II. Note sur l' Angélus de l'évêque Garni er
Le feuillet, ci-dessus publié, de l'ancien catalogue de Clairvaux s'est conservé, comme je l'ai dit, en tète d'un exemplaire de V Angélus de l'évêque Garnier. Cet ouvrage qui, probablement, demeurera toujours inédit*, et dont la bibliotbècpie de Troyes possède cinq manuscrits différents provenant de Clairvaux, est digne à tout le moins d'une brève notice.
Son auteur, Garnier de Rochefort, fut nommé abbé de Clairvaux en 1186, après avoir été abbé d'Auberive. Il est le neuvième sur la liste des abbés de Clairvaux'. Kn 1193 il devint évêque de Langres*, se démit de sa charge en 1198 à la suite d'un différend avec les chanoines et vint se retirer à Clairvaux. C'est alors, sans doute, qu'il rédigea sa compilation. Il en eut le loisir. Il vivait encore en 1216 ; deux des exemplaires de V Angélus se terminent par une copie de deux chartes portant ce millésime, dans lesquelles l'ancien évêque de Langres prend des dispositions testa-
(Ij Au contraire, quarante sermons pour les fêles ont été publiés par Dom Tissier dans sa Bibliothèque Cistercienne (réédition de Migne, P. L., t. CGV, 557-828). Daunou déclare sans hésiter : « Les sermons de Garnier ne méritaient assurément pas d'être imprimés » (notice de Garnier dans Vlliitoire Littéraire de la France, t. XV'I, éd. Palmé 1892, p. 429).
(2) D'Arbois, Etude, p. 175 sq.
(3) Gallia christiana, IV, 1728, c. 391-394 (P. L., ibid., 553, sqq.).
mcntaires en faveur dos moines de Glaivaux*. Il leur légua aussi les deux volumes qui ont gardé trace de ses largesses*.
Dans son état définitif, V Angélus est un énorme répertoire onomastique, (ï Angélus à Zona, en vingt-trois livres — autant que de lettres dans Talphabel. Il est presque exclusivement scripturaire, une sorle de concordance développée dont les éléments sont empruntés aux « expositions » des Pères ; il rapporte à l'occasion des textes littéraires et traite de matières tliéologiques. Au moment même où la scolastique commence de briller avec éclat, il offre un exemple assez intéressant du savoir traditionnel dont les vieilles gens se contentaient encore.
Le dernier cahier du manuscrit 868 de Troyes, recueil composé au XI 1^ siècle \ me paraît reproduire le plan primitif de l'ouvrage. Il ne contient qu'une introduction et les premiers articles de la lettre A (fol. 91-98). Dans cette introduction anonyme — prologus in libro de diuersis significationibus quarundam rerum et de interpretationibiis quorundam nominum tam grecorum quant hebreorum — on lit d'abord d'abondants développements sur les quatre sens de l'Ecriture : Qnisquis ad sane scripture noticiam desiderat peruenire primo dilig enter comideret quando hystorice quando allegorice quando
(1) Première pièce : concession, faite par Conrad abbé 'le Clairvaiix, à la demande de Garnier, anciennement evèque de Lanjjres, d'une pitance jiénérale à la communauté de Cluirvaux, le jour de la Pentecôte du vivant de Garnier, et après sa mort le jour anniversaire de l'obit ; pour laquelle pitance Garnier a donné deux vignes apiid Mariai : Garnier donne, en outre : une vigne apud Musseiutn (?), le tiers des dîmes vHlarii in Sasay, un pré et d'autres biens dont il a titre iracquéreur. — Deuxième pièce : reconnaissance de la précédente charte par/'r. \V. de fusiiiaco et fr. C. de fonte Maurino.
(2) J'ai publié plus haut la souscription du manuscrit 3^. (8) Cote H 87 dans l'Inv ntaire.
184 l'ancienne bidliothèque
tropnlogice quando uero anagogice suam narrationem contexat... Tel est le début. Il y a en effet des règles pour entendre l'Ecriture. Et voici le hut que se propose l'auteur : Quia uero de III P^ his intelligentiis bremter superius quedam diximus, plerasque quarundam huiusmodi rerum queadpresens animo occurrere poterunl proponere simul et exponere decreuimus diversitates et quasdam huiusmodi nominum in médium proferre interpretationes, ut ex his que in sanctorum patrum expositionibus inuenire poterimus instituamus\ Suit une liste des dictiones en cause, liste établie secundum ordinem alphabeti et setundum illum etiam ordinem quo littere se?ni vocales et mute vocalibus coniunguntur'^ .
Pour la première lettre de Falpliabet, soixante-dix-sept notns sont énuniérés, iV Angélus à Azimus ^ ; pour la deuxième vingt, de Babylon à Buxus ; et ainsi de suite :
Cadaver 'Cutis (130 articles).
BamuluS'Dux (27).
Ebur-Exitus viarum ^30.
Faretra-Frumentum (64).
Galaad-Gutte (28).
Hamus- Humérus (25).
lacinctusluventus (30).
Kalendas (article unique).
Labia-Luta (62).
Maceria-Mustela (55).
Nares-Nubes (20).
Obrizum-Ovile (25).
Pax-Puteus (79).
Quadrige-Quercus (3).
(1) Fol. 91 v°-92 r".
(2) Fol. 92-95.
{'S\ Plus une addition : aversarius..
DE CIAIRVAIX 185
Radix-Rupes [30 .
Sabaltum-Sirucio (105).
Tabernaculam- Thus f 40 ).
Vah-Vxor (74).
XpisUis (article unique).
Yades- Ydropicus ( 3 ) .
Ze lus- Zona (3).
Or, Qiî peut le remarquer dès maintenant, ces mômes séries strictement alphabétiques forment encore la base du grand recueil des manuscrits 32 et 392 ; elles y ont seulement reçu, pour la plupart des lettres, des suppléments plus ou moins étendus. Par suite, ce prologue Quisquis est bien une composition de réve(|ue Garnier, Tébauclie de son répertoire. Une fois son idée réalisée, il aura dédaigné de conserver ces explications préhminaires ; le travail n'avait plus besoin d'être justifié.
En marge de la nomenclature', l'auteur achève ses propos en rappelant le dessein de l'ouviage et dissertant sur les livres du canon biblique : De hanon uero diclionmn diversîs siynificationibus, prout eas ah orthodoxis docloribiis in libris tam uetevis quant nom testamenti expositas inuenire poterimus, auctore deo loquemur... Scripta quoque patrum ideo in canone non sunt quia non tam nouuni aliquid adiciunt quani ea que prius dicta sunt latius exponunt.
Le premier article, très court, est ainsi conçu : Angélus e^i Xps vel spiritus sanctus in evangelio iohannis Angélus descendebat in pis. et mo. aqua et sa. mius. Angélus lohannes Baptista, Angélus spiritus maliynus, Angeli célestes spiritus. Angélus quilibet sacerdos.
(X) Fol 92 r°-92 v-.
186 l'ancienne imhliotiièque
Le manuscrit 808 finit abrupt au milieu du vinglseplième article: Amicus,
La deuxième partie (fol. 218-330) du uianuscrit 1097*, Xlll" siècle, doit correspondre à un état plus avancé ou, si l'on veut, intermédiaire de la compilation. Le nom de Garnier n'est, pas encore mentionné. En tôte (fol. 218- 219 r"), on a la préface Quisquis comme dans le manuscrit 868; de même, l'alphabétisme Anff^ius-Zona {2\9\''-22\), ainsi clos : Expliciunt capitula; puis (fol. 221 r'), Incipit liber. Angélus Xps vel spiritas sanctus, ut in evangelio iohannis angélus descendebat in piscinam... Angélus lohannes Baptista. Angélus spiritus malignus. Angélus f ornes peccati. Angélus episcopus. Angélus anima hominis. Angeli célestes spiritus. Angélus quilihet sacerdos. Angeli predicatores. On constate ici des additions à la première rédaction. Le répertoire se poursuit complet cette fois, conformément à l'ordre des capitula. Mais après zona (fol. 321 v°), vient un chapitre supplémentaire sur les chiffres bibliques : Unus deusin Exode... jusqu'à centum quadraginta llIJor millia. A la fin (fol. 330 r"). Explicit liber angélus.
De la rédaction définitive la bibliothèque de Troyes possède deux exemplaires magnifiques de la fin du XIT siècle, les manuscrits 32 et 392, cotés dans l'inventaire M 2 et M 3. L'un et l'autre, je l'ai déjà indiqué, ont été légués par Garnier à l'abbaye de Clairvaux.
11 semble, néanmoins, que Garnier aurait voulu laisser à son œuvre un caractère anonyme ; il a même négligé de conserver le prologue Quisquis au début de cette recension
(l) Cote P 73 dans l'Inventaire. Le volume est formé de deux manuscrits indépendants à l'origine.
DE ÇLAIRVALX * 1 87
censée complète. Mais on était bien renseif^né dans son entourage cl la tradition de Clairvaux est formelle sur ce point. A la dernière [)age du manuscrit 392 (fol. lOOv") une main du com.nencement du XIIT siècle a noté : Angélus dni Garnerii quondam lîngon[ensis] ep(iscop)i prias abb[at)is clarevall[ensis) ; pareillement, sur le feuillet de garde du manuscrit Wl — le feuillet emprunté à l'ancien catalogue — une main de la (in du XIIl*^ siècle ou du commencement du XI V° a noté : hune liùrum compilavil dns G. ep{iscopu]s quondam lingonensis.
Les deux volumes sont semblables, à cette différence près que le manuscrit 32 est d'un format beaucoup plus grand. Il est possible que Garnier, le jugeant incommodi^, ail voulu faire établir une autre copie. En outre, le manuscril 392 devait offrir au début de cbaque livre, c est-à-dire pour cbacune des lettres de Talpliabel, une miniature. La plupart de ces feuillets enluminés ont été arracliés ; il n'en reste plus aujourd'bui que six. Les lettrines sont fort joli(!S ; deux sont curieuses : celle de l'article leiunimn (fol. 73r"), représentant des moines en coule noire attablés, et celle de l'article Ohedientia (fol. 100 v") qui fait voir au contraire des Cisterciens au travail vêtus de la tunique blancbe et du scapulaire noir: l'un tient un maillet, l'autre un livre, un troisième coupe du blé avec une faucille '.
(Ij Les autres leUrines sont celles des fol. 1.7)3 v» {Vas [eleciioîiis], à savoir saint Paul : un an^^e aveugle un personua^^e qui laisse loinljer unt> ëppe, probablement saint Paul, et à côté un autre persoiin.ige présente un vase, peut-être Ananie); fol. 168 r" (Xps: le Christ pleure devant Lazare et ses so'urs) ; fol 16S v" (Yades : docteurs); fol. 169 r" {Zehis : le Christ chasse les vendeurs). Ces six miniatures, exécutées vraisemi)labloment à Clairvaux au début du Xlir siècle, devraient être mentionnées dans l'histoire de l'ancien art français. Cluny avait fort peu produit à ce point de vues, alors qu'en Allemagne, dans le niêmetenips, les Othons reprenaient les grandes traditions carolingiennes. L'époque de saint Louis manifestera en France une renaissance si remarquable qu'il importe de faire attention à tous les manuscrits qui annoncent celte nouvelle période.
188 i/aNCIENNE HIliilOTIIÈQLE
Pour donner une idée du recued, il suffit de transcrire le premier article et de donner le scliéma des livres. Je suivrai le manuscrit 32.
Nous avons vu précédemment six, puis dix interprétations du mot Angélus. La série a doublé, môme lrij)lé et prend à l'occasion une tournure litléraire : Anyelus filius dei. Angélus xps uel spiritus sanctus Angélus spiritus bonus. Angélus spiritus malignus. Angélus lohannes BapH^ta. Angélus episcopus. Angélus q^nlibet sacevdos, Angeli predicatores . Angélus anima hominis. Angélus creatura irracionalis . Angélus f ornes peccati. Angélus ignis. Angeli custodes nostri. Angeli pugnant pro nobis, Angeli vincunt pro nobis, gaudent pro nobis, fient pro nobis, iniersunt funeri cuiuslibet œpimi. Angélus malus scilicet lucifer in superiori loco id est in empyreo erectus est. Angelorum ordo. Angélus malus venator, leo, diabolus, calumniator, sathan, peccator..
La lettre A fournit 1 \ 4 articles : à savoir d'abord la liste alphabétique donnée par les maniiscrits 868 et 1697, ôi' Angélus à Azimus (i-lxxx), puis tout à la suite et sans distinction une deuxième qui va à' Abel à Auréola (lxxxicxiv) Il en est de même pour la plupart des lettres ; mais parfois la part de l'accroissement n'est pas aussi nette et l'on constate un certain travail de fusion :
Baby Ion- Bonus (i-xxx).
Calciamenta-Cupiditas (i-lviii), Cadauer- Cutis (lix- CLXiv), Compes (clxix): la série primitive est ici en seconde place et se trouve enclavée entre deux suppléments. De cette disposition il ressort que Garnier n'a cessé de remanier son ouvrage. Toute la suite vérifie cette remarque.
Deus (i), Dampnatio (ii), Duricia (xxxv) ; Damula (xxxvi), Dux (lu), Deglutio (lih).
i)E CLAIRVAL'X 1 89
Ecclesia (i), Extdtatio (xxiv) ; Edvs (xxv), Exitus viarum (xlvii), Ebur (cxijx).
Fades (i), Funkulas (xxv) ; Faretra (xxvi), Furor (lxxii), Quod deus fecit refecit et reformabit nos (lxxvi).
irallhia il), Gutta (xxxv).
Hami(s(\), Humérus (xxvii).
leiumwn (i), lusticia (xlvii); lacinlus (xlvii), Inuentus (lxvim) ; Impius (lxix), Indolorii (lxx).
Kalendas (article unique).
Labia (i\ Lutum (xviii) ; Labnim (xix), Luter (lxvii).
Macula (i), Mundus (xlvi) ; Maceria (xlvii), Mustela (lxxxviii).
JSatiuitas (i), JSuptie (x) ; Ndres (xi), Nuces (xxvi).
Obedientia (i), Ossa (xvii) ; Obrizum (xviii), Ouile (xxxv) .
Panis (i), Quibm modis sit puhandum (l) ; Paci ficus [u), Puteus (cxii)
Quies[\), Quercus {\\).
Ramus (i), Rex (xvii) ; Radix (xviii), Rupes (xlii).
Sabbatum (i), Superbia (xliii) ; Saccus (xliv), Stratus (xcix) ; Saxum (c), Structio (cxxixj.
Talentum (i), Transmujratio (xix) ; Tabernaculum (xx), 7yi?^5(i.iii).
Ftf^ (i), F^?/?^^ (xxxviii) ; W/i (xxxixi, Vxor (xci).
Jl/>^ (i), Z/?05 ; uiri sancti (ii).
Yades, Ydrie, Ydropicus, Ysopes [\-\\). Zelus, Zizania, Zona (i-ni).
Le manuscrit 1704, du XII^ siècle, oflVe (fol. 219-2G8) ini al)régé de V Angélus, qui dépend peut-être d'une recension aualoj^uc à celle du manuscrit 1697. CliiHjue interprétation est justifiée par un texte.
ft^^^
190 l'ancienne BIBMOTHÈQl'E DE CLAlUVAl'ÎC
Il ne paraît pas que V Angélus de l'éfeque Garnier ait élé connu ailleurs qu'à Clairvaux ni qu'il y eu ail d'autres manuscrits que ceux conservés maintenant dans la hibliothèque de Troyes.
ADDENDUM. — Aux manuscrits de Clairvaux, conservés aujourd'hui à la Bibliothèque ?s'ationale et dans celles de l'Arsenal et Sainte- Geneviève (cf. p. 150 n. 2), on ajoutera cinq manuscrits du fonds Ashburnham-Libri de la Laurenziana à Florence :
1054. Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, et commencement de l'Histoire de la Croisade par Tudebode, XII' s. (Clairvaux Q. 38) ;
1553. Pierre de Blois, Epistolae (Clairvaux I. 25) ;
1906. Recueil, formé par Libri, de huit fragments du XIII* s, : vies des saints, chronique de Clairvaux, etc.
1913. Grammaire de Priscien, XIIP s. (Clairvaux S. 49) ;
1914. Praedicabilia de Porphyre et autres ouvrages de dialectique (Clairvaux, S. 83).
Le deuxième manuscrit m'est signalé par le Prof. E. Ros.lagno, Conservateur delà Bibliothèque Laurent ieiine ; les autres ont été déjà indiqués par L. Delisle {Notices et rulrails des manusrril^. \XX1I. I, 1886, p. 54, 98, 101).
Ces volumes, falsifiés par Libri, ont-ils été dérobés à la bibliothèque do Troyes ? — Il est plus probable qu'il?; proviennent, du fonds de Montpellier.