun, entouré de ses enfants, s'occupant, malgré son grand âge, aux choses de l'esprit :
I^ lieu où séjournoit le bon vieillard à qui Ton m'adressoit n'estoit pas beaucoup esloigné de la ville où j'avais servy son parent (2) : et quand j'eus trouvé sa maison, et dit que j*avois des lettres pour Juy donner, ce vénérable personnage me lit entrer dans sa chambre et leut sans lunettes ma lettre encore qu'il eust plus de cent ans (3). On n'a point veu de notre siècle un liomme si bien composé, ctc'estoit un corps à durer encore quinze ou vingt ans, sans le malheureux accident qui le précipita deux ou trois ans après dans le tombeau. H avoit les cheveux et la barbe aussi blancs que la neige, mais les yeux vifs et clairs, et la bouche belle et vermeille, le corps droict et les jambes assez bonnes pour faire tous les jours durant le beau temps d'assez longues promenades dans son jardin. Au reste il avoit bon sens et bonne mémoire pour les choses de longtemps passées. . .
H y avoit dans la maison deux de ses enfans qui faisoient assez connoistre par leur éminente vertu qu'ils estoient sortis d'un illustre sang (4). L'un portoit la robbe longue, estant pourveu d'un honorable bénéfice et celuy cy esloit un esprit fort délicat, qui raflinoit sur les belles-lettres etfaisoit le censeur de toutes choses; mais adroitement et joliment. Il estoit en csmulation pour Téloquence avec un de ses frères^ gentilhomme aussi accomply que nous en
(i) Grandikr (Urbain). Oraison funèbre de Sainte-Marthe.
(2) Tristan l'Hermite, en arrivant à Poitiers, avait trouvé accueil auprès Nicolas de Sainte-Marthe, lieutenant général de Poitou et neveu de Scévole.
(3) C*est une des rares erreurs de Tristan. Scévole de Sainte-Marthe mourut en 1G23, cinq ans au moins après Tarrivéc à Loudun du • Page disgracié ». \\ n*avait encore que quatre-vingt-sept ans.
. (4) François et Henri, les derniers fils de Scévole, dont l'un suivait la profession des armes, l'autre Tétat ecclésiastique.
L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU Ii7
ayons en ce siècle cl donl la vertu méritoil une forluiie plut avan* lagea8e(l).
Tristan passa dans cette m€iison,c*cst-àdire au sein dos Icllres, quinze ou seize mois. Puis, par les bons offices d*un magistrat, ami de la famille Sainte-Marthe, il entra au service du marquis de Villars. N*est-il pas permis de supposer que les aimables conversations du petit jardin de Loudun ne furent pas étrangères au développement poétique du jeune Tristan, et que les conseils du vieux Scévole furent pour quelque chose dans les succès de Mariamne^ de PanthéCy et de la Mort de Crispe? (2).
Le goût du théâtre semble vraiment inné dans la famille de Sainte-Marthe. Les auteurs de catalogues ne nous font pas connaître moins de huit pièces composées par des membres de cette illustre maison. C'est d'abord une tragédie de Saint Laurent^ donnée en 1499 par Gaucher de Sainle-Marthe, premier du nom (3) ; puis JoA^ de Scévole de Sainte-Marthe, en 1572; en 1614 une tragédie à'Œdipe^ par Nicolas de Sainte-Marthe, lieutenant général de Poitou; en 1618, f Amour vtédenn^ comédie, et la Matjirienne ^7rrtn^(Ve, tragédie sur la mort de la maréchale d'Ancre, par Pierre de Sainte-Marlhe, sieur de La Jallelière, trésorier de France; enfin, par Abel de Sainte-Marthe, son fils aîné, fjfidore ou la Pudirité vengée (1645),lnitrédie qui, à en juger
(i) TmsTA?! l'Heumits. Le Pn^c disgracie. Parit^ i^^Oy, ia*ii» t. 11^ p. laT».
(9) Parfait. Histoire du théAlrc fraurais, I. V, p« i«ji. — ItuiMAnM^. Trifttan rilermile. Parii, iH«h, io-8,p. Ci cl suiv.
<3) LiKiH, hiclioiioairr des llii'àtrcs. Pnrtt^ i7*'»*^. in-n, p. t'^S?. — Le» •ndirations donncex par ce calalo«:^ue sont grncraleinenl c\artr%. On \ tr«*ure des pièrcH qu'aucun autre liiMioi;ra|>lie n'a rele\cr.H, telle par exemple ta traici-comcdie de Le Ilichc, fticur I>e^ H«»clics, d(»nl uous allonfi parler.
par son litre, doit être tirée d'un épisode de VAstrée. J'allais oublier dom Denis de Sainte-Marthe, qui composa en 1666 une tragédie d'Holopherne.et Jean de Sainte-Marthe, auteur de la comédie satirique de Fine-Epice en 1664 (1).
Nous ne connaissons la plupart de ces pièces que par leur titre, et la date de leur publication. Mais un autre membre de la famille, qui, pour ne point porter le nom patronymique, n'en est pas moins le neveu du grand Scévole, nous a laissé le texte de ses productions dramatiques. Il s'agit de René Bouchet, sieur d'Ambillou, fils d'Etienne et de Marguerite de Sainte-Marthe, né à Poitiers vers 1560.
Ses essais, ses « fleurs de jeunesse qui ont dû sortir avant que de produire les fruits d'un âge plus avancé », sont deux pastorales : Sidère^ et les Amours de Sidère et de Pasithée (2).
Sidère est dédié à la princesse de Conti. C'est une allégorie à la louange du roi et de la reine qui y sont désignés sous les personnages de Cléon et de Florilée. Les cinq actes sont en prose : il n'y a en vers que le prologue, les chœurs et quelques scènes. L'auteur, que son parent Ahel de Sainte- Marthe latinise agréablement en JRenatus Bochet AmbillO" viusy fait lui-même son éloge : « Tu ne trouveras pas en mon style ces rencontres et ces pointes recherchées qu'admirent les curieux. Je suis les chastes et simples loix de l'antiquité, m'étudiant à dire proprement les choses en langage
(i) Parfait. Histoire du théâtre français. — Lénis. Dictionnaire des théâtres. — Mouhy (de). Tablettes dramatiques. — Bibliothèque des théâtres. — Beauchamp. Recherches sur les théAtres de France. — DaEux DU Radier. Bibliothèque historique du Poitou, aux noms des auteurs et aux titres des pièces.
(a) Bouchet (René). Œuvres complètes. Paris, Rob. Estienney 1G09, 6 vol. in -8.
L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU lî»
intelligible, et fuiant ces ngeancemens et ces retours de paroles qui ne persuadent que l'industrie de Tauteur. m
On trouve plus de recherche et de bel esprit dans les vers d*un autre ami d*Abel de Sainte-Marthe, Jean Prévost, avo* cat du Dorât, que les bons offices de notre conseiller du roi avaient tiré d*un fort mouvais pas. Jean Prévost était fiancé à une demoiselle de grande famille, qui mourut avant la conclusion de leur union, en lui laissant ses biens. Le testament fut attaqué, un procès long et ruineux 8*en suivit; Prévost succomba, et, ne pouvant payer les dépens, se vit jeter en prison. Abel de Sainte-Marthe Ten Gt sortir.
Par reconnaissance, quand parurent en 1614 les Tragé^ dieset antres œuvres poétiques de Jean Prévost, la tragédie d' Hercule s*accompagna d*une longue dédicace à Abel de Sainte-Marthe (1).
En 1618, Bernier de La Brousse fit imprimer deux bergeries, une tragi-comédie et une tragédie (2). Si Ton 8*en rapporte à Collelet, François Bernier était un homme d*e8prit : il ne lui manquait qu*un certain air de cour qu*iln*avait pu acquérir au fond de sa province, d'où il n*était jamais sorti. Ce ne serait point, à notre point de vue, un motif d'infériorité pour notre auteur. Malheureusement ni r Embryon romain^ ni les Heureuses infortunes ne se font remarquer par Toriginalité du sujet, ni par le bon goût de la composition.
La première de ces pièces a pour sujet, on le devine, ta
(i) Ptiiynnj (Jtf».iQ), avocat de la BasM»- Marché. Traic^i«i el autir^ «ruvffHi p<»rtiqiir4. pttitierg, J. Thor^nn^ i6i4. — l-^^ Iraifrdir^ <r rompwnl d*fK(iip^t Tnrnf cl ff^rmir, Vnr Iroinicmc piiVc, (UntiltU^m pour Mjjpl la fondation de Saint-l>onanl de Nobirl ^llnule-VirnnrK
fjf BuiMicn Dr. la Hwm %^f. (Krançois;. \jr^ «ruvn»^ p<»rli<|uc«. Poitiers, J. Thoreaa^ iCiH, in-i».
naissance de Rémus et de Romulus, leurs premiers exploits, le rétablissement de Numitor, leur grand-père, sur le trône d'où Amulius Tavâit chassé. Dans sa préface, l'auteur nous apprend que son œuvre « a été retenue plusieurs années et rendue comme inconnue aux hommes » , ce qui a conduit plusieurs critiques à en reporter la composition vers 1602(1).
Le sujet des Heureuses infortunes est emprunté aussi à l'antiquité. Mais l'analyse en est impossible. L'auteur luimême y a renoncé : « La longueur de ceste pièce, dit-il, m'a empesché d'en dresser un argument. C'est un sujet dilalré et rempli d'accidens esmerveillables qui me pourront excuser si, le traitant, je me suis esloigné de la forme absolue de la tragédie, principalement au cinquiesme acte où j'ay laissé couler quinze ans d'intervale et ji'ay sçeu [m'empescher d'en faire deux parties afin de le mieux représenter.
« Ceste histoire est d'un vieil manuscrit intitulé : Gesta romanorum cum applkationibus ^ et d'où je l'ai tirée. Belleforest, au tome VII de ses Tragiques^ l'aVéduite plus élégamment. Mon ouvrage estoit achevé quand je l'y rencontray, qui fait qu'il y a quelque surcroist et différence aux noms, mais tout revient à un. »
Les frères Parfait, et, après eux, Dreux du Radier qui les a copiés, se montrent sévères pour Dernier. Ils citent comme exemple de mauvais goût une scène de F Embryon romain où Amulius, s'adressant à sa nièce Rhéa Sylvia, la vestale mère des deux jumeaux, lui crie :
... Venez louve eshonlée.
Voyez-vous la moschante? qu'elle est effrontée! Comme elle hausse les yeux et marche arrogament.
(i) Parfait. Théâtre François, l. IV, p. 171. — Dreux du Radier. Bibliothèque hisiorique, t. I, p. i8G.
8ILV1R
Je cliem'iie en princesse, ei toy trop m<^chament Tu veux fouler ma fçloire, estimant qu'impudique J'ay du pressant amour exercé la pratique.
Grosse ay-je esté vrayement, mais d'un foet qui n*a pu Altérer mon honneur, ou les Dieux m*onl déçu.
J'avoue que ces vers répondent mal à Fidée que Racine et ses successeurs nous ont donnée du style tragique. Mais les auteurs des premières années du xvir siècle ont conservé les exagérations et les fautes de goût de la Pléiade. A cùlé de ces défauts, communs à tous les poètes de Pépoque, on trouve chez Bernier de La Brousse des images délicates, des vers harmonieux/ des sentiments gracieux et simples dont il convient de lui reconnaître le mérite. Ecoutez plutôt ce réveil du petit pâtre Hemus, au lever du jour:
Jà sur nostre horizon, jà Tespousc vermeille Du Troyen chassieux voltige sans pareille, Et jà le blond Phœbus tout rouge et flamboyant A retiré des eaux son grand char tournoyant.
Et moy, sans y penser, ronflant h pleine bouclie, J'ay perdu la fraischeur, eslandu dans ma couche. Mes troupeaux encornez et mes tendres brebis. Plus tard que de coustume entreront aux berbis. J'ay tort, je le confesse, ô paresse engourdie! {Apercevant Romulus)
Que vois-je? mon germain qui sort à Testourdie Qui n'a, non plus que moy, assemblé du matin Son troupeau sautelant sur le mont Avantin!
(.4 Itomulus).
Frère, les dieux puissans, |>ar leur grince divine Conservent vostre honneur sur la terre latine. Nous avons, paresseux, laissé le frais du jour, Sans tirer nos moutons dans ce plaisant st^jour.
Il y a un oblme, entre le style de Bernier de La Brousse
et celui de l'auteur de Luciane ou la Crédulité blasmable, tragi-comédie pastorale, imprimée à Poitiers en 1634 (1).
La modestie de Tauteur, et sans doute aussi la nature de ses fonctions, l'ont empêché de mettre son nom sur le titre. On le trouve au bas de la dédicace sous cette forme laconique : « le sieur de Benesin. » La qualité du personnage à qui Touvrage est offert : — M. de Villemontée, intendant du Poitou, — le style respectueux de Tépître, semblent faire de Benesin l'obligé, peut-être même le salarié de l'intendant. A défaut d'indications plus précises, nous serions porté à voir en notre Auteur un secrétaire de l'intendant, amené comme lui en Poitou, par les hasards de ses fonctions, et reparti quelques années plus tard^ avec son patron. Rien n'empêche même de supposer que Luciane ait été composée par ordre de François de Villemontée, et représentée à son hôtel.
Nous sommes en pleine bergerie.
La bergère Félise pourrait être heureuse en accueillant les vœux du berger Elpin, qui a délaissé pour elle la bergère Clarisse. Mais elle aime Celidan, sans espoir de retour, car ce modèle des parfaits amants n'a d'yeux que pour la belle Luciane. Félise, jalouse d'un tel bonheur, fait
(f) Luciane | ou | La crédulité | blasmable. | Traiçicomédie Pastorale. { Dédiée à Monsieur | de Villemonlée. A Poictiers. \ Par Abraham Moanirif imprimeur et Li- \ braire^ rue des Grandes Escales \ M.DC. XXXIV. Avec permission. In-12. (Bibliothèque de TArsenal no 10869. — Bibliothèque de Poitiers, recueil poitevin in-12, no i4). — Un seul biblio- ^aphe dramatique a cité Luciane^ c'est Beauchamps dans ses Recherches sar les théâtres : « Cette pièce est assez bien écrite, et si rare que je n'en ai vu que le seul exemplaire que j'ai dans mon recueil : quelques recherches que j'ai faites, je n'ai pu rien découvrir de son auteur, dont je ne connais que le nom.» Le célèbre collectionneur Soleinne, désespérant de jamais acquérir cette pièce rarissime, l'avait fait copier in extenso dans un de ses nombreux recueils manuscrits, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
uppel à la ruse. Elle promet à Clarisse de lui rendre le cœur de son Elpin, si elle veut servir ses desseins. Clarisse feint de se trouver mal dans les bras de Celidan ; Luciane, témoin de Taventure, jure à Celidan qu'elle ne le reverra de sa vie, et le malheureux berger songe à se précipiter du haut d*ua rocher.
A rinstant où il va mettre son funeste projet à exécution, le combat de deux chevaliers lui donne une distraction salutaire. C'est Armidan, chevalier errant, qui en vient aux mains avec Eraste, son écuyer. Le motif de leur rencontre? La beauté d'une bergère dont les deux adversaires se disputent la conquête. Au moment où Celidan arrive sur le terrain, Armidan vient de succomber, transpercé d'un grand coup d'épée. 11 n'a que la force de murmurer le nom de la coquette, qui cause sa mort : la bergère Luciane. Cette fois la mesure est comble. Celidan, doublement trahi, ne peut plus différer sa funeste résolution : il charge Eraste d'aller dire à l'inhumaine qu'il meurt pour elle.
Eraste vient au village se vanter de son triomphe. Félise, prise de remords en apprenant le fatal résultat de sa ruse, s'accuse de la mort de Celidan, et découvre à Luciane l'innocence de son amant. Elpin, la voyant si perfide, renonce à son amour, et reçoit les vœux de Clarisse. Celidan, qui ne se tue pas chaque fois qu'il le dit, reparait sous l'armure d'Armidan, combat Eraste et reconquiert Luciane. Tous les amants sont réunis. Armidan lui-même, revenu à la vie, pardonne à son écuyer. Tout finit pour le mieux dans la meilleure des bergeries.
Cette légère intrigue est menée par de Bencsin avec un goût, une délicatesse, une élégance inconnus, il faut Tavouer, aux auteurs du crû. Comme bien on pense, les con-
celti à la mode du jour, se rencontrent assez volontiers sous
sa plume: « Cruel, »dit Clarisse à Elpin
Cruel! dont la rigueur ne m'est que trop cogneue Enfonce ce cousteau dans ma poitrine nue!
Sois prest à me tuer : je suis preste à mourir, Car c'est le seul moyen qui me saurait guérir ; Bien que le seul subject des peines que j*endure, En mourant de ta main la mort ne m'est si dure. . « Regarde ce cousteau! de qui la charité Touché de mes douleurs s^exprime en sa clarté ! Ton cœur plus dur que luy qui me fut insensible Soit à ces derniers pleurs à tout le moins flexible.
Plusieurs rimeurs poitevins adressèrent des complimenls à l'auteur de Luciane. Le livret est encadré devers élogieux signés:, Hersant, J. Delaunay, R. Bonneau.
Au chœur du temple de Diane L'autheur son théâtre a placé :
Minerve môme l'a dressé Pour faire admirer Luciane
Les éloges de R. Bonneau laissent percer une légère pointe d'envie. Tout en applaudissant au succès de Luciane^ on sent que le poète eût aimé faire connaître ses propres œuvres, une Aminle^ entre autres, dont il affecte, avec une feinte modestie, de rabaisser le mérite :
Tu despeins ton esprit, et sa vivacité Paraist dans le pourlraict de ta jeune beauté : J'entends de Luciane^ à qui ma chère Aminte . Jalouse au dernier points veut former une plainte. Elle est mal partagée, et dit qu'elle n'a pas Autant que sa compaigne et d'attraits et d'appas. Elle est mal adjustée et craignant de parestre La honte lui deffend de se faire connaistre; Que si quelqu'un la voit seulement au logis, De son rude discours moi mesme je rougis.
Pensant à Luciane^ à qui dans une presse
L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOU l.'W
On fait tant les doux yeux, un chascun la caresse. Mon esprit tout ravy, daos son doux entretien Se mespriso et se blasme, en admirant le tien . Je trouve en son discours autant de politesse Comme en celui d*Aminte on trouve de rudesse. Elle a je ne sçay quoy qui chatouille les sens. Mais Tautre a des appas faibles et languissans, Elle^chosque Toreille estant peu courtisanne, Qualité qu'on peut bien donner h Luciane^ Et je croy que dans peu tu verras i la cour Malgré son Celidan qu*on lui fera Tamour.
Pour ne t*on point mentir, Aminte en est fasehée. Si bien qu'elle se tient dans le logis cachée. Le temps apporte tout. Peut-estre qu'à son tour Tu la verras plus It^ste aussi parestrc au jour (1).
Il faudrait placer ici le nom d'un illustre personnage, homme débitât incomparable et médiocre écrivain, qui appartient à rhistoire générale par sa politique élevée, ses vastes projets pour la grandeur de la France, ses succès contre les ennemis du royaume, et à Thistoire particulière du théâtre par son goût pour la poésie dramatique^ la salle de spectacle du Palais Cardinal, sa collaboration avec les cinq auteurs, et la tragédie de Mirame. J*ai nommé Armand-Jean du Plessis, cardinal duc de Richelieu.
Mais si le célèbre fondateur de rAcadémie française se rattache au Poitou par sa naissance et son séjour à Tévèché de Luçon, il s'est séparé de trop bonne heure de son pays natal pour trouver place dans cette étude, où nous nous somme» attaché à ne pas sortir des limites de Tancien Poitou.
Au même titre,nous pourrions passer sous silence le I^u-
(i) Les frères Parfait citent (t. V, p. ifio) uoe Àmtnte aniinjme, parue ea IG38, quatre ans après Laciane,
dunois Urbain Chevreau, qui abandonna son pays de fort bonne heure, passa presque toute sa vie à de lointains voyages, et ne rentra dans sa ville natale que pour y finir ses jours. Mais ses œuvres de théâtre ont été composées dans sa prime jeunesse, alors que, frais émoulu du collège, il débarquait à Paris avec la confiance d*un jeune provincial ayant eu des succès près des beaux esprits de sa petite ville. Puis, Chevreau,comme son compatriote La Mesnardière, nous intéresse à un titre particulier.Uest né à Loudun, et continue cette série si curieuse d'écrivains dramatiques qui se succédèrent dans la patrie de Scévole pendant toute la première moitié du xvii* siècle.
La jeunesse de Chevreau est mal connue. Ses biographes nous apprennent qu'il fit de fortes études, sans nous parler de ses maîtres, ni du lieu où il reçut son instruction. Le fait aurait son importance . Il nous expliquerait peut-être comment l'auteur de V Histoire du monde se crut destiné à une toute autre carrière que celle de l'érudition et de la diplomatie ; comment le secrétaire de Christine de Suède ne produisit, de 1637 à 1641, c'est-à-dire de vingt-quatre à vingt-huit ans, que des romans, des lettres et des pièces de théâtre ; comment l'érudit, le diplomate, le controversiste, le philosophe, sommeillait au sortir de l'école sous l'habit du littérateur, du poète, de l'auteur dramatique. Il ne serait pas invraisemblable que l'insuccès de ses œuvres de théâtre lui ait fait changer de voie, et lui ait valu plus tard la haute place qu'il occupa dans la politique et la république des lettres.
Urbain Chevreau débuta par une tragi-comédie : la Suite et le ynariage du Cid^ 1637. Le jeune Loudunois entreprit de refaire ie Cid^ ou plutôt de le continuer. La tentative ne
manquait pas d'audace, et Ton pourrait appliquer à noire téméraire auteur Tes vers de son rival :
Mes pareils i deux (ois ne se font pas connaître,
Et pour des coupa d*essaî veulent des coups de roailrc. . .
Malheureusement, la poésie de Chevreau est d'une médiocrité désespérante, sa pièce inférieure aux plus mauvaises de son temps.
L'infante continue d'aimer le Cid, et, par un sentiment basse jalousie, vient dire à Chimène que son amant est mort. De son côté, le roi fait arrêter Rodrigue qu'il accuse de lui disputer le cœur de l'infante. Les Maures reviennent. Rodrigue sort de sa prison pour les meltre en déroute. Le roi, en récompense, lui offre sa couronne. Nouveau combat du Cid contre don Sanche où ce dernier obtient encore la vie. Enfin mariage de Chimène et de Rodrigue^ suivi de celui du roi et de l'infante.
L'Avocat dupé (1637) ne vaut guère mieux. Le sujet, qui aurait pu fournir le canevas d'une farce amusante, est traité en comédie héroïque. Un avocat, riche et grand bavard, tombe dans les filets d'une aventurière dont il devient amoureux, et qu'il épouse après différents stratagèmes que cette fille fait jouer. Le frère de l'aventurière, un soldat, trouve le secret de plaire à la sa'ur de l'avocat, excellente personne qui lui donne sa main et son bien.
La même année, notre jeune auteurmitau jour/a Atirrp^.fe romaine, tragédie, où le futur historien appelleTarquin «empereur » des Romains. Voici un fragment de la scène de Toutrage :
SF.ITE
C'est trop me retenir, no balanrt*z plus Uut, Bandez vous roi&érable, ou me rendez content.
Car SI je ne suis point dans ce cœur plein de glace, Sçachez que ce poignard s'y doit faire une place.
LDCRESSE
Je sçais bien que ce bras ne t'en peut empêcher, Mais tu ne sçaurois pas me contraindre à pécher. De quelque grand malheur qu*6n menace nia vie. Je croirai que ma mort sera digne d'envie.
Monstre-de cruauté I barbare, que fais-tu ?.
Youdrois-tu par un crime achetter la vertu ?
Cet extrait me dispensera de fastidieuses citations pour Coriolan^ dont le sujet est tiré de Thistoire romaine (1638); pour les Deux amis ou Gesippe et Tite^ la moins mauvaise des pièces de Chevreau, peut-être parce que l'intrigue en est empruntée à Hardy, le seul génie vraiment créateur au début du xvu* siècle (1638) ; pour V Innocent exilée tragédie (1640), elles Véritables frères nt;awj7^tragi-comédie(1641). On trouvera l'analyse de ces pièces dans les frères Parfait, des détails sur leur auteur dans tous les dictionnaires biographiques. Nous ne pouvons mieux faire que d'y renvoyer le lecteur, ce qui nous permettra de revenir à des œuvres poitevines moins connues (1).'
A ce titre, il n'en est aucune qui se recommande plus spécialement à notre attention que la pièce de Guillaume he Riche, sieur Des Roches, prévôt de Saint-Maixent (2).
(i) Parfait, t. V, pp. 365, 871, 879, 4i8; t. VI, pp. 99, 167. — Dreux DU Radier, t. I, p. 36i. — Niceron, t.;XI, p. 343; t. XX, p. 3 1.— Journal DES Savants. — Mémoires de Trévoux, etc.
(2) Les Amours d'Angélique | et de Médor. | Tirées de Larioste. | Traduites en versie Françoise par Guillaume Le Riche, | escuyer sieur Des Roches, Prévost de S. Maixant en | Poictou. I Desdié à monsieur le marquis de la Melleray, | fils de Monseigneur le mareschal delà Melleray, | grand maistre de Tartillerie de France, lieutenant gênerai de sa Majesté au gouvernement de Bre- | tagne, baron de S. Maixant et Partcnay. A Poictiers | Par la vesve Abraham Mounin. | MDCXXXVIIL — Léris. Dictionnaire des
L'auteur des Amow^s (T Angélique et de Médor appartient à une bonne maison du Poitou, à une de ces familles de lettrés où le goût du théâtre semble se transmettre de génération en génération, où Tamour des divertissements dramatiques est sucé pour ainsi dire avec le lait. Lisez plutôt leur journal de famille auquel nous avons fait tant d'emprunts. Une troupe d'écoliers nomades, une représentation au collège ou à la maison du maire, tout leur.est matière à observation. Ils sont de chaque fête, de chaque divertissement. Joue-t-on la Passion à Poitiers? Vite ils se mettent en route, et l'un d'eux prend un rôle dans le triomphant mystère.
Guillaume Le Riche, avocat, prévôt des maréchaux de France, est de leur descendance. Il fut échevin de Saint- Maixent en 1624, maire Tannée suivante, et mourut vers 1658. Sa biographie tient en deux lignes.
La dédicace de sa pièce au jeune marquis de La Meilleraye, Armand-Charles de La Porte, fils unique du célèbre maréchal, et futur époux de la galante Hortense Mancini, fait supposer que l'avocat prenait volontiers le chemin du beau château de la Meilleraye, situé à quelques lieues à peine de Saint-Maixent. Peut-être même était-il chargé des intérêts du maréchal en Poitou. Dans les vers liminaires, figure un sixain de l'avocat de Vallée, et un sonnet signé de l'énigmatique anagramme : « Bonheur le suit. » C'est tout ce que nous savons des amis ou des protecteurs de Le Riche. Comme on doit s'y attendre, un quatrain présente l'inévitable jeu de mots appelé par le nom de l'auteur :
tbéâtres^p. 33. — La VALLièRE. Bibliothèque du théAlre franrois, t. III, p. 34» — Copie manuscrite dans la collectioa Soleinne, do 3078^ aujourd'hui BiB. NAT.) fr., no 93o5.
Ce livre doit avoir beaucoup d'aprobateurs :
Le sujet en est beau, le stile n*est pas chiche. Ne vous eslonnez pas, amiables lecteurs, /D'y voir tant de trésors, puisque l'autheur est Hiche.
Malgré les promesses d'un si beau nom, on a peine à s'imaginer la pauvreté des vers de Le Riche. Et pourtant sa pièce est postérieure au Cid de deux ans! On y chercherait en vain ni une intrigue suivie, même un plan. L'auteur s'est contenté de mettre en dialogue quelques épisodes du poème de l'arioste (1). Mais, loin de chercher à les refondre en une action unique, il les a divisés en huit actes, très inégaux, souvent sans aucun lien entre eux.
On connaît l'histoire de la belle Angélique, reine de Cathay. Voici comment Le Riche l'a mise à la scène.
L — Paris est menacée par l'armée des Maures. Renaud, Ariodan et Lucain accourent au secours des assiégés, et font un grand carnage d'ennemis. A la nuit, deux jeunes Maures, Médor et Cloridan, s'introduisent dans le camp des Francs pour enlever le corps d'un de leurs capitaines tué dans l'action.
IL — Ils sont surpris par Zerbin et Ariodan. Un soldat^ trop zélé, tue Cloridan et blesse Médor. Il est puni de son forfait par Zerbin, qui Tétend mort à ses pieds.
III. — Angélique, reine de Cathay, déguisée en bergère, aperçoit Médor évanoui. Elle le rappelle à la vie, et le conduit dans la cabane d'un pasteur charitable.
IV. — Les deux soupirants d'Angélique, le paladin Roland, Sacripan, roi de Circassie, célèbrent tour à tour leurs
(i) Voyez noumment les livres XVIH, XIX, XXIII, XXIX, XUI, de Roland furieux»
prouesses, et les g^onds combats entrepris à la gloire de leur dame. Pendant ce temps, Angélique et Médor se découvrent leur amour, et, pour en fixer le souvenir, entrelacent leurs chiffres sur tous les arbres.
V. — Les deux amants, après avoir récompensé le pasteur, prennent le chemin du royaume de Cathay. Roland, lancé à la poursuite du géant Mandricard, arrive à la clairière, et, par les chiffres entrelacés, par le récit du pasteur, apprend la trahison d'Angélique.
YL — Fureur et imprécations de Roland. Sacripan rencontre un messager qui porte les portraits d'Angélique et de Médor pour en faire admirer la beauté à tous les grands de la terre. Désespéré, l'infortuné Sacripan se frappe au cœur, et remet son poignard au messager pour le porter à Angélique.
VIL — Le messager continue sa route. Il arrive à Paris, et fait son récit devant Charlemagne et sa cour. Renaud, tombé lui aussi amoureux d'Angélique, veut aller au Cathay provoquer Médor. Malgré son frère Allard, malgré son père Aymon, il prend congé de Charlemagne. Il part sous prétexte d'aller combattre Gradasse, qui lui a ravi son cheval Bayard.
Vin. — Renaud rencontre en chemin un serpent horrible dont un cavalier blanc le délivre. Ce cavalier, c'est le re« mords; le serpent,sa folle passion pour Angélique. Renaud, guéri, renonce à son amour.
Le choix du sujet, la diffusion de l'intrigue, la profusion de détails où s'est complu l'auteur font présager un style précieux, à la mode du jour. Lex Amours d AngUit/ue et de Médor sont prodigieux d'affectation et de concetti. Le Riche semble chercher les expressions les moins naturelles et tes
i42 L'ANCIEN THÉÂTRE EN POITOD
plus lointaines, les imagos les plus exagérées et les moins compréhensibles. Médor loue la chevelure d'Angélique:
Cheveux, chaisnos d'amour, dorez frangeons de flames, Qui des plus grands héros emprisonnez les âmes, Et quoy I ne dois-je pas dans vos crêpez destours Me venir garotter, compagnon des amours.
Et Angélique dit l'extase où la plongent lés yeux de son amant :
Chefs assassins d'amour doucement violents, Mes esprits extasez je ressens bricolaos Sur le bord de ma voix, voulant quitter leur âme Pour aller vivre en toy, bel objet de ma tiame. Doux amoureux pavots, chei^ charmes gracieux Qui d'une autre clarté redoublez à mes yeux Leur jour, et leurs rayons, et ces clartés jumelles, Relancez-moy toujours quelques pointes nouvelles.
La belle société raffola de ce style pendant un demi-siècle. Le Riche, amateur et homme du monde, ne pouvait parler un autre langage. J'imagine que les jolies précieuses de Saint-Maixent devaient se pâmer d'aise aux éclats matamoresques de la fureur de Roland :
Ce reste d'homme, donc, petit More d'Affrique, Jouyra des beautez de ma belle Angélique?
Non, je veux arracher son cœur et son pouimon, Que la mémoire encor mette enoubly sou nom.
Je le veux tout réduire en cendre et en poussière. Mais faut-il employer de ma dextre guerrière Le redoutable eftort? De ce chétif garçon Je veux en tousissant l'escacher tout au son De ma terrible voix dont le bruyant tonnerre Sera l'espouvantail et Teffroy de la terre ; Ou je i'envoyeray en baillant dedans Tair Si haut, qu'avant tomber, les mouches de sa chair Feront une repue, ou bien les sombres nues Auront gelé son corps dans leurs ombres chenues.
ArrAtons-nous sur ce Irait. Dans la brochure imprimée, on lit celte annonce alléchante: « La farce se jouera demain. »
Messieurs, venez de bon matin, Que davantage on ne le die:
La farce se jouera demain De cette belle tragédie.
Ce programme ressemble fort pour nous à renseigne du facétieux barbier qui rasait gratis a demain ». Il est probable que jamais nous n'aurons la bonne fortune de connaître cette farce, qui devait singulièrement reposer les spectateurs après les deux mille alexandrins delà tragédie. Cette annonce est d'ailleurs le seul indice qui puisse faire admettre que les Amours dAnyél'ujue et de Médor aient été mis à la scène. Si cette conjecture était fondée, on pourrait en placer la représentation au ch&teau de la Meilleraye, cette superbe demeure tout récemment construite par Charles T' de La Porte, et merveilleusement embellie par son Gis (1).
En i642, on représenta à Paris la tragédie d'Atindey par Jules Pilet de La Mesnardière. L'auteur était encore un Loudunois, frais émoulu de sa province où il exerçait les fonctions de médecin. Un opuscule apologétique de la Possession de Loudun plut au Cardinal, qui le tira de sa petite ville, et le mit a même d'exposer ses théories dramatiques et poétiques devant un public digne de les apprécier. Malheureusement A/mr/^ n'eut pas un sort enviable. Les connaisseurSf en convenant que l'auteur avait observé les ri^gles des trois unités et tous les autres préceptes de l'école, trou-
et. t'
(i) LéTÏn^ dans son Dirlionnaire ilrs lliràtrfH, p. 33, ilil qiM* U pircr fut jouée à Poitiers rn il'*/|8. J*aî dc-jà dit «|u il oc fiilUil ftan ajotiirr uor foi absolue aux dires de cet auteur.
vèrent que la pièce « ennuyait dans toutes les règles ». La carrière d^Alinde fut brisée (1).
II est difficile d'imaginer une action moins intéressante, un plan plus mal suivi, des scènes plus décousues^ des personnages moins dessinés. Alinde, reine de Perse/ pour échapper à un hymen odieux, s'est enfuie sous le nom de Perside, avec Léontin qu'elle aime. A la cour du roi de Thrace, où la tempête jette les deux amants, Alinde touche le cœur du prince Ortalque, tandis que Léontin tombe amoureux d'Iris, sœur du prince. Alinde a des soupçons dont elle instruit sa confidente :
Mais crois-tu qu'un grand cœur puisse manquer de foj?
Dis^ ne me flatte point, parle, conseille moy.
Dis tout ce que tu crois : mais le crois-tu coupable?
Iris vaut-elle tant? Est-elle plus aimable.. . .
Pour moi, je ne vois pas.... Mais ses yeux sont puissans:
Possible mes soupçons ont abusé mes sens.
Ma fille, dis-moi donc, sont-ils en confidence,
Et les a-t-on surpris en quelque intelligence?
Parle-moi franchement.
GHRTSANCE
Mais...
ALINDE
Ah t ne le dis pas .
Un mot si dangereux peut causer mon trépas.
Je cherche des raisons qui nourissent ma flàme. Je veux des vérités qui plaisent à mon àme.
Trompe-moi, j*y consens, fais durer mon tourment ; Trouve de la constance en mon perfide amant.
Ortalque, de plus en plus épris d'Alinde, lui donne des preuves de l'infidélité de son amant. La malheureuse Alinde,
(i) La Mesnardiâre (de). Alinde. Paris, chez A. de Sommaville» 1G43. In-40.
L'ANCIEN THÉATflE EN POITOU 145
déterminée à quitter la vie, s'expose au coup mortel qu'Ortalque, dans les ténèbres, croyait porter aune esclave coupable. Alinde vient expirer sur la scène, devant Léontin qui se tue à ses pieds.
La Mesnardiëre avait pourtant de bonnes idées sur le théâtre. Il venait même de les développer en 450 pages in-4*, première partie d'une Poétique qui ne fut jamais terminée (1). L'ouvrage résume les théories dramatiques de l'époque, avec des notions sur la pratique du théâtre, les acteurs, la diction, les décors, les machines et la musique. Âristote, Sénèque, Horace, les tragiques grecs et latins, le théâtre espagnol et italien, tout est passé en revue, critiqué, analysé, commenté, avec une érudition et un goût qui font honneur au choix du cardinal de Richelieu, promoteur de l'ouvrage.
Ces qualités ne firent pas trouver grâce à l'auteur devant ses contemporains, car la Poétique n'a pas même dans les traités de littérature la place qu'elle mérite. Seul l'abbé d'Âubignac, bon connaisseur en la matière, lui a rendu justice. Il reconnaît qu'il y a de justes réflexions, de très bonnes remarques dans l'ouvrage, (c et qu'on ne perd pas son temps à le lire » . Pour nous, si nous nous arrêtons à l'achevé d'imprimer du 26 octobre 1639, nous voyons que de La Mesnardière commença la publication de ce volumineux traité presque aussi tôt son arrivée à Paris,ver8 1638. Comme un tel labeur n'est pas l'œuvre de quelques mois, nous sommes amené à reporter au séjour en Poitou du médecin Loudunois l'idée première, les théories, le plan Aq la Poétique. C'est le véritable couronnement des travaux des
(i) La Mesnardière (de). La Poétique. Première partie. Paris ^ chez Ant. de Sommaville, i64o. In-4.
très Loudunois, du petit cercle d'amateurs dramatiques à qui Scévole de Sainte-Marthe avait légué ses conseils et son exemple (i).
Je ne sais s'il ne faudrait pas ranger le Martyre de sainte Ursule^ tragédie sainte du sieur Yvernaud, dans les pièces de collège (2). Dédiée à Mesdames les religieuses Ursulines, elle pourrait bien avoir été composée à l'intention de leurs élèves pour être jouée au pensionnat. Pierre Amassard, l'imprimeur poitevin dont les presses mirent au jour l'œuvre d'Yvernaud,en 1655, s'est chargé de présenter la pièce aux aimables dames :
Si ma presse fait voir cette histoire sanglante,
Où le fer et le sang et les brutalitez
De Scythes inhumains ont fait des cruautez
Qui mesme aux plus hardis donnent de l'épouvante,
Mesdames, c*est pourtant la peinture excellente,
Le tableau, lemodelle à toutes chastetez
Où sainte Ursule montre onze mille beautez
Dont le martyre sert l'Église militante.
Leur triomphe est au Ciel. Vous triomphez icy
Du monde et de l'enfer, et de la chair aussi,
Dans ces belles prisons de vos doux esclavages
Où le fer et le sang ne vous font point de peur :
Comme Ursule à Jésus vous donnez votre cœur,
Son sang est la pudeur peincte sur vos visages.
La donnée de la pièce est assez conforme à la légende accréditée dans les martyrologes. Ursule et ses compagnes ont été jetées parla tempête sur les bords du Rhin, au pied des remparts de Cologne, assiégée par Caune,roi des Huns.
(i) Paupait, t. VI, p, i83. — Dreux du Radier. — Histoire de l'Académie. — Biographies au nom de « La Mesnardiére ».
(2) Le I Martyre | de j sainte Ursule | princesse des onze mille vierges. I Tragédie | par S' Yvernaud | et rabbrégé de son histoire. A Poictiers^ I Par Pierre Amassard, Imprimeur, | et Marchand libraire, dans l'entrée | du Palais^ devant le may | M.DC.LV. — Bibliothèque de T Arsenal, n<> 10783.
LANCIEN THfiATRE EN POITOU 147
Los cnpiiûines engagont leur général à s^eniparer d'une si b(*lle proie. Mais Caune redoute les eiïels de Tamour pour ses guerriers. Il ordonne la morl des vierges :
Ce seie est trop funeste au bonheur des guerriers. Quelques appas qu*il ait, il flétrit nos lauriers. Et si peu qu'on s'arrête à ses malheureux charmes La volupté ternit la majesté des armes.
Sa rigueur ne tient pas devant les prières intéressées de ses capitaines. Ursule et ses compagnes vivront. Bien plus, charmé du courage de Conan,roi d'Armorique, fiancé à Ursule et prisonnier comme elle, il consent à réunir les deux amants. Malheureusement ces bonnes dispositions durent peu. Caune^ pris à son tour d'une violente passion pour Ursule, regrette sa générosité. Les soldats obtiennent qu'on leur livre les onze mille vierges. Les infortunées, préférant la mort au déshonneur, se laissent massacrer par leurs ravisseurs.
Us les font triompher en les faisant périr.
Cest le moment que choisit Caune pour faire A Ursule Taveu de son amour:
. . . Amour le plus fort conduisant ma raison M'offre dans vos liens une illustre prison.
Ci*ui qu'on vous fit donner sont dlnulites chaînes. Enlio ils sont rompus, et j'en reçois li*s peines ; Je me ressents captif de vos rares t)eautez, Kt j'entre dans les fers lorM|ue vous en sortez.
Li sainte repousse avec horreur la passion impureMu roi.
DRSCLC
Oui j'abhorre tes Dieux et ta flamme ins4'iist'*e.
CAt.NK
Avec leur majesté Ja mienne eM oflensée :
Hais pour nous appaiser avec les immortels Viens réparer la faute au pied de leurs autels.