JASON
Qu'il vive ! Je te pri* par celuy mesme flanc Qui le porta.
MKhKB
Non, non, il mourra : c eiU ton sang !
La pièce se termine avec celte scène d'une hardiesse peu commune. L'énergie du dialogue, Tintért^t dramatique de la situation feraient pardonner à La Péruse bien des longueurs, si son œuvre montrait plus d'originalité, et ne suivait pas si servilement Séneque le tragique.
Médée fui jouée à Paris. La représentation eut lieu en 1554, au Palais, par les basocbiens, si Ton en croit le Journal manuscrit du Théâtre français^ malheureusement assez sujet à caution. Elle n'eut pas le succès qu'espéraient Tauteur et ses amis. Pasquier, en faisant remarquer que la pièce « n'estoit pas trop descousue », ajoute : «t Toutefois, par malheur, elle n'a esté accompagnée de la faveur qu'elle méritoit(l). »
La Péruse quitta Paris après cette représentation, et vint achever ses études à Poitiers. Au xvi* siècle, il n'était pas d'éducation complète sans un tour de France. On visitait les principales universités:
Paris a nos jeunes ans
Puis quand nous sommes plus grans.
On nous achemine De Paris en autre endroit Pour la guerre, pour le droit,
Pour la médecine (2).
Poitiers était à cette époque le rendez-vous de nobles et de savants esprits amoureux des lettres^ passionnés pour l'étude. C'étaient Baïf, Tahureau, Boiceau de la Borderie, Vauquelin de la Fresnaye, Scaliger, Sallenove, Bouchet, Béreau, Sainte-Marthe, et cent autres. La Renaissance, qui fut dans toute la France une si merveilleuse floraison, ne rencontra nulle part un terrain mieux préparé, un plus brillant cénacle de bons esprits, avides des idées nouvelles.
La Péruse arriva, parmi ces lettrés et ces érudits, déjà célèbre à l'âge où Ton entre à peine dans la vie. Il leur apporta^ avec l'autorité d'une expérience précoce mais glo-
(i) Pasquier. Recherches dé laFrance^ livre VII, chap. vi. (2) La Pàruse. Elégies. A. G. Bouchet, à son départ de Poitiers^ p. 187 de la réimpression.
rieuse, les doctrines du nouvel art dramatique rénové au modèle de Tantiquité grecque et romaine. Midée devint Tétendard de la jeune troupe. La bonne semence dramatique laissée par le vieux Bouchet leva et porta ses fruits.
Jean de La Péruse n'assista pas au triomphe de ses amis : il mourut en 1555, emporté par la terrible maladie sur laquelle CoUetet ne laisse planer aucune incertitude (1).
Sa pièce avait-elle été représentée à Poitiers? Il est permis d*en douter bien que Vauquelin n*ait peut-être pas usé de métaphore en disant que La Péruse :
Sur les rives du Clain fit îocenser Médée.
Mais la célèbre tragédie fut jouée vingt ans plus tard à Parthenay, par des amateurs dirigés par le notaire Denis Généroux.
« Le dimanche premier jour de juin (1572), jour de Trinité, je fis jouer, à la Croix du Marchioux, la tragédie de Médée^ chose fort magnifique tant pour être bien jouée que pour les feux artificiels et autres singularités. Les personnages étaient : M* Pierre Royer, Médée ; Claude Moyer, nourrisse; M* Gilles Gauldin, Créon ; René Gaultreau, Ja* zon ; Jacques Amidoux, maislre d'hostel ; Jehan Chaboceau, premier gentilhomme; France Cossard, second; Michel Passebon, premier héros ; Jehan de Troye, deuxième ; Nicolas Cherpentier, messager; M* Jehan Riollet, régent chez Haurivet, gouverneur des enfants; René Guy, premier fils; Jacques Bouhereau, deuxième fils; Mathieu llarouet. Glauque; Colas Proust^ gouvernante; Jacques Proust, première
(i) Jean Bustier naquit en umjh La fVruAe, eo Ani^oumnii. On ne «ai de M vie qua ce qu*en arapporir CoUifiet daiH sa traduction dm A7"yejde Sawie*Marthe, c cHt-A-dire prenqur rieu. \^% inJiCAtiont fournira |Mr la Dotka 4e Gellibert dea Seguins sont tirées des dédicarr<i etdrn autres du poète.
damoiselle ; Margat, deuxième damoiselle ; Michel Barengier, premier coheur; mon frère Pierre Généroux, deuxième coheur; Loys Guy, troisième coheur; Bonavenlure Proust, quatrième coheur (t). »
" '■ distribution des rôles vient fort à propos suppléer l'indications de la pièce imprimée. On constate irésence de personnages muets: Glauque, à qui le dresse ses recommandations au IV'acte ; les deux [ue Médée met à mort au V* ; les figurants des deux -manl ta suite de Glauque, de Créon, de Jazon. Les coheurs » composent la foule. Comme dans les i, les rôles de femmes sont encore tenus par des (2), mais l'apparition des » feux artiPiciels » et singularitez » dénote un certain progrès dans la scène.
ort de La Péruse mit le cénacle en deuil. Quand' de la Borderie et Guillaume Bouchet se décidèrent • les œuvres du poète, cette Médée revue par le santé-Marthe (3), ces poésies éparses ou misérable-
nous. Journal, p, 88.
Binines ne remplisasient jamais de rdics dans \e» myaltees, bien mvassenl tout naturel de HH'i>''Br aux fêles publiques dans uoe
costume vraimeul singulière. Mmselles n'i/ parlaient pas. Les 'étant Joués primitivement dans les égliseaj n'est-ce pas une congoureuse du iaceal malier in ecclesia?
Médéh, I Tragédie. | El autres diverses Poésies, | par feu | de la
Poitier», \ par les de Maraefz et Bouchelz frères 1 (i566).In-4» rties de 4 ff- lira., 56 et 12a pp. — Deux autres éditions paminlervalles assez rapprocbés. La troisième est de 1576. La Ati-
élè eslimée en son temps. On ne sait dans quelle mesure Sainle- Tigea les vers. Vauquelin, qui nous appreod cette collaboration pourrait se montrer plus précis :
Miis 11 m
Ouand Suinle-Minlioliiiuc de pjlii uti n» co d<^ui orphcliiu cmtrcprit U Lula
loin pour lei piipUlei eul.
ment encloses « dans un avaricieux coiïre » , tous à Tenvie vinrent apporter le témoignage de leur admiration et de leurs regrets. Marc-Antoine Muret, R. Maissonnier« Ronsard, Vauquelin de la Fresnaye, Baïf, Sainte-Marthe renchérirent de louanges sur leur ami défunt.
Parmi ces pièces, où Tintention vaut souvent mieux que le style, il en est une qui nous révèle le nom d*un auteur dramatique contemporain. L'ode est signée P. Marin Blondel, Loudunois.
Après avoir loué comme elle le méritait la Médée de son ami, Blondel se fait une réclame personnelle pour ses œuvres comiques:
Or va doncques tost, va, ma muse, En quelque part que soit Peruse, Va luy faire entendre cecy :
Et (|ue, si la muse tragique L'a favory, que la comiquo Ne me dédaigne point aussi.
Eiicor jo veux que tu luy dio Que pour jouer sa tragédie, Il drosse un esebafaut KVbas, Pour effacer les onnuYs sombres Qu'ont peu avoir les pauvres ombres Depuis le jour de leur trespas ; Que de brie au moins si lu vie Ne me faut, quelque comédie I^-bas je luy envoxeroy .
Et qu*encores pr a\auturc, Si Teanuy qui me tient me dure.
Moy-mesme, je lui porteroy < I ).
(i) L«A MftKKK. Toroln^au, ?^(S. Hlmidcl cUùl nicJctiii. S.nnir-.M.iril.o le cumplimenle de sou livre Hi/>ft*»*'ritttt pi '>n't\hm *'*'i'hni\t%^ i|ti'il «t%.ii( poMié A Paris ea i575«
Cette comédie promise n*a sans doute jamais vu le jour, et nous sommes obligés de nous en rapporter à Fauteur sur son mérite dramatique.
La même incertitude règne sur les tragédies du trop modeste Pierre Fauveau (latine Fulvius) qui ne nous sont connues que par Téloge qu'en fait Sainte-Marthe :
« Si la négligence de cet illustre solitaire ne les eust point laissé périr avecque luy (1), je puis dire que Ton eust veu des beautez que la vieillesse du temps n'auroit jamais effacées. Je parle principalement de ses tragédies. Car ne voyant qu'un seul Sénèque régner en ce genre d'escrire parmi les latins, il Timita de si bonne grâce et avec tant de prudence et de jugement, que si ces productions d'esprit eussent passé jusqu'à la postérité, Sénèque luy mesme ne se pourroit plus vanter d'estre unique et sans exemple. Il avoit appris de luy à relascher de la gravité de son style, selon les occurrences, et sçavoit au dernier point comme il faut faire parler des acteurs avec ceste bienséance qui doit estre religieusement observée dans un théâtre (2). »
C'est aussi un disciple de Sénèque et des anciens que Rivaudeau ou Ribaudeau, gentilhomme du Bas Poitou, dont la tragédie sainte, Aman^ a été imprimée à Poitiers en 1556, « avec deux livres du mesme autheur, le premier contenant les complainctes, le second les poésies diverses (3) ».
(i) Pierre Fauveau, né àNoaillé, périt en 1662 à la prise de Poitiers (Cf. Daeux du Radier, à l'art, de ce nom).
(a) Sainte-Marthe. lAoges des hommes illustres qui depuis un siècle ontfleury en France dans la profession des lettres..., mis en François par G. CoUetet. Paris^ i644iin-4^, p. i58. — On aurait peine^ sous cette adaptation fantaisiste, à retrouver le latin concis de Scévole de Sainte-Marthe : (c Caetera nisi periissentejusmodi erant, ut nnllavetustateaboleri possent... » Sanmahthano Virorum doctrinaillustrium... elogia. Aag,Picionum^ i^gS,
(3) Les œuvres | d*André de Rivau I deau, gentilhomme du | Bas-Poic-
CW un lettré, admirateur de Tantiquité Grecque et Romaine, bien que, dans sa dédicace, il fasse le procès du vulgaire qui préfère les anciens aux modernes :
Le jugement du peuple ici nesay vés pas;
Il hait les nouveaulés, et les plumes Grégeoises
Et Romaines il met au-dessus des Frsncoises.
I! faut, en préférant les estrangers aux siens.
Et sux doctes nouveaux les resveurs anciens.
Je crois qu*il y en a, dont la troupe est petite»
Qui de tous ces premiers esgalent le mérite.
Je ne mets en ce ranc un monde d*escrivains,
Qui de mille cayera nous barbouillent les mains.
Ne servant qu'aux beurriers et aux fripiers libraires»
Aux merciers, aux grossière et aux apothicaires....
Mais je veux en ma langue oser audacieux.
Faire entendre qu'on peut tout autant que les vieux,
Lorequ'ils ont le mieux Taict sans ensuyvir pour guide
En ce qu*ils ont failly Plante ni Eurépide. «
Elle ne manque pas de désinvolture, cette dédicace à Jeanne de Foix, « très illustre et très vertueuse royne de Navarre». Elle sent d'une lieue le gentilhomme, Pécrivain homme du monde, qui n*a pas besoin de sa plume pour vivre :
Ma Uame, tous ceux li qui consacrent aux gnns Leureescrics sérieux, les scavent ignoraos.
Et si ne les font pas juges de leur doctrine.... Mais quoy? La povreté, presque aux doctes commune, Assise en leur fouyer, les foule et importune.... Car de ce temps les mains des Princes sont fermées Aux scavans, et sont peu les leUres estimées: Barbare chicheté! Les finances des Roys Servent aux camevaux, aux lices, aux tournois. Je ne parle pour moy, qui, par la providence
Um : I Aman, Uai^die saincte,. . . A Poir(ier$, | i7*fi6, par NicoU<i Ïa^^ rojt. ln*4^ de VllUi7a p|>.
De Dieu, me trouve hors de toute cette dance. Je ne suis soudreteux de ma condition Et n*av besoin de mieux...
W « avant-parler » qui suit contient un exposé des règles de la tragédie telles que les comprenaient les poètes de la Pléiade, et telles que l'auteur lui-même les avait exposées dans ses commentaires sur Electre d'Euripide :
(( Ceux qui font des tragédies ou comédies de plus d'un jour ou d*un tour de soleil (comme parle Aristote) faillent lourdement, ce que je di hardiment combien que Térence ait donné deux jours à son Eaulon iimoriimenè,.. Je conseille à ces songes de poètes qui ont tant tiré à la courroye de TEscrilure sainte, sans faire un seul brodequin qui valust, que quand ils voudront amener un messager sur Teschaffaut, qui ait en voyage de plus d'un jour affaire, qu'ils le facent parler ja retourné; s'ils veulent envelopper en leur farce une chose avenue devant, qu'ils la facent conter sans la représenter. Un moindre vice est ce qu'ils appellent les machines, c'est-à-dire les moyens extraordinaires et surnaturels pour délier le nœud de la tra- .gédie: un dieu fableux en campagne, un chariot porté par un dragon et mille autres grossières subtilités sans lesquelles les poètes mal fournis d'inventions ou d'art ne peuvent venir à bout de leur fusée ni de dépestrer la nœud gordien, sinon de la façon du grand Alexandre, à coups de baston.
Après un si bel exposé des règles de l'art dramatique, il ne restait plus qu'à écrire un chef-d'œuvre. Malheureusement Aman est loin de mériter ce nom. C'est le type de ces tragédies de cabinet où deux personnages inertes débitent tour à tour de longues tirades. A force de vouloir réduire la pièce aux règles, l'auteur n'a plus rien laissé à l'action.
Acte I. — Mardochée déplore les persécutions qui ont accablé les justes depuis la mort d'Abel jusqu'aux récentes violences d'Aman. Il ne lui faut pas moins de deux cent cinquante vers pour ce résumé de l'histoire d'Israël. Aman lui succède, et fait part à un confident du terrible affront que
L'ANCIEN THÉÂTRE EN PO.TOU '«« a alliré Mnrdochée I p ,„,f q.^j^
^'"V"'f'"P»î'<>"W.er.™e. compagne.
Or «fir. •" î" '""P» heureux '
Or CM emp. de remplir le. cmp.g„«
1^ regret, douloureu..
**« ▼•« cewe, La mort me preste, De m» ruïne Nou, «»„™es près du destin ml-beoreux.