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L'ancienne abbaye de Ste-Geneviève et ses batiments; notice historique

On ne contestera point au Lycée Henri IV le droit d'adopter en partie comme sienne l'histoire de l’abbaye de Sainte -Geneviève, dont les bâtiments ont reçu ses premiers élèves presque au début du siècle dernier. En perpétuant la Aie intellectuelle dans une maison pour laquelle c’eût été une déchéance d’être transmise à des hôtes uniquement adonnés à des occupations matérielles, il s’est rattaché au passé génovéfain par une sorte de filiation qui lui permet de donner comme préliminaire à ses propres annales l’étude des lieux où, avant la date de sa fondation, d'autres dates ont mérité d'être signalées, où tant de générations se sont succédé et ont laissé le souvenir et la trace de leur passage. On prête sou- A ent une âme aux AÛeilles demeures, et avec raison, si l’on entend par là une sorte de hantise et l’influence qu elle exerce sur l’imagination. C’est autre chose pour l’écolier de grandir entre des murs vides de souvenirs, ou de se former, pour ainsi dire, en pleine histoire, entre le présent et le passé, un passé de quinze siècles qui parle à ses yeux et lui deAÛent si familier que plus tard, même au milieu des vulgarités de la Arie, l’image lui en reste cependant présente. Lorsque, sous le pinceau de PuA'is de Cliavannes, se déroulait au Panthéon, épisode après épisode, le cycle de sainte Geneviève, l'artiste, ancien élève d’Henri IV, réali-

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sait peut-être (y a-t-il invraisemblance à le supposer?) quelquesunes des visions qui avaient charmé sa jeunesse de collégien, à l’ombre de la Tour de Clovis, sur le sol consacré par la légende.

En effet, les origines de l'Abbaye appartiennent encore plus à la légende qu’à l'histoire et force est bien d’invoquer en sa faveur le privilège que Tite-Live revendique pour les historiens de Home, celui d'embellir au besoin par des récits merveilleux les premières années de leur patrie. L’église des apôtres Pierre et Paul qui, en dépit de la volonté royale impuissante à prévaloir sur la volonté populaire, finit par ne plus être connue que sous le nom de Geneviève, passe pour avoir été bâtie par Clovis comme monument de la victoire remportée sur les Wisigoths dans les plaines de Vouillé et en accomplissement d’un voeu obtenu de lui par Clotilde et par Geneviève (508?). Il voulut qu’elle s’élevât sur le mont Leucotitius dont le palais des Thermes occupait le versant septentrional, en regard de la Lutèce insulaire, l’ancien oppidum des liantes parisiens, et, pour en déterminer l’emplacement, il lança devant lui sa tramée, afin que la postérité pût mesurer la vigueur de son bras d'après la longueur de l’édifice. Suivant M. de Ménorval [Paris, 1, p. 9i),rcette scène d’une couleur si caractéristique aurait précédé l’entrée en campagne et ce serait en 506 ou 507 que, pour s’assurer avant tout la protection du Dieu de Clotilde, Clovis aurait jeté les fondements de sa basilique à la place où déjà avait été élevé un oratoire sur la tombe de Prudentius, huitième évêque de Paris. Ce qui est certain, c’est que la consécration de l’église fut la consécration de Paris comme capitale de la Gaule mérovingienne, « cathedram Regni », dit Grégoire de Tours.

Sous le patronage de Geneviève, la ville se préparait déjà au rôle que lui assura définitivement l’avènement de la dynastie capétienne. Dans 1 intention du roi, le nouveau sanctuaire devait être magnifique : ce fut « une de ces basiliques du Ve et du vi° siècle qui, sans être remarquables par la grandeur de leurs proportions architectoniques, étaient ornées à l’intérieur de colonnes de marbre, de mosaïques, de lambris peints et dorés, et à l’extérieur d’un toit de cuivre et de peintures à fresque » (abbé Faudet,

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Notice sur la paroisse Saint-Étienne du Mont. Grog, do Tours, II,

14 et IG). Le roi frank résida-t-il au Palais de l’empereur Julien, ou préféra-t-il, comme le pense M. de Ménorval, le voisinage de son église à laquelle il avait ajouté des constructions qui figurent encore sur les anciens plans sous le nom de « Château de Clovis »? Ses successeurs y firent-ils quelques rares séjours ? L’affirmer serait donner une hypothèse comme une certitude. Du moins, ces , bâtiments 11e tardèrent pas à être abandonnés aux moines desservants de l’église et réunis en communauté ; Clovis, mort le 27 novembre 511, y fut inhumé et Geneviève l'y suivit de près. Quant à la reine, elle vécut jusqu’en 543; après la mort de son mari, elle avait fait achever l’église que celui-ci 11’avait pas vue terminée, puis elle s’était retirée à Tours. Cependant elle logeait encore au Palais de Julien lorsque Clotaire immola les enfants de son frère Clodomir et que, impuissante à lui inspirer des sentiments de pitié pour ses petits-fils, elle 11’eut plus qu’à faire « poser les petits corps sur un brancard pour les conduire avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur à l'église de Saint-Pierre où on les enterra tous deux de la même manière » (Grég. de Tours). Quand elle eut rendu elle-même le dernier soupir, son corps rapporté à Paris fut inhumé à côté du tombeau de Clovis.

La basilique ne devait plus recevoir de tombes royales, mais elle se peupla néanmoins de monuments funéraires et les reliques de Geneviève et de Clotilde 11’y furent pas seules vénérées; outre celles de Prudentius qui y avaient trouvé un asile, les fidèles y venaient prier devant la châsse de saint Céran, évêque de Paris sous Clotaire II, qui avait le don de guérir les rages de dents, ainsi qu’en faisaient foi des vers gravés au lias de son image et chantés le jour de sa fête :

Ægris fert remedium mœstisque solatium;

Ingens malum dentium, torquens ora gentium Pacilicat gratis.

En 577, lors du procès intenté à l’évêque Prétextât, la Basilique fut désignée pour être le lieu du jugement. Grégoire de Tours, témoin et acteur dans ce drame judiciaire, en a exposé les péripéties dans une saisissante narration. Quarante-cinq évêques réu-

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uis en synode composaient le tribunal, les uns franks, les autres gallo-romains; atin de terroriser ceux que l'or n’avait pu décider à servir les vengeances de Frédégonde, Cliilpéric fit camper ses leudes sur la montagne, et le triple portique qui régnait autour du monument fut envahi par des soldats armés et poussant des clameurs menaçantes. Pour en finir, les hommes du roi arrachèrent le prélat au sanctuaire et le jetèrent dans la vieille prison de la Cité, Carcer Glaucini (dont le nom altéré a été porté par une rue, rue Glatigny aujourd’hui disparue), d’où, après avoir été odieusement brutalisé, il fut envoyé en exil à Jersey. Le droit d’asile reconnu aux églises avait été violé et cependant, s'il en était une privilégiée à cet égard, c’était la basilique des Apôtres : aux murs de l'abbaye demeura longtemps scellé un anneau, dit X Anneau de Salut; si un condamné parvenait à le toucher, il échappait au supplice. Est-ce le même anneau, qui, dans la légende de Robert le Diable, père de Guillaume le Conquérant, trouve un emploi bien différent (1)? Le terrible Normand, tombé malade à Paris, avait fait demander à l’abbé de lui confier une de ses reliques, comme moyen de guérison; à une époque où le vol des reliques était tenu pour œuvre pie, le moine jugea qu'il y avait autant de danger à consentir qu’à refuser et, croyant se tirer d’embarras, il envoya au malade un os de chat contenu dans un reliquaire ; pour le malheur de l’abbé, la guérison fut néanmoins obtenue, et le convalescent, averti de la fraude et furieux d’avoir été joué, courut au monastère, en força la porte et fit, pendre l’abbé à l'anneau utilisé en cette circonstance comme instrument de supplice. Du moins, Robert le Diable ne mit pas le feu à l’abbaye, ainsi que l’avaient fait ses ancêtres deux siècles plus tôt.

De mauvais jours pour la fondation mérovingienne, sans parler de l’indifférence des conquérants carolingiens pour une sainte de race étrangère, furent en effet ceux des invasions normandes : à l’approche du danger, les moines n’avaient d’autre ressource que de fuir, emportant leurs reliques, avec la perspective de ne retrouver (pie des ruines à leur retour. A quatre reprises ils virent la Seine se couvrir de ces longues barques « à la carène plate, à la

(1) Voir l’abbé Lebeuf (II, p. 578 et suivantes):

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proue aiguë, aux voiles blanches», que Charlemagne non sans un triste pressentiment, passer à l'horizon

avait vues, devant un

port de la Méditerranée. La première apparition est de 8Vo : l’abbé Herbert emmène à Atliis d’abord, à Draveil ensuite, le

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corps de la Sainte enfermé dans le coffret de bois qui en fut le premier reliquaire ; en 856 et en 861, nouvelles alertes. Vingtquatre ans plus tard (885), les faubourgs de Paris avaient eu le temps de réparer leurs ruines lorsqu’ils furent encore plus impitoyablement dévastés; Sainte-Geneviève fut brûlée, le Palais des Thermes saccagé, l’aqueduc d’Arcueil détruit; la Cité, du moins, repoussa victorieusement huit furieux assauts. L'abbé de Saint- Germain des Prés, Ebble, fut l’un de ses plus héroïques défenseurs; la place de celui dont l'église était vouée à la patronne de Paris, l'abbé de Sainte-Geneviève, eût été à côté d’Ebble; mêla-t-il même sa voix à celle des Parisiens qui adressaient au ciel leur lugubre litanie :

De la fureur des Normans délivre-nous, Seigneur!

A furore Nornumorurn libéra nos, Domine!

Les assiégés virent clairement dans les nues les patrons de Paris, saint Germain et sainte Geneviève, qui leur assuraient la victoire; car la lutte mérita de prendre dans le poème du moine bénédictin Abbon la couleur d’une épopée. L’église des Apôtres qui portait déjà le nom de Sainte-Geneviève, ainsi que l’établit un texte de 811, fut rendue à la piété des fidèles; mais l’histoire de ses bâtiments et de ses reconstructions est des plus obscures, et ne permet pas de s’aventurer dans des affirmations; peut-être furent-ils refaits une première fois, deux cents ans après la mort de Clovis ; ceux des murs que les Normands avaient laissés debout subsistèrent en partie, puisque l’on reconnaissait des traces d’incendie dans la reconstruction exécutée vers 1177 par l’abbé Étienne, évêque de Tournay. Mais, si l’on s’en rapporte au style même du bâtiment, la réédifîcation définitive, d’après le témoignage le plus irrécusable, celui des pierres elles-mêmes, ne remonterait qu’au exm siècle, et les travaux ultérieurs n’en modifièrent plus les grandes lignes (note A).

Quant au personnel du monastère, la dispersion avait eu des conséquences graves pour la discipline et l’on dut mettre à la place des moines un chapitre de chanoines séculiers. Les origines de la bibliothèque génovéfaine ne sont pas moins obscures que

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celle des constructions. On suppose que la maison eut , à une époque voisine de sa fondation, des écoles possédant un certain

Châsse de sainte Geneviève placée dans le chœur de l'ancienne église Sainte-Geneviève.

nombre de manuscrits, mais c’est seulement vers l’an mille qu’il est question d’écoles génovéfaines dans une chronique d’Anselme de Liège, et rien ne [prouve que la maison ait été dès lors un foyer

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d'étude Lien actif. Du moins, les dons du souverain et des fidèles l’ enrichissaient matériellement ; le lion roi Robert fut un de ses plus généreux bienfaiteurs; il aurait fait bâtir le cloître, les dortoirs, etc..., mais la chose reste à prouver. L’excès de la prospérité, comme l’excès du malheur, est une source de désordre. L'indiscipline s’introduisit une seconde fois à Sainte-Geneviève qui était sur la pente de la décadence le jour où une aventure racontée parMézeray et digne de fournir, comme le lutrin de la Sainte- Chapelle, matière à. une épopée héroï-comique, attira l’attention sur la mauvaise tenue et le mauvais esprit du cloître et en fit décider la réforme (1147). Le pape Eugène 111 venait d’y officier; le roi Louis VII. invité à la cérémonie, avait offert une riche étoffe pour draper le prie-Dieu du Saint-Père; pendant que le pontife se déshabillait dans la sacristie, ses gens voulurent mettre la main sur le tapis, mais les chanoines le leur disputèrent et cela si âprement que. au milieu de la bagarre, le prince, qui avait voulu intervenir, reçut quelques coups; il y aurait eu même des officiers du pape mortellement blessés. Avant de dire quelles furent poulies coupables les conséquences de cette mêlée, n’oublions pas de rappeler que, d’après les vieux historiens de Paris, le pape avait fait son entrée dans l'abbaye par une porte spécialement ouverte pour cette circonstance, mais lorsqu’ils confondent cette porte avec une porte dite papale, pratiquée dans l’enceinte de Paris et d’ailleurs condamnée, ils oublient que la ville ne fut fortifiée sur ce point que sous le règne suivant (1). Faut-il considérer comme plus authentique l’anecclote de la « semaine aux deux jeudis » ? Rien ne s’y oppose (voir Brice, Description de Paris, IL p. 21). Eugène III ayant annoncé son entrée pour un jeudi, se serait vu contraint par une pluie torrentielle de remettre la solennité au lendemain, mais, pour que la joie des Parisiens fût sans mélange, il décréta, en sa qualité de souverain pontife, que le vendredi serait un second jeudi et, par conséquent, jour gras.

Louis le Jeune était à la veille de partir pour la Croisade, mais il laissa des ordres à Suger et celui-ci tira de Saint-Victor douze

(!) Saint-Germain des Présavait aussi sa porte papale; ce monastère n’étant pas compris dans l’enceinte de Paris, s’était entouré d'un mur crénelé et d’un fossé.

Abbaye de Sainte-Geneviève. — Plan de l’église. ( Statistique monumentale de Paris.

par A. I.enoir.)

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chanoines réguliers pour remplacer le chapitre séculier et chargea le prieur de Saint-Victor, Eudes ou Odo, d’introduire à Sainte-Geneviève les institutions des Victorins. Mais, les anciens chanoines refusant de céder la place, Suger, pour les amener à composition, les menaça de leur couper les pieds et les mains et de leur crever les yeux s’ils ne se soumettaient point; ils cessèrent d’in sulter les nouveaux venus. Eugène III combla le monastère de faveurs; la maison ne releva plus que du pape et fut soustraite à la juridiction du primat, à celle du métropolitain et de l'évêque; l’abbé serait élu par les religieux et choisi parmi eux; jamais l'Abbaye ne pourrait tomber en commende, c'est-à-dire être confiée, sur l’ordre du Roi, à un laïque ou à un ecclésiastique séculier. C’étaient là des privilèges exceptionnels, accordés en France à un très petit nombre d’Abbayes, telles que Saint-Denis, Saint- Germain des Prés, Cîteaux, Cluiiy, Fontevrault, etc. (note B). Plusieurs successeurs d’Eugène III confirmèrent ces droits, quelquesuns même déclarèrent qu’à l’avenir aucun changement ne pourrait être introduit dans les statuts de la maison. Grégoire IX accorda au septième abbé, Herbert, et à ses successeurs le droit de porter la mitre, la crosse et l’anneau pastoral. Eudes reçut le premier le titre d’abbé et, quand il eut rempli sa mission, retourna à Saint-Victor où il devait être enterré. Son successeur fut Jean Aubert, dont le nom a été donné à la place Maubert comprise dans la censive de Sainte-Geneviève et désignée même pour en être le lieu d’exécution ; Aubert est devenu par corruption Maubert, mais, au xnf siècle, on la désigne encore sous le nom de place Aubert et il n’y a rien de fondé dans la tradition qui fait d’Albert le Grand (Maître Albert) le parrain de la place, sur laquelle il aurait réuni la foule des étudiants, ses auditeurs.

Les Victorins ne manquèrent pas d’introduire dans Sainte-Geneviève leurs écoles, surtout écoles de copistes; dès le xme siècle, on y comptait déjà deux cents ouvrages manuscrits, dont aucun malheureusement ne survécut aux luttes du xvi° siècle. L’abbaye prit une position prépondérante dans l’Université; jusqu’au jour où le pape institua la charge de recteur, le chancelier de Sainte- Geneviève en faisait les fonctions et avec le chancelier de Notre-

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Dame conférait le droit d’enseigner, choisissait les examinateurs au grade de maître ès arts et exigeait d’eux le serment de ne présenter pour recevoir le bonnet que les candidats méritants.

Conservateur des privilèges apostoliques, l’abbé avait une délégation du Saint-Siège pour connaître et juger de toutes causes tant ecclésiastiques que civiles et profanes entre gens d’église. Sa « chambre apostolique » eut longtemps grande autorité, les appels de ses sentences ressortissaient immédiatement au Saint- Siège. Nombre d’ordres religieux, d’églises cathédrales et collégiales, de prieurés, d’abbayes, de collèges et d’hôpitaux étaient ses justiciables. Ses monitoires étaient redoutés, car celui qui refusait d’y obtempérer devait, disait-on, mourir dans l’année, ou tout au moins, perdre la santé (voir Le Maire).

La construction du mur de Philippe-Auguste qui, sur la rive gauche, coûta douze ans de travail (1*208-1220) et compléta l'embastillement de la capitale, fut un immense avantage pour l’abbaye qui se trouva, pour sa sécurité, comprise dans la fortification et vit ses terrains A7agues et ses clos naguère en culture se couvrir de constructions et devenir des quartiers populeux; l’abbé compta cinquante-quatre rues soumises à sa censive. U fallut une église suffisante pour les habitants. La crypte, placée d’abord sous l’invocation de la Vierge, ensuite sous celle de saint Jean- Baptiste (Saint-Jean du Mont pour le peuple), avait tenu beu d’église paroissiale aux gens du Bourg aussi longtemps qu’elle n'avait du pourvoir qu’aux besoins spirituels des serviteurs et des ouvriers occupés par le couvent, mais, avec l'afflux de la population , une église distincte devint indispensable : Saint - Étienne du Mont fut fondé, vers 1221, à côté de l’abbatiale, simple chapelle d’abord, et si complètement subordonné à sa voisine qu’il n’avait aucune communication avec l’extérieur et que I on y pénétrait uniquement par une porte donnant sur le chœur de la basibque. Cette servitude durera plusieurs siècles; il faudra, pour affranchir Saint-Étienne, l’érection d’une nouvelle église, le Saint-Étienne du Mont d’aujourd’hui (de 1517 à 1524), le terrain lui sera terriblement marchandé et le droit d’avoir une flèche et un clocher lui sera encore plus disputé. L’indépendance ne

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sera même jamais complète, tant que durera l’ancien régime. Les curés ne pouvaient être pris que parmi les Génovéfains (1); aussi restèrent-ils fidèles à l’esprit de la congrégation ; plusieurs d’entre eux prétendirent même participer aux privilèges du monastère pour se soustraire au contrôle épiscopal, comme ne relevant que de Rome. D’autre part, la paroisse savait bien protester contre l'abbé lorsqu’il se prévalait du passé pour revendiquer des droits ou des honneurs inclus. Deux processions, par exemple, amenèrent quelques scènes des plus vives (Notice de l’abbé Faudct).

Mais ce ne seront là que les misères des siècles heureux, tandis que la Guerre île Cent Ans fit peser sur la France et sur Paris tous les maux de l’invasion étrangère et de la guerre civile. Sainte-Geneviève, s’associant aux passions de cette triste époque, se prononça contre les Armagnacs et prit parti pour les Bourguignons; le fameux Caboche, qui terrorisa la ville, était le fils d’un boucher, titulaire d’un étal dans la boucherie abbatiale de la Montagne et, par conséquent, F un des clients de F abbaye. Un autre boucher, Le Goix, étant revenu mourir à Paris d’une blessure reçue dans une sortie contre les Armagnacs, c’est à Sainte-Geneviève que lui furent faites des funérailles princières auxquelles assista Jean-sans-Peur. Il n’y a cpie trop lieu de présumer que les Génovéfains ne furent pas mieux disposés pour Jeanne cl’Arc que les théologiens de la Sorbonne et le clergé de Paris; leur cœur cependant n’aurait pas clù rester fermé à une héroïne qui avait bien des traits de ressemblance avec leur patronne.

Lorsque Charles VII fit son entrée à Paris, ils se trouvaient terriblement appauvris et ce ne fut pas assez d’une longue période de calme pour rétablir leurs affaires, puisqu’ils n’eurent pas les ressources nécessaires pour restaurer leur église après le désastreux incendie de 1483 qui en détruisit la flèche et la partie supérieure du clocher, atteintes par deux coups de foudre ; les flammes enveloppant tout l’édifice et faisant ruisseler de toute part le plomb fondu de la toiture, ce fut miracle si tout ne périt point. Le pape les autorisa à faire des quêtes dans tout le royaume, à vendre

(1) Le dernier curé génovéfain, Charles-Jules Bizet, fut à la tête de la paroisse de 1815 à 1821.

Abbaye de Sainle-Geneviéve. — Plan de la crypte. (Statistique monumentale de Paris.

par A. Lenoir.)

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«les indulgences à leurs pèlerins. Le Parlement leur concéda une partie des amendes et ce fut seulement grâce à cette assistance que les dégâts purent être réparés.

Les mauvais jours — et certes Paris n'en vit jamais de pires — revinrent au temps des guerres de religion; l’épreuve la plus terrible en fut le siège de la ville par Henri IV, et sans doute les moines de Sainte-Geneviève eurent leur part des dangers, des angoisses, des misères communes; mais le seul épisode qui doive nous occuper ici. parce que seul il a directement trait à l’histoire de leur maison, est la tentative «le surprise que, pendant la nuit du 10 au 1 1 septembre 1590, le Béarnais dirigea contre la partie du rempart qui couvrait leur monastère, ou qui se trouvait dans son voisinage immédiat. Après ce coup désespéré, Henri IV se décida à lever définitivement le blocus. Il est fait mention de cette alerte dans plusieurs journaux et mémoires du temps (1); nous emprunterons le récit anonyme édité pour la première fois par M. A. Dut our dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris (t. VII, p. 265, année 1881).

« ...Sur les deux heures après minuict, l’alarme redoubla en « l’Université, attendu qu’on avait découvert les ennemis che- « minants le long de la rivière, approchans de Sainct Victor et « Sainct Marceau, et environ les quatre heures peu avant le jour, « furent apperceuz à la lueur des (lambeaux de paille allumez « et jettez dedans le fossé, d’entre la porte Sainct Jacques et « Sainct Marceau, au-dessus de la tour apellée Papalle, pour au- « tant qu’antiennement les papes et légats venans à Paris, fai- « saient leur entrée par icelle, derrière et à costé du grand jardin c de l’abbave Saincte Geneviefe, nombre d’hommes armez, ayans « planté sept ou huict eschelles, le long du mur de la ville et « deux jà montez sur la courtine prestz à descendre, avec aultre « eschelle portée par eux, pour poser dedans la ville, entre la « dicte courtine et le mur, dont ils furent empeschez et repoul- « sez à coups de picques et halebardes par quatre jésuites et deux « ou trois bourgeois de la ville, cntr'aultres Nicolas Nivelle, li-

(1) Pierre de l’Estoile : Journal de Henri III et Henri IV. Relation de l'Italien Figafella. Henri IV parle de cette affaire (Lettres missives).

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u braire, et ung cscossois, advocat en la Cour de Parlement,

« nomme Guillaume Balden, qui se rencontrèrent sur le lieu lors « despourveu d’aultres gardes, s’estans retirées après la seconde

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« alarme et les dictz deux hommes qui estoient montez au dessus « du mur, armez de toutes pièces, renversez dedans le fossé,

« attainctz l’un d’un picque dedans la gorge, et l’aultre la main

couppée, furent recueilliz par les aultres estans au dit fossé,

« qui les emportèrent et ce qu’ilz peurent cl’eschelles, n’eii ayans « laissé que cinq ou six dedans le fossé, qui furent apportées « dedans la Ville, l’une au collège des Jésuites, l’aultre au logis « du sieur Violle d’Andresel (1) . »

Comme on le voit, pas un Génovéfain ne se montra dans cette matinée, et peut-être le succès de cette escalade ne les eût-il pas grandement peinés. Aucun témoignage ne permet, en effet, de les ranger parmi les fougueux zélateurs de la Ligue; s'ils prirent part à la fameuse procession de 1590, ce ne fut probablement que par contrainte et comme simples comparses. Us n’étaient pas en contact de chaque jour avec les masses populaires, comme l’étaient les moines mendiants, les prédicateurs et les clergés paroissiaux, et n’en partageaient pas les passions. Le Journal de l’Estoile ne les mentionne pas dans le défilé et la Ménippée ne les fait pas figurer parmi les soldats de « l’Église militante » ; n’oublions pas surtout de dire que le père Le Foulon, ancien chancelier de l’Université, devenu abbé en 1557, s’entremit courageusement pour amener les Parisiens à faire leur soumission à Henri IV; il mourut en 1607, fort aimé, fort honoré, ainsi que le témoigne son épitaphe (page kk), mais eut-il la main assez ferme pour rétablir la discipline qui s’était singulièrement relâchée sous l’influence démoralisatrice de la guerre civile et religieuse? Après lui, son ami le Père de Brichanteau laissa le désordre s’aggraver encore, et comme pour mainte autre communauté, la réforme de l’abbaye fut jugée nécessaire et Louis XIII en chargea le cardinal de La Rochefoucauld (note G), évêque de Senlis, grand aumônier de France, etc. ; le prélat grand seigneur fut nommé, en dépit des anciens privilèges, abbé commendataire, quoiqu’il ne fût pas de la maison, et quoique- Sainte-Geneviève ne clùt jamais être donnée en commende; il est vrai qu’aussitôt sa tâche remplie, il renonça

(l) vient ensuite une description de ces échelles, intéressante en ce qu elle indique la hauteur des remparts qui, sur ce point, auraient eu environ neuf mètres.

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à son titre et remit en vigueur l’ancien mode d’élection. U se proposa comme but de rétablir dans toute sa pureté la règle de Saint Augustin et commença par disperser dans d’autres communautés les religieux réfractaires ; comme il avait été fait jadis, il les remplaça par des chanoines de la congrégation de Saint- Victor, à laquelle il rattacha Sainte - Geneviève (1624-1625). Celleci ne reconnaissant d’autre chef spirituel que le pape, la sanction pontificale était nécessaire; elle fut accordée en 1634.

L’élection était triennale, mai l’abbé sortant pouvait être maintenu par une réélection.

L’abbaye 'devenue un modèle de régularité , dit Le Maire, dans son « Paris ancien et nouveau » (1685), fut désignée comme chef-lieu de l’ordre de Sainte -Geneviève, qui compta en France 900 maisons, eut la nomination à plus de 500 cures, et ses religieux prirent le

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nom de chanoines réguliers de la Congrégation de France.

Les cures qui dépendaient de Sainte-Geneviève furent pourvues par les abbés d’ecclésiastiques irréprochables et dont ils exigeaient, entre autres conditions, l’engagement de garder le silence à l’église et à table, de ne point sortir et de ne point s’arrêter dans les rues et les places publiques sans raison légitime (Histoire manuscrite du père du Molinet, citée par le Magasin Pittoresque).

Sous le règne de Louis X1Y, les puissants abbés durent, bon gré mal gré, se résigner à l’atteinte que portait à leurs droits féodaux la réunion au Châtelet des vingt-deux justices seigneuriales et ecclésiastiques de Paris. Ils n’eurent plus dans la ville ni baillis, ni prisons, ni exécuteurs des liantes, moyennes et basses œuvres; leurs huit fourches patibulaires disparurent; ils cessèrent de faire brûler, rompre, pendre dans la partie des quartiers de l’Université et de Saint-Marcel qui relevait de leur censive. Le morcellement de la ville où tant d’enclaves étaient, pour l’autorité du Prévôt de Paris, des terres d’exception devant lesquelles expirait l’autorité royale, portait trop de préjudice au bon ordre pour que le gouvernement continuât de tolérer le partage entre plusieurs mains des pouvoirs judiciaires et des attributions de la police (1674) (note D).

Une mesure accueillie sans doute beaucoup mieux à Sainte- Geneviève fut la destruction de la courtine et des tours qui projetaient leur ombre sur le jardin du monastère (1690). Du moins on peut reconnaître comme un écho de la joie ressentie par les religieux dans la Lutetia Renovata, adressée au prévôt des marchands, Le Peletier, et aux échevins de la Ville, par le poète latin Santeul, chanoine de Saint-Victor : grâce à ses édiles, la capitale va devenir une ville vraiment royale; elle n’est, il est vrai, pour le moment, qu’un vaste chantier de démolition, mais quelle joie de voir tomber dans la poussière ces remparts, ces tours indignes de la Ville, indignes du monarque ; pour les démolisseurs occupés à briser ces portes antiques, à faire tomber ces restes de murs poudreux, le poète n’éprouve aucune des indignations que ne leur ménageraient pas de nos jours les amis du vieux Paris (Note E). Mais ses frères génovéfains rentrent en possession de tout le

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terrain que Philippe-Auguste leur avait emprunté, c’est-à-dire l'emplacement du fossé et de la fortification, dont ils vont employer les pierres à s’enclore d’un mur (pii longera l’estrapade et leur laissera pour gain une large bande de terrain, où planter comme agrément de leurs jardins plusieurs rangées de» grands arbres, aujourd’hui disparus. Le voisinage immédiat de l’estrapade ne les préoccupe guère et la réalité de ce supplice les laisse sans doute aussi froids que le sont aujourd’hui les Parisiens lorsqu'ils en prononcent ou en entendent prononcer le nom vide de sens pour la majorité d’entre eux (note E).

Santeul était leur poète attitré; c’est lui qui, après la procession de la châsse de sainte Geneviève, en 1094, fut chargé de versifier l’inscription latine du tableau offert en ex-voto par les autorités de l’Hôtel de Ville, pour remercier la sainte de ce que, à la suite de cette solennité, une sécheresse inquiétante pour les récoltes eût pris fin subitement. Le poète avait lui-même fait partie du cortège, mais son ami Largillière, au lieu de le représenter sous la robe blanche des victorins, l’avait babillé de noir; il exhala sa colère en distiques indignés; lui-même ne s’était pas reconnu sous ce costume ! Pour toute consolation, il lui reste l’espoir que, vu la candeur de son âme, la patronne de Paris fera un second miracle, et que, par son intercession, de corneille il redeviendra colombe.

Mais, sur le Mont Latin qui, dans l’épitaphe de Üescartes, est nommé le point culminant de la ville et des arts, la muse ne prodigue pas encore ses sourires aux poètes français; elle se réserve sans doute pour le siècle des Casimir Delavigne et des Alfred de Musset (note F). Corneille lui-même n’y trouva que de médiocres inspirations, lorsqu’il traduisit en vers les hymnes latines de Sainte-Geneviève, travail qu’il entreprit sans doute à la sollicitation de l’abbé coadjuteur, le Père Boulart. Il entretenait de très cordiales relations avec cet excellent religieux, ainsi qu’en font foi quatre lettres de sa main (1651-52) trouvées par M. Faugère parmi les manuscrits de la bibliothèque, publiées par M. Célestin Port et reproduites dans le Corneille de M. Marty-Laveaux (IX, 613). Le poète, occupé à traduire l’Imitation, recourait à l’é-

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rudition de l’ecclésiastique, lui empruntait des livres, recevait de lui des tailles-douces destinées à l'illustration de son volume, et faisait grand cas de ses lumières et de son goût. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ici que l’auteur du Ciel fréquentait la maison qui s’est honorée quelque temps de porter son nom.

A la même époque, Racine a également sa page dans l’histoire de Sainte-Geneviève, et une page décisive pour son avenir. Trois de ses oncles maternels appartenaient à la congrégation : Antoine, Charles et Jacques Sconin. Antoine, « fort sage, fort habile, peu moine et grand théologien », dit Racine, avait même été, en 1650, élu abbé triennal et supérieur général de la congrégation et avait fait grande figure dans la procession du 12 juin 1652, à l’occasion de laquelle il avait su, à l’encontre de l’archevêque, maintenir sa prérogative abbatiale. Charles et Jacques qui, d’après leur neveu, n’étaient que des rustres, ne lui témoignèrent que de l’indifférence et peut-être même de l’hostilité. Antoine, « le seul de la famille (le seul de la communauté, dit Louis Racine) qui eût l’âme tendre et généreuse », se montra vraiment paternel pour le fils de sa sœur. Comme il s’était fait des ennemis par suite de son zèle pour la régularité, il n’obtint pas sa réélection en 1653 et même fut envoyé à Uzès en qualité de vicaire général et official, c’est-à-dire chargé du contentieux à l’évêché, et, de plus, prieur de Saint-Maximin, ce qui était un exil déguisé sous des formes honorables. Il y résidait depuis huit ans lorsque Racine, alors âgé de vingt-deux ans, vint auprès de lui, sur les instances de sa famille, qui comptait que l’oncle le pourvoirait cl’un bénéfice et le pousserait dans l’Église (1661). Mais le grand vicaire, en hutte à toutes sortes de tracasseries et de chicanes, et qui ne réconcilia l’évêque avec les Génovéfains, créanciers du diocèse, qu’en leur cédant la nomination aux bénéfices vacants, ne put disposer de rien en faveur de son neveu; désolé, il se proposait de résigner pour lui son prieuré, mais il fallait que le jeune homme eût vingt-cinq ans et consentît à recevoir la prê trise ; sa vocation n’étant pas assez solide pour l’y décider, il préféra reprendre la route de Paris. La responsabilité de cette désertion retombait donc en partie sur les « moines », sans lesquels

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il eût peut-être été amené à prendre des engagements qui lui eussent fermé la carrière poétique (voir sa correspondance et sa biographie dans l’édition Hachette).

C’est quelques années plus tard que les restes de Descartes, mort en 1050, furent rapportés en France et enterrés à Sainte-Geneviève. M. Larroumet, dans un discours très applaudi à la distribution des prix du 5 août 1884, rappelait cette translation en ces termes : « A peine si, de loin en loin, quelques événements mette tent un peu de variété dans la douce monotonie de leur exis- « tence (celle des religieux). Le plus saillant de tous les honore « et je n’aurai garde de le passer sous silence. Le 25 juin 1667, « les restes de Descartes, rapportés de Stockholm, étaient prête sentes aux portes de leur église. Le cercueil du père de la phi- « losophie moderne n’eût peut-être pas trouvé dans toutes les « communautés de Paris l’accueil qu’il reçut à Sainte-Geneviève. « En Lien des endroits on gardait rancune à celui qui avait « émancipé la raison : l’on voyait presque un hérétique dans

Ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens.

« Ici, au contraire, suivi de tout son chapitre, l’abbé voulut « recevoir le corps du grand exilé ; après un service solennel, il « le fit inhumer près de la châsse de sainte Geneviève, et maître « Pierre Lallemant, chancelier de l’abbaye, montait en chaire pour « prononcer l’oraison funèbre, lorsqu’un ordre de Versailles vint « lui fermer la bouche. Ce jour-là, mes chers amis, l’abbé de « Sainte-Geneviève fut mieux inspiré que le roi de France et paya « la dette de notre pays envers un de ses plus nobles enfants (1). »

Une page charmante de ce même discours fait de la vénérable maison une sorte d’abbaye de Thélème avec la piété en plus : (( Les Génovéfains s’y promènent en robe blanche, tranquilles, « heureux. Leur existence n’est pas un labeur acharné comme <( celle des Bénédictins; ils n’ont pas juré, comme les Francis- « cains, renoncement absolu aux biens de ce monde ; ils laissent

(1) Le cœur de Jacques Rohault, le célèbre disciple de Descartes, mort en 1675, fut également déposé à Sainte-Geneviève où l’on voyait son épitaphe à côté de celle de son maître (p. 53).

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« aux Jésuites la direction des consciences mondaines; à Port- « Royal — pour lequel, cependant, ils eurent toujours une sym- « pathie secrète — l’émulation du stoïcisme; aux chanoines de « la Sainte-Chapelle les querelles héroï-comiques. Ils se conten- « tent de méditer et de prier. On les entoure de considération; « leur ahbé est un haut dignitaire de l’Église; eux-mêmes « illus- « très en naissance, doctrine et piété », sont de bon conseil et « d’agréable commerce; aussi entretiennent- ils de nombreuses « relations avec le clergé séculier, les parlementaires, la société « polie, les lettrés. »

Mais, aux yeux de la postérité, leur titre durable est la formation de leur bibliothèque, dont ils firent la première de France après celle du Roi. Le cardinal de La Rochefoucauld avait mis les religieux de 1624 dans un grand embarras lorsque, pressés par lui de le conduire à leur bibliothèque, ils durent avouer qu’ils n’en avaient plus. Ce qui avait échappé au pillage venait d’être vendu à la livre par un chanoine borné et incapable, à qui Benjamin de Brichanteau, nommé évêque de Laon, avait laissé, vers 1612, le gouvernement de la maison. Ce triste remplaçant avait cru faire un coup de maître en se procurant à ce prix des livres de chant. Le cardinal tira de sa propre bibliothèque et mit à la disposition des chanoines six cents volumes environ, qui constituèrent. un premier fonds et furent un encouragement à des acquisitions nouvelles, un appel à la générosité des donateurs. On ne donne qu’aux riches et les religieux se mirent en mesure de l’être. La Rochefoucauld, le premier, compléta son bienfait en instituant les chanoines légataires du reste de ses livres, de ses tableaux, de ses reliquaires; seulement un codicille réserva les manuscrits aux Jésuites du Collège de Clermont (Louis- le-Grand). Mais le meilleur don qu’il avait pu faire à la bibliothèque avait été de mettre à sa tète, vers 1634, le Père Fronteau, bibliophile passionné, qui eut le mérite de la première organisation et conserva sa fonction jusqu’en 1661; disgracié comme janséniste, il eut, dans le distingué Père Lallemant, un successeur aussi zélé que lui. Véritables créateurs de la bibliothèque, ces deux Pères avaient réussi à réunir huit mille volumes en quarante ans. Mais

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le bibliothécaire hors ligne fut le Père du Molinet (1673). La bibliothèque prit sous lui un tel accroissement que, en 1675, il fallut lui assurer un nouveau local; et dans ce but fut construite une galerie, première amorce d'une magnifique construction. Du Molinet, collectionneur éclairé et d’un goût très sûr, joignit à la bibliothèque un choix d’antiquités et de raretés de toute sorte, vases de Chine, pièces d’histoire naturelle, médailles, monnaies, jetons, etc., et c’est à ses acquisitions que dut sa naissance le Cabinet de Curiosités qui devint fameux au siècle suivant (note G).

Douze ans après sa mort, en 1710, la bibliothèque fut presque doublée par la donation de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, frère de Louvois, qui, redoutant la dispersion très probable après lui d’une collection qu’il n’avait cessé d’accroitre pendant cinquante ans, légua à Sainte-Geneviève un ensemble de 16.000 volumes « bien conditionnez », revêtus en partie de reliures on maroquin rouge, frappées sur leur plat aux armes du donateur.

Le buste en marbre de son père, le chancelier, faisait partie du legs et devait être placé dans le même local que les livres. Les religieux reconnaissants commandèrent en outre à Coyzevox le buste en marbre de l’archevêque et étiquetèrent les volumes d’un ex dono qu’ils portent encore.

Ex bibliotheca

quam 1600 Voll. coDStantem huic abbatiae S. Genovefae Paris.

Testamento legavit

Car. Maurit. Le Tellier Archiep. Rememis. Obiit anuo 1710.

Par suite de cet héritage, le local dut être agrandi et le travail, commencé en 1726, fut achevé en 1733. (Voir au ch. II, p. 29.)

La première pierre de ces nouvelles constructions fut posée par un prince du sang, qui fit un trop long séjour dans la Clôture de Sainte-Geneviève pour que son nom ne soit pas rattaché à l’histoire de la maison. Louis d’Orléans, le fils du Régent (1703- 1752), ne se sentant aucun goût pour la politique et les choses du monde, persuadé peut-être qu’il avait à racheter par la pénitence

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les désordres et l’impiété de son père, de plus, frappé au cœur par la perte de la princesse sa femme t enlevée à sa tendresse après deux ans de mariage (1726), se jeta dans les pratiques outrées de la haute dévotion janséniste et, après des retraites répétées dans l’abbaye, finit par s’y installer à demeure; il s’y

Quartier de Sainte-Geneviève. (Plan Turgot.)

fit bâtir le pavillon occupé aujourd’hui par la cure de Saint- Etienne ; de là il pouvait à son choix se rendre dans l’une ou l’autre des églises, où il avait des tribunes; il s’imposa les mortifications des ascètes les plus fervents ; il ne quittait la prière ou les œuvres de charité que pour l’étude des matières les plus diverses : théologie, exégèse biblique, histoire, géographie, astronomie, physique, chimie, pharmacie, histoire naturelle, tout lui

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était bon; seules les productions purement littéraires lui paraissaient trop frivoles pour mériter aucun intérêt; afin de mieux interpréter les écritures, il se mit au grec, au latin, à l’hébreu, au chaldaïque; il en résulta un monceau de manuscrits que, par une heureuse inspiration de son humilité, il refusa de livrer à l’impression. A un tel régime le cerveau le mieux équilibré n’aurait pas résisté. Du moins, son cœur, toujours le même, fut vraiment admirable; de l’ermitage princier où il vivait comme un indigent, ses bienfaits se répandaient sous toutes les formes; il y consacrait à peu près exclusivement les dix-huit cent mille livres de revenu qu’il s’était réservées; il légua au cabinet de Sainte- Geneviève ses meubles, sa belle collection de pierres gravées et de médailles. Suivant M. Franklin, le fils du prince revendiqua les médailles et les pierres gravées qui déjà avaient été classées; cependant on les trouve encore indiquées dans le Voyage pittoresque de d’Argenville (1780), dans l’ Almanach du voyageur à Paris de Thierry (an 1783) et ailleurs. La bibliothèque était déjà publique de fait, sinon de droit : elle s’ouvrait trois jours par semaine, de 2 heures à 5 heures. Le cabinet avait ses deux jours d’entrée. En hiver, les galeries, dont les procédés de chauffage alors usités n’auraient pu dégourdir l’air, étaient remplacées par un salon de lecture muni d’un énorme poêle. La maison posséda même un petit observatoire que l’un des bibliothécaires, le Père Pingré, installa sur la toiture (note G).

La bibliothèque devait survivre au monastère; en 1790, les bâtiments en furent déclarés propriété nationale et l’abbaye fut supprimée. Le dernier abbé, Claude Rousselet, supérieur général de la Congrégation de France, dut, comme dernier acte de son administration, présenter, par l’intermédiaire de ses procureurs, un relevé des revenus de l’ordre (3 mars 1790). Les recettes montaient à la somme de 110.157 livres, 2 sous, 8 deniers; les charges à celle de 53.337 1., 5 sous, 9 deniers (voir Victor Chauvin). Les finances de la congrégation étaient donc prospères, mais elle eût bien vite épuisé ses économies si elle avait dù entreprendre à ses frais la nouvelle Sainte-Geneviève, celle de l’architecte Soufflot. Elle avait eu recours à Louis XV dont la guérison, en 17i6, avait

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été obtenue après une procession de la châsse, et qui, pour satisfaire les religieux, avait, à défaut d’autres ressources, décidé que le prix des billets de loterie sei’ait porté de vingt sous à vingt-quatre. Grâce à cette surtaxe, 400.000 livres avaient été versées chaque année dans la caisse de l’église. Les travaux furent inaugurés en 1757, mais Soufflot mourut sans voir son œuvre achevée (1781) et fut enterré dans la vieille basilique, en attendant qu’il pût être placé dans le chœur de son temple. Louis XV avait posé la première pierre du dôme le 6 septembre 1764 et, à la grande joie des religieux, passé une heure dans leur cabinet des médailles et des curiosités, mais sainte Geneviève ne fit plus de miracles pour lui et, lors de sa dernière maladie, une nouvelle procession descendit en vain la Montagne.

L’inventaire de la bibliothèque dut également être présenté aux autorités chargées de la liquidation : le chiffre des manuscrits s’éleva à 2.013 volumes, celui des imprimés à 58.107, en tout 60.120 volumes, auxquels s’eu ajoutèrent 20.000 provenant de divers dépôts. Elle fut déclarée publique de plein droit et plus largement ouverte. Même aux jours de tourmente révolutionnaire, le service ne paraît pas en avoir été sérieusement interrompu : elle n’avait fait que changer de maîtres et de nom; elle s’appela bibliothèque du Panthéon jusqu’à la fin de l’Empire. Seulement, pendant cette période, elle perdit toute une partie de ses collections. En l’an V, l’archéologue Millin réunit le cabinet du Panthéon à celui de la Bibliothèque Nationale ; on a dit qu’en cela il n’avait tenu compte que de ses convenances, parce qu’il professait dans le cabinet de la rue Richelieu, mais le vrai motif qui décida la commission exécutive de l’Instruction publique à ne laisser sur la rive gauche que les livres et les manuscrits, fut l’insécurité du cabinet de Sainte-Geneviève, si mal gardé, faute de personnel, depuis l’éloignement des religieux, qu’en 1792 des voleurs avaient pu s’y introduire et essayer de s’emparer des médailles. Cette mesure enrichit la collection du Palais Mazarin de plus de sept mille médailles romaines, de dix mille médailles modernes, de sceaux et de jetons (voir Marion du Mersan, lits', du Cabinet des Médailles, 1838).

I)E SAINTE-GENEVIEVE

La bibliothèque du Panthéon eut, du moins, depuis le G mai 1797 jusqu’en 180V un bibliothécaire digne des anciens, Daunou, qui lui consacra sept années de labeur et, chargé d’une mission en Italie, revint de son voyage les mains pleines.

Les autres locaux de l’abbaye étaient cependant restés à peu près sans emploi ; en 179*2, l’église avait été passagèrement Temple de la Raison; on tint aussi dans diverses salles des assemblées populaires; en 179G, les partisans de Babeuf y ouvrirent, pour le voir bientôt fermer par l'ordre du Directoire, un club dit du Panthéon. Mais des voisins plus menaçants pour la bibliothèque furent les élèves de l'Université (180V). L’administration universitaire fut d’abord contente de son lot, puis elle fit entendre des plaintes et des récriminations et enfin réclama la maison tout entière. L’on verra dans le chapitre suivant comment elle réussit à déloger les livres et fut même si pressée que la bibliothèque dut s’accommoder d’un local de rencontre, en attendant qu’on lui bâtît un logis convenable. Au moyen âge, les religieux, qu’importunait le bruit de leurs écoles, ne conservant dans l’intérieur de leur cloître que leurs classes de novices (1180), n’avaient plus admis que dans une école extérieure leurs étudiants du dehors et encore le moine chargé de les diriger n'avait-il eu rien de plus pressé que de s’en débarrasser au profit du Collège de Montaigu. Montaigu, encore une fois, bénéficia du voisinage; il fut, avant de disparaître, appelé à l’honneur de porter jusqu’à sa dernière heure le titre de Bibliothèque Sainte-Geneviève (18V3-1850). Le Béarnais avait achevé de supplanter la patronne de Paris et le nom même de la sainte disparaissait des lieux qui lui avaient été voués pendant quatorze cents ans.

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