LA FEMME SOUS L'ANCIEN EMPIRE ÉGYPTIEN
Pour moi, je préfère tout simplement en croire ce que nous dit Cicéron dans son Traité des lois (livre II paragraphe 16) quand il nous enseigne que ce qu'il y a de meilleur c'est ce qu'il y a de plus ancien et de plus proche de Dieu : » Et profecto ita est ut id habendum sit antiquissimum et Deo proximtim quod sit optimum ».
La même pensée se trouve, du reste, déjà exprimée dans ce qu'on a nommé « le plus ancien livre du monde », le papyrus Prisse, remontant aux débuts mêmes de la mystique Egypte.
Le moraliste, auteur du livre, est représenté comme extrêmement vieux. Il a 110 ans; et depuis bien longtemps il s'est désintéressé des ambitions de ce bas monde. Fils aîné d'un roi, il a renoncé, par son libre choix, à la couronne : et c'est un petit neveu qui règne actuellement. Pour lui, il se contente d'en être le père nourricier et le premier Ministre. Mais il sent qu'il a peu de temps à vivre et que le roi est bien inexpérimenté encore.
Ace moment Dieu parle à son cœur, — comme il parlait à Abraham et aux anciens patriarches. Il lui
inspire Tidéc de tracer à grands traits ses devoirs à celui qui doit être le Maître de tous.
« Mais, répond-il h Dieu, souverain seigneur, mon maître; — le grand est devenu vieux; arrive l'infirmité; vient la faiblesse à nouveau; le couche (ce grand, ce prince) la décrépitude chaque jour; les yeux s'affaiblissent, les oreilles se durcissent; les forces sont en baisse; le cœur n'est point tranquille; l'esprit se ferme; il ne se souvient plus de la veille; l'ossature s'amoindrit en sa totalité; ce qui est bon devient mauvais; le nez d'abord n'a plus de respiration du tout.
« Debout ou assis, point n'est à moi de puissance, dans la vieillesse, pour faire parole à mon seigneur (le jeune roi) Quoi? Dirai-je à lui les paroles de ceux qui ont entendu les conseils du passée leur audition des dieux? Ah! c'est à toi d'agir ainsi, pour repousser les infirmités des gens éclairés, à loi de faire éclater tes merveilles! »
On voit que Ptahhotep soulève ici la grosse question que développait encore, dans le Mois, Gabriel Aubray quand il disait qu'à la jeunesse il faut un maître jeune, comme aux jeunes filles un professeur homme qui n'ait pas trente ans.
Cependant il hésite. Ne faut-il pas révéler aux jeunes les paroles de ceux qui ont entendu les conseils du passé, leur audition des dieux, c'est-à-dire précisément ces choses meilleures, que l'antiquité, plus proche de Dieu, avait reçue de la bouche de Dieu même, dans la révélation primitive, et qui vont s'effaçant de plus en plus pendant ce qu'on a nommé les progrès de la civilisation.
Mais pourquoi, après tout, Dieu ne paiierait-il pas encore pour faire éclater ses merveilles?
A cette invocation solennelle le grand Dieu ne dédaigne pas de répondre :
(( Dit la Majesté de ce Dieu :
« Ta bouche renseignera (le roi) dans la parole du passé ! Ah ! elle fait la stupeur des petits enfants et des grands. Celui qui l'entend entre dans toute satisfaction de cœur. Ce qu'elle dit n'engendre pas satiété ».
Le moraliste obéit et s'exécute ; car immédiatement après nous trouvons ses maximes précédées du nouveau tilre :
« Commencement dans renonciation de la bonnp parole^ dite par le grand prince, père du roi, aimant ce roi, lui-môme fils d'un roi, aîné de son flanc, préfet de la ville dja (ou premier Ministre), Ptah hotep, pour l'enseignement des ignorants dans la science des préceptes de la bonne parole^ pour le bien de qui l'écoute, pour la repression de qui la viole ».
J'ai beaucoup étudié cette bonne parole^ cet Evangile dupasse le plusantique, dont la traduction réelle n'avait jamais été faite : et peut-être la donnerai-je, d'ici à peu de temps, en entier, avec les commentaires qu'elle mérite (1). Je ne veux en ce moment en tirer que ce qui concerne la femme,
Sous l'ancien empire égyptien, pendant la période dans laquelle fut rédigé le papyrus Prisse et qui, de bien des siècles antérieure à Abraham, est pour This-
(1) C'est ce que j'ai fait, depuis cette leçon, dans ma Jievue égyptologique.
toire qui nous occupe la plus ancienne (si Ton excepte les récits de la Genèse sur notre mère Eve et sur les fils (le Dieu qui aimèrent les filles des hommes), la femme a une situation très honorée et très haute.
Les représentations figurées, si abondantes dans la vallée du Nil, sont en cela parfaitement d'accord avec les textes écrits.
Parmi les monuments figurés, ceux qui tiennent au début la plus large place, ce sont les tombeaux, parmi lesquels se trouve celui de Ptahhotep, le favori et père nourricier du roi Assa, c'est-à-dire l'auteur du papyrus Prisse.
Sur ces tombeaux se trouvent retracées toutes les scènes de la vie réelle, soit qu'on se figurât que le maître continuait dans l'autre vie l'existence qu'il avait menée dans celle-ci, soit qu'on voulût, du moins, l'y faire accompagner par les souvenirs de cette existence. Ce n'est donc jamais isolé qu'on y représente le chef de la maison. C'est entouré de sa famille, de ses serviteurs, de tous ceux qui, d'ordinaire, lui faisaient cortège. [
Si c'est un noÉle puissant, un fils royal, un parent royal, on peut voir ainsi défiler, comme étant sous sa dépendance, des gens des métiers les plus divers. Ses scribes sont là pour enregistrer l'emmagasinage de ses récoltes, la réception des dons qu'on lui fait, l'emploi multiple de sa fortune. Ses intendants surveillent les serviteurs, qui se livrent à leurs travaux avec zèle en présence du maître. A côté des scènes de labourage, de semailles, de moissons, de battage du grain, viennent des scènes de concerts, de danses, de jeux de tout
genre. Le maître assiste iinpassiblement aux unes comme aux autres : et auprès de lui sa femme est représentée sur le même plan.
Souvent la femme s'asseoit à côté de son mari sur un même siège pour bien marquer la parfaite égalité des conjoints (n® 1), tandis que le monde des enfants, des intendants et des domestiques prodigue au couple ainsi réuni ses hommages et ses services. Ordinairement, en signe de ses droits, elle appuie la main sur Tépaule de son compagnon. Je citerai encore les quatre tableaux provenant du tombeau du prophète et fils du roi Ptahbannefer (n« 2).
Dans les deux du haut, ce personnage est assis sur le même siège avec sa femme la parente royale Khenu. Celle-ci met la main sur Fépaule de son mari dont elle prend pour ainsi dire possession, comme la Gaia romaine le faisait du Gains. Dans un de ces tableaux, celui dont Lepsius avait reproduit les couleurs, le fils est représenté enfant, debout devant son père. C'est ce fils grandi, Nofresim, qui, dans un des tableaux du bas, accompagnera seul son père, alors que son scribe Apa et deux serviteurs en sous ordre font défiler ses troupeaux devant lui.
Ce n'est pas seulement quand les époux sont assis, que, par une attitude qu'on pourrait attribuer à un mutuel abandon, la femme met d'ordinaire la main sur l'épaule de son mari. C'est encore quand l'un et l'autre sont debout.
Pour le second cas, comme pour le premier, je pourrais vous citer bien des exemples (n**'' 3 et 4). J'insisterai surtout sur celui du scribe royal en chef.
Pehnuka, et de sa femme la prophélesse et parente royale, Djefasen (n° 5). Celle-ci porte sur sa tôte — sans doute à cause de son sacerdoce spécial — une curieuse couronne de fleurs, ce qui est assez rare. En dessous de Pehnuka, sous son bâton qu'il saisit, se trouve son jeune fils Ata, auquel on donne par avance, en vertu de ses droits héréditaires, les titres de chef scribe et secrétaire du roi. Devant Pehnuka se trouvent une sorte de brigadier des scribes, faisant une oiïrande à son supérieur hiérarchique, et les deux membres de la famille, son frère, Tesu, et le fils de ce frère, Plahkliun.
Dans le fragment parallèle, en haut, on fait défiler les troupeaux, en deux registres. Le troisième registre nous montre les soins qu'on prend de l'oisellerie ; le quatrième des scènes de pèche dans les viviers ; le cinquième les divers domaines des deux époux, figurés par des femmes portant les produits de la terre, avec le nom de la ferme écrit en dessous. C'est l'usage général en cas pareil quand il s'agit des riches particuliers de l'ancien empire : et plus tard dans les inscriptions des temples. D'antres femmes symboliseront aussi tous les nomes de l'Egypte remplissant le même rôle par rapport aux divinités nationales que les domaines de l'ancien empire par rapport au maître particulier.
A ce moment le mari et la femme, placés identiquement sur le même rang, assistent toujours, imperturbables, aux travaux divers, aux jeux de leurs vassaux et de leurs domestiques — comme ils assistent, imperturbables, aux comptes que les scribes leur rendent de leur fortune, au défilé de leurs terres personnifiées, aux hommages et aux ofl*randes qui leur
sont faits. Le tombeau est ici un vaste panorama de la vie du mort, — dont nous ne pouvons vous offrir ici que des fragments — vie dont on a bien soin de nous peindre la prolongation dans une éternité bien heureuse, alors que le défunt, auquel on fait des sacrifices, est devenue un autre Osiris, parce que, lui aussi, a toujours été un être bon {oiin nofre).
Le monument (n° 6) que je vais faire projeter devant vous montre deux autres attitudes fréquentes et également très intentionnelles que prennent les époux égyptiens, dans les tableaux de cette période reculée. Il s'agit ici du prophète et préposé à la sépulture du roi, Semnofré. Dans le haut, au-dessus d'une sorte de porte factice, symbolisant cette entrée de Taulre vie dont personne ne peut contempler les mystères qu'après sa mort, Semnofré est représenté assis, faisant face à sa femme, la parente royale Amendjéfes, elle-même sur un siège d'égale hauteur. Ceci, je l'ai dit, établissait bien l'égalité des deux époux. Mais il fallait encore faire voir leur bonne entente et pour cela, dans un tableau parallèle (où ils sont représentés debout), sa femme, la parente royale Amendjéfes, lui donne le bras à la façon moderne. Entre le bâton et la jambe de Semnofré et se retournant vers lui, le bras étendu, est figuré son fils à lui, Raur, et derrière Amendjéfes dont elle saisit la jambe, sa fille a elle Halhornofré. Celte fille était sans doute la plus jeune; car, devant les deux époux, on voit une série de quatre filles qu'il a engendrées et dont la dernière se nomme également Halhornofré. Quant à Raur, son nom ne se trouve pas parmi ceux des trois fils du registre
suivant, qui sont appelés « les petits Semnofré, Plahpehu et Ab. »
Ajoutons qu'après les scènes de la vie, nous en trouvons une se référant aux rites funèbres qu'accomplissent six hon Ka^ c'est-à-dire six prêtres de l'esprit du mort.
Parfois les bras des deux « conjoints » pour nous servir de l'expression égyptienne, sont pour ainsi dire entrecroisés derrière le dos, dans un sentiment commun d'affection et de confiance réciproque. Je vous citerai particulièrement un groupe de l'ancien empire (n** 7), que j'ai acheté pour le Louvre en 4889 et qui représente le mari et la femme assis sur un siège commun, dans cette situation, tandis que leur enfant figure entre eux, à leurs pieds. Il parait que cette heureuse famille a été ensuite l'objet de rancunes politiques, car tout en laissant intactes les inscriptions religieuses ellesmêmes, on en a partout martelé les noms.
Je vous l'ai dit aussi, Tamour conjugal se traduisait dans les monuments de cette époque reculée, d'une autre manière encore. Parfois l'épouse, prenant bien expressément ce titre, au lieu de figurer la main sur l'épaule de son mari, assise en face de lui ou debout, lui donnant le bras, se faisait représenter à ses pieds qu'elle saisissait à pleines mains, Il en est ainsi dans un document se référant à un tombeau dont nous avons déjà parlé au n** 5. Faisons projeter encore le n* 5.
Ainsi que je viens de vous le montrer un peu plus tôt, Pehnuka y est représenté avec sa femme, la prophétesse et parente royale Djefasen, qui lui appuie la
tnain sur Tépaule et porte, en vertu sans doute de soli sacerdoce, une couronne de fleurs sur la tète. Cette même couronne se retrouve, dans le no 8, sur la tête d'une femme qui accompagne Pehnuka avec la pause beaucoup plus abandonnée que je décrivais tout à rheure. Or il ne s'agit pas de la même femme, mais d'un mariage postérieur : « son épouse » est alors ap- Ice Hotephirs et elle accepte d'être à demi couchée à côté du chien du maître, dont le nom Terem est soigneusement indiqué. Le même fils Ata, évidemment fils de la première épouse, que nous avons aperçu d'abord, se voit encore à côté d'eux. Mais ce n'est plus un enfant tenant la jambe de son père, c'est un homme à genoux devant lui pour lui rendre ses hommages, ainsi que le frère du défunt qui, dans le premier tableau, paraît avoir semblable rôle, avec des titres un peu inférieurs à celui du fils dans la hiérarchie des scribes royaux.
Sur les deux mêmes registres se trouvent des scènes agricoles. Derrière le fils, le secrétaire (ou scribe particulier) du maître, vient lui présenter ses comptes, en se faisant suivre d'un serviteur qui porte une gerbe de blé. Un autre serviteur remporte une gerbe déjà vue et sept bergers poussent devant eux un troupeau d'ânes. Le troisième registre, en remontant du fragment du haut de la planche fait suite à celui-ci. Le même troupeau d'ânes continue sa marche qu'activent sans doute les sept bergers dont nous avons parlé. Une légende nous apprend alors qu'ordre est donné de les harnacher [shet) et de les conduire [hab) où ils devaient aller» Cet ordre est aussitôt exécuté. On met aux ânes
leur bât et on charge quelques-uns de ces ânes c^e volumineuses valises contenant, paraît-il. des produits agricoles. Un de ces ânes, non encore chargé, est soigneusement étrillé et un gardien le saisit par le pied, dont il souffre sans doute; car il ouvre la bouche pour braire. Toute cette scène se passe près de la porte de Técurie, ou pour mieux dire de l'enclos des bestiaux.
Retournons maintenant à la partie du tableau qui contient les principaux personnages de la famille.
Derrière le frère, Katesu, présentant ses hommages au maître, c'est-à-dire à l'aîné xupio;, qui dans le droi égyptien dirigera toujours les exploitations au nom et au profit de tous, un second scribe particulier apporte ses tablettes qu'il va déposer sur une table assez singulière. Il est accompagné de deux autres sous-intendants, portant comme lui la shenti, c'est-à-dire le petit jupon de forme spéciale qui était pour les hommes une sorte de vêtement d'honneur, car les simples domestiques, ou bien étaient nus, ou bien n'avaient guère qu'une sorte de ficelle autour des reins. Ces sous-intendants se passent de l'un à l'autre des petites tasses qu'il s'agit de vérifier et qui contiennent de l'orge [nesh) suivant la légende. Il est assez difficile de voir ce que font de celle orge trois femmes, qui, dans les deux parties superposées maintenant du même tableau (2* registre en remontant), travaillent derrière une sorte de pyramide tronquée de céréales portant cette mention de l'orge. Cette pyramide paraît avoir été traitée comme les pyramides de sel de nos marais salants de l'ouest, c'est-à-dire qu'elle a été recouverte d'un revêtement (de terre glaise probablement) et surmontée d'un toit fait à l'aide d'une
planche. Un manœuvre, à l'aide d'un lon^ Mlon se terminant par une sorte de main, a attaqué le revèleraent et écorné le tas. La partie ainsi séparée du reste est livrée aux femmes qui semblent vanner de Forge h Taide de divers instrunàents.
La première de ces femmes est entièrement nue. Les deux autres ont de longues robes transparentes laissant voir les formes et que je comparerais volontiers à la chemise bleue assez mince que portait en i889 une jeune fille — presque un enfant — qui, selon la tradition générale, m'avait accompagné, ainsi que mes guides arabes, pour me porter de Teau, tandis que je visitais les nécropoles de Thèbes. Je me rappelle que j'ai rapproché cette jeune fille de la peinture d'une de ces tombes (celle des vignes) représentant une dame égyptienne de la XVIIP dynastie. Figure et costume : tout élait identique.
Le même registre se réfère, comme le registre supérieur déjà décrit par nous, au défilé de troupeaux égyptiens. En tête et en queue de chacun de ces troupeaux (l'un de bœufs, l'autre d'ânes) il y a toujours un berger. Celui de tète dit dans les deux cas à l'autre, selon la légende : « tiens-toi derrière eux ». Quant à l'autre, sa réponse diffère. Un des bœufs s'est retourné et menace de ses cornes le berger d'avant. Celui d'arrière lui crie : « Frappe ton bouvillon ». Mais au môme instanl l'avertisseur est près d'être heurté par le berger de tôle du troupeau d'ânes qui marche à reculons. L'autre lui crie : « Holà! vois donc ce que tu fais. »
Dans le 4® registre en remontant, un troisième scribe rend encore ses comptes en se faisant précéder d'un
traîneau chargé. Derrière lui se trouvent des scènes dé moissons.
Le 5* registre est trop fragmenté pour qu'on en puisse rien dire. Mais il faut ajouter que celui du bas contient encore une procession de domaines représentés par des femmes, comme dans la tombe dont nous avons parlé précédemment.
Il est curieux de voir — et cela également dans toutes ces tombes antiques de grands personnages, — le monde d'employés et de serviteurs entourant le maître et la maîtresse qui, avec une dignité semblable, assistent imperturbablement, nous l'avons dit, à leurs travaux ou à leurs jeux. Et cependant ici la femme, épouse honorée, consentait à accepter une posture que n'avait jamais eue, pour le même mari, la femme précédente. Faut-il donc croire que cette épouse — qui s'était emparée delà garde robe de l'autre — n'était réellement qu'une femme de seconde dignité, pour me servir de l'expression usitée parles chinois en cas pareil, c'est-à-dire ici une maîtresse épousée après coup?
Ce qui est bien certain, c'est que les dames du demi monde, entretenues par un seigneur, sont souvent figurées de cette manière en Egypte — même quand il s'agit d'une de ces danseuses, de ces pallacides sacrées, qui jouissaient cependant d'une certaine considération dans le high life d'alors. Permettez-moi de vous donner ici la jolie « dame » et pallacide Takha (n°^ 9 et 9 bis).
Dans d'autres cas, c'est par la main que se saisissent rhomme et la femme. Il en était ainsi, par exemple, lors de la cérémonie même du mariage, dont les rites mystérieux se trouvent reproduits — beaucoup plus
•rt-
j tard encore — pour Tunion mystique du roi et de la
i déesse Hathor. Le Pharaon était en effet considéré
j sous- un double aspect. Tantôt c'était un nouvel Osiris
i — cet autre monarque divin de TEgypte — et, à ce
titre, il avait naturellement pour épouse Isis Hathor.
Tantôt c'était Hôrus, fils d'Osiris, et alors il avait pour
I mère et nourrice la même Hathor. Les deux tableaux
que je vais faire passer devant vos yeux se réfèrent au
premier symbole.
Dans le n° ii, Seti 1" tient par la main Hathor qui lui remet de l'autre main une sorte de poisson mystique.
Dans le n° 12, le roi Nechthorheb ou Neclaneb P"", dont l'union avec Hathor est supposée faite, contemple également son épouse, qui laisse reposer avec confiance sa main sur son épaule, selon une coutume déjà bien connue de nous.
Revenons en aux familles ordinaires et particulièrement à celles de l'ancien empire.
Ce n'est pas seulement Tépousc auprès de son époux : c'est encore la mère auprès de son fils qui est officiellement honorée.
Il en est ainsi sur le tombeau de Mcrab. Nous voyons alors que ce prince n'ayant pas d'épouse, sa mère occupe à côté de lui la place qu'eut occupée sa femme. La voilà dans le n"" i3, debout derrière son fils la main sur son épaule. Merab porte les titres de fils du roi, né de son flanc, d'officiant ministre divin chargé de la sépulture et des barques funéraires du roi, en même temps que de général et de grand juge. Il est dit qu'il aime son maître et qu'il en est aimé : et on joue
aiûsi agréablement sur son nom Merab, qui signifie « amour du cœur » Sa mère, la fille royale, dame pleine de dévotion envers son Dieu, est appelée Sétat. Ses chairs sont peintes en jaune, tandis que celles de son fils sont en rouge foncé. Ces couleurs sont traditionnelles en Egypte pour les femmes par rapport aux hommes. De là vient la différence de nuance qu'on remarque sur la photographie de cette planche coloriée. De l'autre côté, se dresse Merab dans son costume sacerdotal. L'officiant dans les funérailles portait en effet la peau de panthère.
Entre les sujets principaux décrits ci-dessus se trouve la série des figures symboliques et des serviteurs.
Dans les trois registres du haut, les domaines affectés au culte du roi dont Merab était prêtre apportent leurs offrandes soit à Merab avec sa mère, soit à Merab seul. Huit hommes et sept femmes remplissent ce rôle. Les huit premiers personnages (hommes ou femmes) se réfèrent à des terres dans le nom desquelles entre celui de Chufu ou Cheops, le fondateur de la célèbre pyramide : Khufuankh, Khufuant, etc. Les noms des autres sont moins significatifs comme provenance. Dans les deux registres du bas, les serviteurs amènent des victimes à sacrifier ou les sacrifient effectivement, en se tournant alternativement des deux côtés, c'est-à-dire soit pour rendre un hommage familial au prince, soit pour lui offrir leurs services dans son rôle sacerdotal. Cette distinction est parallèle à celle des domaines dont nous avons déjà parlé et dont les uns pouvaient être personnels, tandis
que la jouissance des autres était une conséquence de roffice.
Au point de vue familial la mère seule comptait avec son fils, pour lequel on n'indique jamais d'épouse, je le répète.
Et cependant le cliché n** i4 se référant au même tombeau nous prouve que Merab eut plusieurs enfants.
En haut la figure B nous montre le prince debout avec sa légende complète. A ses pieds, on voit « son fils » nommé « le petit Merab », qui se saisit de la canne de son père du côté duquel il se retourne. Celui-ci est dit voir ou examiner les offrandes funéraires [per khru) apportées à la royale demeure ou à Thypogée royal et consistant en milliers de bœufs, de vaches de diverses espèces et de volatiles. Un scribe se tient debout en face du maître, avec la légende : « Il lui donne par écrit l'état des biens des panégyries éternelles sur les archives ». Il tient en effet une tablette où sont inscrits « les bons dons » funéraires consistant en bœufs, en antilopes, en oies, etc. 11 y a une colonne de chiffres de cent mille, de dix mille, de milliers et de centaines. Un valet porte à sa suite des sacs d'archives et une sorte de boîte dont le contenu est difficile à préciser, mais qui acconipagne d'ordinaire de semblables redditions de comptes. De l'autre côté du tableau, Merab est également debout et examinant, selon la légende, des comptes se référant à des biens d'une autre nature, comme dans le tableau du bas, qui le représente assis, ayant devant lui une sorte de garde-manger contenant des offrandes semblables à celles qu'il transporte ailleurs dans « le champ de repos ».
Dans le tableau A du haut, il a auprès de lui la plus jeune de ses filles quisc tourne vers lui, une fleur à la main, parallèlement à ce qu'a fait le fils dans le tableau B, et qui senomme Ansedjerka. Enface, se trouve son fils avec Khufuneterumer et une jeune fille, Setut.
On voit que, dans les deux représentations, ce sont les cadets, fille ou garçon, qui, particulièrement gâtés par le père, ne le quittent point.
Mais ces enfants quelle est leur mère? Il n'en est point question, je le répète. Si la femme élait morte la première ce n'aurait point encore été une raison pour ne point la faire figurer dans les souvenirs du défunt et dans les scènes destinées à perpétuer ces souvenirs.
Quand il s'agit de veuves par exemple, les peintures des premiers tableaux nous les montrent accompagnées de leurs maris; et c'est après cela que viennent les scènes de veuvage. La mère n'ayant plus auprès d'elle que ses enfants, peut faire occuper par l'un d'eux, sur le môme siège, à côté, d'elle la place que le défunt laissait vide. Le tombeau 89, reproduit aux planches 91 et suivantes des Denkmaler csi représenté ainsi : d'abord le fils royal Raskhemka et sa femme Heken, puis cette femme Ileken assise avec son seul fils.
Dans le n° 15 que je vais faire projeter devant vous, vous voyez encore, dans la figure A divisée en deux sur la planche, le royal fils Raskhemka assis à côté de la parente du roi Khufu, Ilekent. En face d'eux sont prosternés, dans le registre du haut, leurs quatre fils, dont le premier, l'aîné, se nomme, comme le père, Raskhemka. Une série de serviteurs portant, des offrandes, les suivent : et ces serviteurs représentent
chacun un domaine dont le nom est écrit au-dessus et qui toujours renferme le cartouche de Khafra successeur direct de Khufu (1). Ces domaines paraissent donc avoir été concédés par ce prince au fils royal qui avait été marié à une fille de son prédécesseur.
Dans le second registre, des honka ou prêtres des défunts font à Raskhemka des sacrifices funéraires. Plus loin, des serviteurs s'attellent à une sorte de traîneau contenant la statue d'un homme assis et, quand on se souvient que c'est dans le tombeau de Raskhemka que Mariette a découvert la statue du magnifique scribe accroupi, le chef-d'œuvre du Musée du Louvre, on ne peut douter que c'est celte statue, du reste reconnaissable dans la planche de Lepsius, qui est ainsi traînée vers la nécropole.
Bien que Heken soit assise ici à côté de son mari, auquel on rend les hommages funèbres, elle n'était pas morte en même temps que lui, puisqu'on la voit siégeant, je l'ai dit, à côté du petit Rasekhemka, son fils, dans la figure è, relative à une époque où le père était mort. Elle voulait indiquer par là que c'était elle qui veillerait désormais sur ce fils adolescent.
A la planche 100 des Denkmaeler (n° 16), un tableau à trois compartiments, nous donne, d'une façon analogue :
1** D'abord l'image du mari li, qui était un ministre divin, général des soldats et grand architecte. Ce per-
(1) H en est de même pour les domaines que le prince Kaunra (Denk II 15), lègue à ses enfants, domaines qui tous portent comme élément principal de leurs appellations diverses le nom du roi Khafra dont Kaunra était le fils. Nous reviendrons plus| loin sur ce partage.
sonnage a à ses pieds un enfant très petit, nommd Téna qui, à cause de sa mère, porte le titre de parent royal.
2° En parallèle de lui, sa femme, la parente royale, Nofrel, sans doute veuve alors, qui a auprès d'elle ce fils déjà grandi, dont, on ne sait pour quelle cause — peut-être à cause de son ingratitude — le nom et la figure ont été ensuite martelés.
3° Enfin Nofrot seule, que semblent vénérer quatre filles portant toutes également le titre de parente royale et qui, au-dessous d'elle, avaient été mises d'abord en parallèle avec les hommes de la parenté du mari, placés aussi en dessous de lui. 11 me semble certain que rintercalation de Nofret seule, sur la porte funèbre qui, d'ordinaire, ne contient aucune figure, a été faite après coup, après l'ingratitude manifestée par son fils envers elle. Il semble vraiment que nous soyons ici en face d'un anathème archaïque, prononcé par la mère et comparable à cet anathème d'une mère païenne contre son fils devenu chrétien, dont l'original nous a été conservé en démotique et a été depuis longtemps publié et commenté par moi. Là encore, d'ailleurs, la mère se plaignait de l'ingratitude de son fils qui, converti, l'avait délaissée : et elle invoquait contre lui tous les vieux dieux égyptiens.
S'il en est ainsi des veuves, dont la vie est décrite depuis l'origine, à égale raison en est-il ainsi des veufs, dont la femme ou les femmes successives figurent à côlé d'eux, dans des tableaux séparés de leurs tombeaux.
Je vous ai cité déjà l'exemple de Pehnuka qui, dans les projections n® S et n° 8, a fait défiler devant nous
ses deux femmes successives, Djefasea et Hotephirs. Nous avons beaucoup d'autres exemples analogues.
Citons le n** 17 relatif au tombeau 93 de Gisch [Denk. II pi. 38). On y voit le parent royal, et chef des prôlres, Sétabu, accompagné successivement par sa femme Khentut, qui le prend par la taille, et par sa femme aimée Pepa, debout ailleurs devant lui et mère de plusieurs enfants. Deux des fils onf, parmi les éléments de leurs noms, le cartouche du roi Menkahor ou Msvysp/i^.
Les exemples que nous venons de vous citer et beaucoup d'autres que je pourrais y joindre, établissent qu'un mari, môme veuf, figurait toujours sur son tombeau, avec sa femme ou ses femmes successives.
Que devons-nous donc penser du cas du prince Merab, dont le tombeau indique et représente seulement ses enfants ?
La mort ne suffisant pas pour rompre les liens de famille, une séparation effective dans celui-ci aurait-il produit cet effet? En Chaldée, il paraît en avoir été ainsi — nous aurons bientôt à vous le montrer — môme entre d'une part le père et la mère et d'autre part leurs enfants. Nous avons, depuis la plus haute antiquité, des actes d'abdication — pour nous servir du terme qui a été conservé dans ce pays aux documents de ce genre, môme à Tépoque impériale, du moins jusqu'à ce que toutes les provinces eussent reçu la cité romaine. Le père disait ainsi à son fils
— souvent dans un but d'émancipation commerciale
— « tu n'es pas mon fils », en l'excluant de toute part dans son hérédité. Dans d'autres cas, c'est la
mère qui parle de la sorte. Dans d'autres cas, le fils adresse à ses parents ou à Tun d'eux, une déclaration analogue. Nous avons dit plus haut qu'une chose de ce genre avait dû se passer en Egypte, entre la femme Nofret et son fils.
Quand il s'agissait des époux, une telle renonciation était un divorce, une séparation définitive, je le répète, qui se serait appliquée tant à cette vie qu'à l'autre.
Rien n'empochait cette séparation au point de vue de la situation des époux, qui, chacun, avait ses titres personnels ne dépendant pas de l'union effectuée entre eux. C'est ainsi qu'après l'union, comme avant, sous l'ancien empire, la femme égyptienne peut être prophétesse d'une divinité ou même de plusieurs, après comme avant, si elle est d'une famille de ceux qui, héréditairement, connaissaient le roi, de ceux que les Ptolémées nommèrent plus tard rruyyeytiç ou <ptXoi [îaTi- X'.xo». et que les Egyptiens nommaient sulen rekh, elle est elle-même suten rekhel, quelle que soit d'ailleurs la situation personnelle de son mari. Le tombeau S4 reproduit pi. 90 des Denkmaler et dont voici un extrait (n° 18), nous fait voir une de ces suten rekht du nom de Hotephirs (1), très ornée et recevant seule les sacrifices qu'on lui offre comme à un mort de haute dignité. Aucun homme, mari ou frère, ne partage avec elle l'honneur de ce tombeau. Et cependant la légende inscrite sur la porte qui est derrière elle dit qu'elle avait été dévouée à son mari comme dévouée à son dieu.
(1) C'est aussi le nom d'une des filles figurant dans le partage du Kaunra auquel nous avons déjà faitallusion plus haut.
Un homme (un mari sans doute) nommé Aunkal fait des offrandes à la dame. Mais nous ne savons officiellemont pas sa situation* 11 est probable que c'était un mince personnage.
Nous possédons au Musée du Louvre trois fragments d'un autre tombeau fort analogue autrefois acquis par moi.
Dans le premier fragment (n° 19) la femme Udjankhta est représentée debout avec son petit fils Meri, placé devant elle. Dans les deux registres du bas, on voit d'abord un prêtre funéraire [honka) nommé Nefer, faisant des offrandes et siiivi d'un certain Khennuk qualifié scribe, lequel est chargé d'apporter les dites offrandes. Peut-être était-ce le père de Meri. Ce qui est certain c'est que dans le n° 20 le dit Meri, prophète du roi et intendant du palais, figure seul en face de sa mère.
Une question tout à fait semblable se pose à propos d'un tombeau encore plus antique puisqu'il remonte à la troisième dynastie. C'est là pour nous une période très archaïque, avant laquelle nous n'avons que les données très vagues des listes royales, quelques statues ou bas-reliefs peut-être attribuables à la seconde dynastie, et surtout les résultats des fouilles récentes d'Amelineau et de ses imitateurs à Abydos, etc. Malheureusement, ces fouilles, très instructives au point de vue historique sur les rois qui ont gouverné TEgypte à ses origines, ne nous fournissent rien ou presque rien au point de vue juridique ou économique. 11 en est tout autrement pour le tombeau d'Amten, dont j'ai à parler en ce moment. Les inscriptions très nombreuses de ce tombeau qui a été publié par Lepsius et a été trans-
porté au Musée de Berlin nous permettent au contraire de faire une étude fructueuse pour le sujet qui nous occupe. Elles sont de telle nature que ceux qui n'avaient entre les mains que les Denkmaler ont pu douter d'abord s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Sur mon conseil et avec mon appui un de mes élèves, M. Cledat, s'est procuré une photographie des représentations figurées. Or elles ne laissent pas l'ombre d'un doute : le portrait très réaliste d'Amten (n° 21) nous montre que ce grand personnage administratif, ce riche seigneur, qui est désigné par des pronoms tantôt au masculin tantôt au féminin, était bien une femme, très reconnaissable a ses avantages naturels, comme son nom, se terminant, après un ethnique, par le pronom démonstratif du féminin ten^ semblait l'indiquer. Nous avons un résumé fort bien fait de sa biographie presque complète et particulièrement de son cursus honorum.
Ce cursus éidîii absolument semblable pour cette femme que pour un homme; car les femmes avaient alors les mêmes droits civils et politiques que les hommes, comme les Athéniennes avant Cecrops, s'il faut en croire Cousin Depreaux dans son histoire de la Grèce. Le maitrescribe Anupemankh, père d'Amten, la fit tout d'abord entrer dans l'administration à laquelle il appartenait et pour cela lui assura, selon les règlements dès lors en vigueur, une pension alimentaire qui lui permit d'en franchir les premiers degrés.
«Le maître scribe Anupemankh lui donna ses choses (c'est-à-dire ce qui lui était nécessaire pour vivrej alors qu'elle n'avait ni blé, ni orge, ni aucune autre chose, ni maison, ni domestiques mâles ou femelles, ni troupeaux,
ânes et porcs. On lui donna premièrement les fonctions de scribe de la maison d'approvisionnements, puis de directeur responsable des biens d'une demeure d'approvisionnements ».
De degré en degré, par une série de titres dont on nous fait Ténumération complète, Amten arriva à être sous-préfet et alors son père ne se borna plus à lui faire une pension alimentaire, il l'investit d'une partie de son héritage. «Amten occupa alors un clos et un jardin que lui donna son père Anupemankh ».
Il parait d'ailleurs qu'elle montra, comme administrateur, une intelligence remarquable et qu'elle se fit si bien remarquer de ses chefs que bientôt elle devint un des personnages les plus considérables de son pays. Le roi arriva à en faire lenomarqueou préfet du district de Crocodilopolis ou du Faium, en lui confiant en même temps, comme général, le commandement militaire des « portes de l'Occident », c'est-à-diro en en faisant le diixlimitum de toute cette région, qui, d'aprèsnos textes, s'étendait au moins, depuis le Faium jusqu'au lac Mareotis, près duquel fut bâtie la ville de Racoti ou d'Alexandrie, avec tous les déserts, les oasis et les pays de chasse en dépendant.
Cette juridiction militaire fut maintenue et encore agrandie quand Amten passade la préfecture de Crocodilopolis à celle de Cynopolis. Aux régions de la frontière occidentale, dont elle avait déjà l'administration militaire, elle joignit, en outre, celles de toutes tes troupes [sinu] échelonnées de Mendès à Bisahit, c'est-àdire garnissant ce qui était alors la frontière orientale de la Basse Egypte. Cette fonction lui donnait 12 nou-
veaux châteaux ou domaines, en dehors de ceux qu'elle possédait dans les nomes Saïte et Lybique depuis sa première préfecture.
Quant à son traitement comme préfet, soit à Crocodilopolis soit à Cynopolis, il restait identique. Les préfets avaient droit, dans chacun de leurs postes, à la jouissance de 200 aroures lie terres cultivables, garnies des paysans qui les cultivaient. C'étaient là leurs a^iiioneSf pour me servir du terme romain, annones dont ils avaient l'usufruit pendant leurs fonctions.
A propos de la préfecture de Crocodilopolis, nous avons déjà des détails plus intimes sur la vie de notre héroïne.
Immédiatement après avoir mentionné le traitement de 200 aroures qu'elle reçut alors, le texte ajoute : « Elle en donna 50 à sa mère Nebsont. Elle y bâtit une maison pour ses enfants, sous leurs mains à leur disposition, en vertu du décret royal l'investissant sur toute place en qualité de hiq (régent) du palais de sa Majesté royale. Elle donna 12 aroures à ses enfants, ainsi que des serviteurs et des bestiaux ».
Toutes ces donations étaient en jouissance, comme les 200 aroures qui lui étaient confiées étaient en jouissance elles-mêmes. Elles ne nous en attestent pas moins les sentiments familiaux très développés d'Amten.
On a du remarquer d'ailleurs que, si Amten nous parle — et cela nous le verrons à plusieurs reprises — de ses enfants, elle ne nous nomme pas du tout son mari. En cela elle agit — probablement pour la même raison — absolument comme Hotephirs, qui n'en est pas moins dite dévouée à son mari. Evidemment son père Anu-
pemankh était mort quand elle constitua ainsi en biens fonciers une pension alimentaire à sa mère. Est-ce à elle ou à son propre mari qu'elle confia ses enfants dans la maison qu'elle fit bâtir à leur intention, en y annexant i2 aroures de terres? Nous inclinons plutôt vers la seconde hypothèse. Ce que dit Hérodote sur les Egyptiennes vaquant à toutes les affaires et négoces, tandis que leurs époux restaient à la maison « à tistre », s'appliquait dès lors, sur une plus vaste échelle, puisque les affaires dont il s'agit ici sont celles de l'Etat.
Nous avons dit plus haut que cette femme, devenue « un homme politique », n'en conservait pas moins des préoccupations familiales très nettes. Nous en avons une nouvelle preuve à propos de sa préfecture de Cynopolis.
« Nomarque du nome de Gynopolis et chef des smu de Mendès à Bisahit, elle institua son fils aine scribe de la demeure d'approvisionnements. Voici que Tordre lui fut donné de lui faire acquérir à elle-même, en vertu d'un décret royal, 4 aroures, des serviteurs et toutes choses ».
Les fonctions de scribe d'une demeure d'approvisionnements qu'Amten fit confier à son fils aine sont celles la mêmes que le scribe en chef Anu pemankh lui avait procurées au début de sa carrière administrative. Elle lui mettait ainsi le pied à l'étrier. A lui de faire le reste par le soin qu'il apporterait à sa comptabilité.
Quant aux 4 aroures dont le roi fit don — cette fois à titre perpétuel et héréditaire — à Amten, elles constituaient une demeure princière, une sorte d'apanage, analogue au Palais avec parc qu'un Pharaon devait
donner à son fils adoptif, devenu plus tard son successeur. Horemhebi.
Nos textes nous donnent les détails suivants sur les 4 aroures en question.
« Maison (propriété bâtie) longue de 200 coudées, large de 200 coudées, toute garnie, plantée de très bons arbres, ayant en elle des bassins très nombreux, plantée de figuiers et de vignes, selon ce qui est écrit dans le rescrit royal — les noms en sont sur le rescrit royal — munie enfin de vignes nombreuses où Ton fait du vin en grande quantité; car il y a une treille- de deux aroures de terre Khato. Cette vigne est entourée de murs et plantée de bons pieds. »
A la même date, nous l'avons dit, outre ses annones de 200 aroures de terre en qualité de préfet, dont la mention est répétée à propos de la seconde comme à propos de la première préfecture, Amlen possédait, toujours pendant ses fonctions, de nombreux châteaux, en qualité de chef militaire des frontières de l'Orient et de l'Occident. On lui payait également le pir hon seh, c'est-à-dire les dépenses du service de son salon particulier appelé se/i^ et le pir hon kha^ c'est-à-dire les frais du Kha ou salle d'audience publique des monarques et des ministres, sur laquelle nous avons de nombreux détails dans les mémoires de Rekhmara, le Ministre de Thoutmès III. Elle ne se contentait pas de cela : mais — avec cette âpreté dans le gain que les Romains constataient déjà pour les femmes d'une haute situation et contre laquelle ils avaient pris tant de précaution en interdisant aux prœsides d'amener leurs femmes dans
— ailes provinces qu'on leur confiait, — elle trouvait encore le moyen, en vertu de son imperium discrétionnaire, d'exiger cent sportules de pains par jour venant du palais de Ka, c'est-à-dire de la fondation funéraire, de la reine mère Hapinmat.
C*est au milieu de cette large aisance que, selon Texpression égyptienne d'une autre période, elle éprouva la destinée de tous les hommes, comblée d'honnours et de satisfactions de tout genre et nous offrant ainsi un bon exemple des hautes destinées auxquelles les femmes pouvaient être appelées à ces époques reculées.
Sous la 4* et sous la 5* dynastie, nous n'avons pas, jusqu'ici, d'exemples bien nets de femmes préfets; mais nous en avons beaucoup qui attestent — et cela juridiquement — l'exercice des droits civils des femmes égaux à ceux des hommes.
Dans la famille, elles partagent exactement dans les mêmes conditions que leurs frères.
Nous citerons le partage fait de son vivant, par le prince Kaunra, fils du roi Khafra, entre ses enfants. Cet acte que nous avons cité précédemment est daté de l'an 4 (1). 11 est intitulé : « compte des bestiaux et (autres biens appartenant au prince Kaunra et dont il fait partage entre ses enfants) ». Puis venait le corps même du document, sans cesse interrompu encore par des lacunes regrettables : « Le royal fils Kaunra fait ce com-
(1) Le texte de cet acte, ainsi que celui des actes qui vont suivre, a été révisé et publié à nouveau par M. Kurt Sethe dans ses Urkunden, Ils avaient, pour la plupart, été publiées déjà par mon ami Mariete dans ses « Mastabas » .
mandement, vivant encore, debout sur ses pieds, n'étant indisposé en rien ». Après cela venait une énumération des biens cédés à ses enfants, toujours sous la rubrique : « Je donne à un tel, tel bien. » Notons qu'après les deux parts des fils aines, le troisième bien cédé Test à sa fille la parente royale Hotephirs. On voit en dernier lieu la part d'un troisième fils et celle de la femme bien aimée du prince, qui reçoit une part d'enfant. Elle est donc mise loco filiae^ comme dans le vieux droit romain. Tous les co-partageants ont le titre de sutenrekh ou de sittenrekht^ comparable — et cela au sens propre^ — à celui du o-uyy£V7i<; Bao-iAixo; : et ils reçoivent également des domaines dont tous les noms renferment celui du roi Khafra. La situation de chacun est nettement indiquée.
Un autre mastaba donne à la femme les mêmes droits héréditaires, loco filiae^ tout en en faisant, pendant sa vie, l'égale absolue de son mari, avec lequel elle constitue les partages dont elle est appelée à bénéficier en partie. Il s'agit alors d'un certain Nebankh contemporain de Menkara : et les biens dont on dispose sont attachés à des fonctions sacerdotales rémunérées par des fondations du roi Menkara lui-môme.
« L'intendant du palais, administrateur de la nouvelle ville, chef prophète d'Hathor, la dame de Roant, le parent royal {Suten rekh) Nebankh et sa femme, dévote à Hathor, Hedjlnebheken.
« Il a fait (Nebankh) ordre à ses enfants d'être prêtres d'Hathor, dame de Roant.
« Je les ai faits prophètes, ceux-là, parmi mes enfants que j'ai désignés pour être prêtres d'Hathor : et
sa Majesté Menkara a donné deux grandes mesures de terre à ces prophètes pour être prêtres. »
Puis vient un tableau que précède ce litre :
« (Ont donné cela) le parent royal, intendant du palais Nebankh et sa femme la parente royale Nebhedjthekennu pour ses enfants (à elle). »
Le tableau en question distribue les deux grandes mesures de terres concédées parle roi en 13 parts (lire 12) de cinq aroures. Chaque co-parlageant aura en partage aussi une partie de Tannée, pendant laquelle il accomplira les services liturgiques. Le premier co-partageant aura les jours intercalaires et le 1" mois de la première saison, le 2* le second mois, le 3" le troisième mois, le 4* le quatrième mois, le S* le premier mois de la seconde, le 6** le second mois, le 7® le troisième mois, le 8® le quatrième mois. La dernière tétraménie est occupée encore par deux fils d'égal rang que les précédents, par un prophète chargé de distribuer les vivres en nature aux prêtres, et par deux prêtres de Ka, auxquels incombe le culte funéraire. Or le premier de ces co-partageants, présidant aux jours épagomènes et au mois de thot, c'est la femme de Nebankh, qui plus tôt donnait avec son mari, comme mère des autres prêtres. Elle est encore ici loco filiae^ tout en exerçant avec le père la puissance paternelle. Le document se termine par ce dernier article :
« Sa Majesté Userkaf (l'un des successeurs de Menkara, premier fondateur) m'a ordonné prêtre d'IIathor, dame de Roant. Quand une chose quelconque entre dans le temple, c'est moi qui suis prêtre établi sur tout ce qu'on y transporte. Mes enfants, ceux là, seront prê-
très d'Hathor, dame de Roant, comme je Tai été moimême. Quand je voyagerai vers rOccident, en qualité de maître de respect, tout cela sera dans la main de mes enfants, ceux là ! »
11 s'agit toujours, comme dans le monument précédent, d'un partage effectué par le père de famille, de son vivant, analogue à ceux que nous trouvons jusqu'à Tépoque ptolémaïque.
Mais il pouvait arriver que le mari ne laissât pas d'enfants co-partageants avec la mère, à l'avenir de laquelle il devait pourtant songer. C'est ce que nous voyons sur un autre mastaba appartenant également à la même période, règne de Pépi (II). Le mort, un certain Atu^ surnommé Senna, établit alors simplement un douaire en faveur de sa femme, ainsi que le feront certains maris de la XIP dynastie dont nous reparlerons. Le document, encore très lacuneux malheureusement, est ainsi conçu :
« Senna dit : la ferme dont j'ai fait.... je la donne à
ma femme bien aimée Tisnak, en vraie Si des
gens quelconques la lui prennent, c'est-à-dire l'enlèvent de la main de cette Tisnak, je les amènerai pour cela devant le Dieu grand, seigneur du ciel. Je les saisirai comme un oiseau, moi esprit [khii] excellent et parfait; car je connais le pouvoir des paroles d'un esprit heureux [khu) auquel
« (Qu'on n'essaie pas d'expulser) ses gens (les gens de Tisnak), car je n'ai donné puissance à personne de venir pour se tailler une part là dedans. Moi, le maître du domaine, qui ai cela sous la main, je le donne à Tisnak celle-là, à cause de son grand dévouement et
attachement pour moi . Gela reste dans mon flanc (dans tout ce qui compose le moi intime) car elle n'a jamais dit une parole d'opposition à mon cœur. Elle n'a cessé en aucun temps de (me montrer son affection). »
Le discours d'Atu-Senna, ce pieux mari (monothéiste comme l'auteur du papyrus Prisse) qui convoquait devant Dieu ceux qui feraient tort à sa femme et qui promettait d'intervenir lui-même en sortant de sa tombe en qualité de khu parfait et bienheureux (1), est des plus intéressants. Il l'est surtout par la manifestation touchante de son affection pour sa femme. C'est un ménage modèle, uni de cœurs et de sentiments. Aussi ne nous étonnons-nous pas de voir la femme prendre aussitôt la parole.
« Tisnak dit :
« Moi je suis pleine de grâce, aimée dans la ville toute entière. Si donc des gens quelconques, prennent ce domaine de ma main, j'entrerai en jugement avec eux devant le Dieu grand. »
. Une autre classe de documents, non moins intéressante, nous fait voir encore la situation très honorée de la femme dans la famille : je veux parler des fondations funéraires, dont étaient chargés les prêtres de Ka, ou prêtres de l'esprit du mort, dont nous avons parlé depuis
(1) Le mot khu est devenu le mot ikh des coptes signifiant démon. Mais chez les anciens égyptiens, il désigne la partie lumineuse et toute spirituelle de l'âme, le vou^ qui s'en allait au ciel, tandis que le 6a, la ^'j'/r^ ou âme animale ou végétale planait au-dessus du corps dont il attendait la résurrection. C'est le khu qui apparaissait aux vivants — parfois pour les tourmenter — comme le khu de cette épouse qui venait persécuter son mari et auquel celui-ci adresse une requête, avec mémoire justificatif, dans un papyrus de Leide.
longtemps dans nos cours et dans la Revue Égyptologique à propos d'Hapidjefa, etc. Ces fondations sont aussi fréquentes sous la 4' et la S* dynasties que sous la XIP par exemple. Elles constituent tout un droit spécial, fort curieux à étudier — ce que nous ne pouvons faire ici à propos de la femme. Qu'il nous suffise de dire que le prêtre de Ka remplace pleinement le mort pour l'administration des biens funéraires et que ses fonctions sont héréditaires. Or, dans les fondations qui nous sont parvenues, la femme intervient au même rang que son mari, soit quand il s'agit des fondateurs eux-mêmes, soit quand il s'agit des prêtres de Ka ou des tiers évicteurs.
Dans celle de Sennuankh, contemporain des rois Userkaf et Sahura, on désigne d'abord le couple chargé des services funèbres, puis on ajoute :
(( Ceux-là sont prêtres de Ka à jamais, ainsi que leurs enfants et les enfants des enfants qu'il enfanteront. Mais je ne leur ai pas donné la puissance de livrer ces biens en équivalence dans la possession de quiconque. Ils les donneront à leurs enfants pour les partager avec le prêtre de Ka (principal) parmi ces prêtres de Ka. Si un prêtre de Ka quelconque de là-dedans fait défaut ou est pris pour un autre service, tout ce que je lui ai donné ira aux prêtres de Ka de sa tribu. Je n'ai pas donné puissance, non plus, à aucun prêtre de Ka d'entre eux de réclamer quelque chose à son frère ou de lui enlever quelque chose de ce que je lui ai donné. Sinon ce que je lui ai donné à lui-même passera à celui auquel il aura réclamé quelque chose. »
C'était donc la famille en entier qui était investie —
et cela aussi bien les femmes que les hommes — tandis que, du temps d'Hapidjefa, un seul recevait la charge.
Dans les documents du même genre, la famille du fondateur, je Tai dit, était également considérée en bloc, tant du côté des hommes que du côté des femmes, quand il s'agissait par exemple du cas d'une réclamation faite après coup contre la fondation.
Sur le tombeau d'un inconnu, situé près de la pyramide du roi Khafra, on lit par exemple :
« Il a fait cette disposition, vivant et sur pieds, en qualité de compagnon unique du roi, choisi pour gardien du roi chaque jour et gouverneur du district intitulé « l'adoration d'Horus le premier du ciel. »
« J'ai choisi un tel pour honka à jamais, dit-il. Voici la parole que j'ai faite. Je n'ai donné puissance à quiconque de mes frères, de mes sœurs, des enfants de mes filles, pas plus qu'aux surintendants ou aux assistants des prêtres de Ka, hommes ou femmes, de prendre les domaines territoriaux, les gens, toutes choses que je leur ai données pour les rites funéraires : et cela soit par eux-mêmes^ soit par l'intermédiaire de serviteurs ou de servantes ou de leurs frères ou de leurs sœurs — excepté pour les susdites offrandes. »
Je passe le reste de ce long document, fort intéressant en ce qui touche le droit spécial à ces sortes de fondations, mais qui ne concerne plus l'état de la femme.
A ce point de vue, mentionnons seulement encore un passage de l'inscription d'Una (6* dynastie) qu'avait tant étudiée autrefois notre maître E. de Rougé, Il s'agit d'un procès intenté contre l'épouse principale du roi; c'est-à-dire de la reine. Una, qui vivait du temps des rois
Teta et Pépi, avait été appelée à siéger parmi les juges. Il dit :
« Quand il y eut procès dans le harem contre l'épouse principale du roi, Amlès, Sa Majesté me fit entrer pour Tenlendre : moi seul. Il n'y entra pas de page, pas de vizir, pas de prince quelconque, si ce n'est moi, en qualité d'homme parfait, plaisant au cœur de Sa Majeslé et le remplissant. Je fus seul à écrire, avec un juge du Nexen, alors que ma fonction dans le palais était seulement d'être intendant du domaine. Rien de semblable n'avait eu lieu quand il s'agissait d'entendre ainsi les secrets du harem, si ce n'est quand Sa Majesté faisait entendre quelqu'un qu'il préférait à tous ses princes, à tous ses nobles, à tous ses serviteurs ».
C'était en effet une grande marque de confiance puisque le roi était alors le seul juge de sa femme, qu'il paraît d'ailleurs avoir innocentée. Mais c'est là un droit royal tout spécial, qui n'empêchait pas d'ailleurs la haute situation de la reine. Cela ne nous permet pas dû tout d'admettre, comme chez les Romains, une juridiction analogue du pater familias sur sa femme et sur ses gens. Cela constituerait une erreur énorme.
Il faut noter aussi que toutes les femmes dont nous venons de parler appartenaient soit à la famille royale, soit aux plus hautes classes de la société, auxquelles étaient permises les fondations et les douaires dont nous venons de parler. Le mariage avait alors, pour Senna et Tisnak par exemple, un caractère officiel en quelque sorte, qu'il n'a pas dans d'autres exemples auxquels nous avons fait précédemment allusion, y
compris celui d'Amten. Le sentimeut aristocratique était très développé ';n Egypte.
Il parait donc, d'après les documents que nous avons étudiés et d'après d'autres encore en assez bon nombre, que la femme dont la naissance ou le cursus honorum faisait un grand personnage, avait, même en ce qui concerne le mariage, un orgueil de situation tout aussi accentué que l'homme en cas pareil. Tout nous fait penser aune mésaillance ou à ce qu'on appelait avant la révolution à un mariage morganatique quand le conjoint n'est pas désigné nommément dans les inscriptions plutôt qu'à un divorce ayant rompu les liens matrimoniaux. Une fois, au moins, d'ailleurs, nous l'avons vu, le mari semble avoir survécu à la grande dame dont il était le premier époux. Il en est sans doute de même pour l'autre sexe, sans que nous ayons encore à recourir pour celui-ci à une hypothèse dont nous reparlerons à propos de la xn' dynastie (1).
Un des plus beaux exemples de mésalliance probable que nous puissions citer pour un homme est celui du fils royal, oliiciant en chef et ministre divin de son père, Nebemkhut figurant dans le n» 22, debout entre sa fille qui lui met la main sur l'épaule et sa mère, l'épouse royale, qui le regarde. Évidemment la fille en question n'était pas issue d'une union olfi-
(1) 11 s'agit ici de la polygamie dont nous avons un exemple authentique sous la XII* dynastie. Ainsi que nous le verrons à propos de cette période, c'était le moment des influences sémitiques les plus accentuées. Sous l'ancien empire, au contraire, l'Egypte est bien ellemdmei
ciellement reconnue. Notons, du reste, ce détail qu'en qualité d'officiant en chef, Nebemkhut avait à s'occuper des funérailles de l'Apis. Selon Manéthon, c'est au second roi de la II* dynastie Kakou ou Kair^wç qu'est dû ce culte d'Apis, dans cette Memphis fondée par le second roi de la 1'®, Teta ou AOwtiç. On ne doit donc pas s'étonner de voir, à Memphis même (à Gizeh) et sous la IV® dynastie Memphite, un fils royal vaquer à de pareils soins, dans le Sérapéum de l'ancien empire que Mariette regrettait de ne pas avoir encore retrouvé. Près de Nebemkhut on aperçoit la chapelle funéraire et le sarcophage de l'Apis et, dans les registres suivants, les fêtes et les sacrifices relatifs à ces funérailles. Dans la figure B la légende porte et la représentation prouve qu'on renverse un taureau : peut-être l'Apis qui avait dépassé l'âge réglementaire; peut-être un autre qu'on lui immolait à lui-même en holocauste.
Revenons en à la question relative à la femme omise sur le tombeau du mari.
Là, comme pour Merab, la mésalliance s'explique d'autant mieux qu'il s'agit d'un fils royal et que, comme maintenant encore dans plusieurs pays, la loi (visée beaucoup plus tard dans le roman de Setna) interdisait probablement aux princes d'épouser une autre femme qu'une princesse, une fille royale ou une parente royale.
Le même code, dès lors, interdisait, d'ailleurs, en Egypte, aux parents d'abandonner leurs enfants ou de ne pas les reconnaître, comme aux enfants de ne point prendre soin de leurs parents. Diodore de Sicile nous affirme expressément ce fait, confirmé par les contrats
authentiques antérieurs à Diodore ou contemporains.
A cette époque archaïque, où les mœurs étaient les plus honnêtes, il est donc tout naturel de voir un père s'associer dans son tombeau à ses enfants, alors même qu'une femme de seconde catégorie, analogue à celle que le code romain permettait aux citoyens qui n'auraient pu les épouser, devait nécessairement disparaître dans les représentations officielles.
Ce qui est certain c'est que, sous l'ancien empire, les époux sont monogames et que cette monogamie imposée d'abord à tous et qui est restée toujours une loi absolue pour les prêtres égyptiens, selon Diodore, est entrée, nous l'établirons plus en détail, dans les mœurs du peuple de la vallée du Nil. Ce qui est certain aussi, c'est que la femme avait dès lors une situation très considérée et qui en faisait pleinement l'égale de l'homme.
Venons en maintenant aux textes littéraires relatifs à l'époque dont nous venons de passer rapidement en revue les monuments figurés et les contrats, textes littéraires qui peuvent également bien nous faire comprendre la condition dans laquelle se trouvait celle qui doit être toujours la reine d'amour et de beauté.
Nous avons d'abord les textes classiques de Manéthon.
Cet historien a puisé à bonne source puisqu'il nous a donné fort exactement la liste des rois des premières dynasties, liste qu'on a retrouvée dans d'autres tableaux chonologiques hiéroglyphes ou hiératiques, qui est confirmée par les nombreux monuments contemporains, dont quelques-uns, grâce aux fouilles d'Abydos entreprises par un français, Amelineau , nous permettent.
nous l'avons dit, de remonter avec cerlitude jusqu'à la deuxième dynastie et probablement jusqu'à une période beaucoup plus archaïque encore.
Or, selon Manéthon c'est précisément sous la IP dynastie, sous le 3* roi, c'est-à-dire sous le successeur deKakou, Tinaugurateur du culte d'Apis, qu'une loi formelle donna le plus grand développement aux droits de la femme, en lui permettant d'exercer ellemême la royauté. Ceci n'a rien d'improbable; car c'est sous la dynastie suivante, sous la IIP, que vivait ce haut fonctionnaire femme, Amten, dont nous avons parlé longuement un peu plus haut et qui a joué personnellement le rôle de préfet, encore plus incompatible, selon nos idées actuelles, que celui du roi, à la nature de la femme.
Le même Manéthon nous affirme un peu plus loin que, sous la VP dynastie, beaucoup moins connue de nous jusqu'ici que les autres, une femme nommée Nitocris régna. Il nous la dit la plus forte que tous les hommes de son temps et plus jolie que toutes les femmes, avec une belle couleur jaune (couleur alors à la mode et qui sert, pour les Egyptiens, à peindre toutes les femmes, tandis que les hommes sont peints en rouge); mais, a-t-il soin d'ajouter pour le monarque en jupons, avec des joues roses.
Cette indication se réfère sans doute à un portrait de cette Nitocris ou Neithakar dont on possède, pour cette VP dynastie, le double cartouche Ramenka et Neitakar avec le titre de roi. Ce portrait était soigneusement conservé sans doute et faisait exception aux couleurs dites plates des tableaux et statues
peintes de l'époque classique égyptienne. J'ai fait remarquer, en effet, que le canon de sculpture et de peinture, avec les proportions fixées d'avance, les teintes plates obligatoires et la pose contournée à moitié de face à moitié de profil, appartenait à Tari officiel d'une époque secondaire et non point à l'art de l'ancien empire, qui s'inspirait directement de la nature. Même en pleine époque classique, du reste, sous les Ramessides par exemple, l'art libre ou de cabinet était exempt de ces règles, particulièrement en ce qui touche les teintes plates. Nous en avons la preuve dans plusieurs œuvres d'art du Louvre : par exemple dans les cailloux peints trouvés dans les siringes murées des Ramessides et ayant eu pour auteurs les artistes qui, sur ces monuments, n'avaient employé que des teintes plates.
Mais nous voilà bien loin de notre Nîtocris, qui, selon Manéthon, construisit la pyramide dite troisième, égale à une montagne comme masse. Pour avoir sur elle de plus amples détails il faut avoir recours à Hérodote. Nitocris, selon lui, aurait succédé à son frère Mentuemsaf ou MsvTso-ou'f ic, dont elle vengea la mort sur ceux là même qui l'avaient appelée au trône.
11 y a peu de temps, à côté de Manéthon, on osait à peine citer Hérodote, quand il s'agissait de l'ancien empire égyptien. En effet, l'ordre des pages d'Hérodote avait été interverti de telle sorte qu'on ne reconnaissait plus rien dans la chronologie de cet auteur pour celte période. Un d.e mes amis, le D*" Apostolidès, a montré que celte interversion tenait à ce que deux
des paragraphes commençaient par les mêmes mots et avaient été mis l'un à la place de Tautre. Il a donc patiemment rétabli le manuscrit primitif de celui qu'on appelle mal à propos le père de Thistoire, et rien ne nous empêche plus de nous en servir, quand il paraît avoir pris à bonne source certains renseignements transmis par lui.
Je ne crois pourtant pas devoir insister sur ce qu'il dit relativement à la fille de Chcops ou Khufu, enrichissant son père, et à la fille du pieux Menkara ou Mycerinus, dont la mort, — occasion d'un deuil public — fit perdre la tête et bientôt la vie au roi. On montrait encore, de son temps, le sarcophage de bois de cette princesse, fait en forme de génisse dorée et qui accompagnait sans doute celui de Menkara, perdu en plein XIX* siècle, par suite d'un naufrage sur les côtes d'Espagne : et l'on répandait sur la conduite de la jeune fille deux récits différents, l'un très édifiant, l'autre très scandaleux, au second desquels Hérodote n'accorde pas grande confiance et qui étaient peut-être, l'un et l'autre, des racontars de guide.
Ajoutons cependant, et cela pour la fille de Khufu comme pour celle de son petit-fils, que la liberté, alors très grande de la femme, pouvait comporter certains abus, et que des actes isolés d'immoralité sont aussi vieux que l'histoire de l'homme et de la femme, toujours faibles et portés au mal par leur nature même.
Ce qu'Hérodote nous montre, du reste, c'est cette liberté même et la considération dont jouissait la femme, sans que personne eut alors songé à en faire
une sorte d'esclave à cause de son sexe, « propler imbecillitatem sexus », comme disent les jurisconsultes romains.
Je ne m'arrêterai pas à vous parler encore de Diodore ou des autres classiques et je préfère m'adresser de suite à un contemporain de nos tombeaux, c'est-àdire au fils royal Ptahhotep, à Fauteur du plus vieux livre du monde, le papyrus Prisse, duquel j'ai déjà fait des extraits devant vous. Ce livre a sans doute été trouvé dans son propre tombeau, encore existant, remontant à la V* dynastie, qui a été publié en partie par Lepsius dans les Denkmaler et en totalité par V Exploration Fund,
C'est à ce tombeau que j'emprunte la représentation suivante (n° 23) dans laquelle vous remarquerez la mèche, signe distinctif des princes royaux.
Le sage qui va nous parler, d'ailleurs, n'est point un enfant, comme celui que nous venons de voir, c'est un vieillard de 110 ans, qui se vante surtout, nous l'avons dit, d'avoir les traditions des pères, vrais pa triarches, témoins de Dieu.
A plusieurs reprises, il est question de la femme dans ses Maximes. Mais déjà Ptahhotep, écrivant sous la V® dynastie, incline à donner la prééminence au sexe fort qui, sous la IP et la HP, l'avait légalement abandonnée. En cela ses Maximes sont pleinement parallèles aux textes contractuels écrits sur les Mastabas et qui, tout en donnant à la femme des droits égaux dans les partages, à l'épouse une situation très honorée, la font cependant souvent assimiler, en quelque sorte, à une fille, par le mari.
Il faut, dit-il, gâter la femme (qu'on me pardonne cette expression). Il faut aussi s'en défier — surtout quand il s'agit de la femme d*autrui. Il faut enfin aimer la sienne de tout son cœur, si on veut lui faire affectionner le domicile conjugal.
Parlons d'abord des dangers de la femme étrangère, tels que les décrit le chapitre 18.
« Si tu veux faire séjour amical dans la maison où tu entres, soit comme frère, soit comme ami — en tout lieu, enfin où tu entres — garde-toi de Rapprocher des femmes. Il n'y a rien de bon dans le lieu où elles se trouvent. Il n'y a pas de prudence à y participer. Se perdent des milliers de gens pour jouir d'un moment court comme un rêve. On arrive à la mort en la connaissant (la femme). C'est un dessein honteux : et son aiguillon (l'aiguillon qui pousse vers la femme) en sort pour faire que le cœur s'écarte du droit chemin. Quand se produit un manquement en chose dégoûtante par elle (par la femme), il ne reste plus en lui (dans ce cœur) de raison quelconque. »
Dans le chapitre 21, on en vient aux conseils à donner au mari.
« Si tu es sage, tu possèdes ta maison, tu y aimes ta femme dans ton intérieur.
« Remplis son ventre. Vêts son dos. Ce sont les remèdes de ses membres. Oins-la d'huile parfumée. Dilate son cœur (réjouis-la) pendant ton existence. C'est (la femme) une bonne terre pour son maître (à elle).
« Ne sois pas violent. Les bons procédés la conduisent mieux que Tautorilé violente. Sa tranquillité est son aspiration. Son œil voit cela : et cela la fait rester
dans ta maison. Si tu la disputes ou lui fais obstacle, c'est un abymc. Ouvre les bras à ses bras (embrassela) ; sois un frère avec elle. Aime-la I »
Sa femme est, d'ailleurs, pour le bon égyptien, sa préoccupation continuelle, d'après Ptahhotep. Dans le chapitre 26, on conseille de ne pas importuner lesarj lo prince gouverneur, quand il travaille. Son âme est avec Dieu : il ne faut pas le déranger. D'ailleurs s'il pense à quelqu'un d'autre, c'est à sa femme : et le visiteur n'est plus qu'un importun, dont il cherche à se débarrasser :
« Qu'on ne perde pas le temps du sar. Ne le fatigue pas, quand il est déjà surchargé. Il arriverait en s'apprêtant pour la dispute. Cela dépouille une personne de charité. Cela la fait lutter.
« Il est avec Dieu qu'il aime et il se délourne vers toi. Après l'ennui viendra pour lui la paix (quand tu seras parti). Son souci n'est-il pas pour sa femme? »
Dans le chapitre 14 il est aussi question secondairement de la femme; mais c'est alors de celle qui perd l'homme.
L'auteur nous peint les suites de l'orgueil qui — on l'avait déjà remarqué — entraîne celui qui se croit fort aux plus tristes faiblesses :
« Si tu es avec des gens te faisant mille amitiés et te disant :
« Tu es le premier des sages éloquents, celui qui « parvient au cœur, sans avoir disposé les paroles en « son intérieur (sans préparation), pour devenir ainsi « s'exallant lui-même. Le Maître des choses (Dieu ou « le Pharaon) t'a tout donné en mains en te faisant
« pénétrer dans ses conseils. Ton nom est célébré, « même sans que tu parles. Tes membres sont bien « nourris et vigoureux. Ta face s'élève au dessus de (( celles de tes contribules. On ne le fait d'opposition « que quand on ne te connaît pas... »
« Est alors ton cœur écoutant ces choses en lui-même. Il met sa méchanceté et sa colère à la place de sa charité cordiale. Le cœur d'un homme de cette sorte se perd. Ses membres se révoltent contre lui. Il est, penset-il, plus grand de cœur et plus magnanime que les élus de Dieu... Et, en écoutant son ventre, il devient à l'état de dépendance à l'égard de la femme. »
Enfin ailleurs (chapitre 37) Plahhotep traite de la grosse question du divorce, que l'homme doit toujours s'interdire, en se souvenant des douces heures du passé et de l'obligation morale et légale qui lui incombe :
« Si tu prends une femme dans sa pudeur virginale, étant joyeux de cœur d'elle plus que de toute chose des gens de sa ville — elle est en droit (d'épouse auprès de toi). C'est pour elle un beau moment. Ne l'écarté plus de toi. Que ta bouchçla baise (mot à mot : la mange d e baisers]. Joyeuse de cœur, elle aussi, elle compte sur ce qui est son droit (mot à mot : à ce qui est droit et justice) ».
Dans tous ces passages, la femme est considérée par rapport à l'homme et non en elle-même. Il en est semblabiement, du reste, chez tous les moralistes. Serait-ce une preuve de l'égoïsmc masculin et doit-on en chercher une autre dans ce fait qu'actuellement encore les livres d'heures contiennent des formules de
piété de la femme chrétienne pour son mari, tandis qu'on ne trouve jamais Tinverse.
La femme, comme le lierre, s'attache naturellement. L'homme se croit fort parce qu'il oublie.
Vraiment le cœur de la femme vaut mieux que celui de l'homme, même dans les pays ou elle est le plus considérée.
Peut-être est-ce à cet égoïsme inné et instinctif du sexe fort (égoïsme contre lequel j'ai cependant protesté plus haut) qu'il faut attribuer la transformation qu'en Egypte môme a subie la situation de la femme entre l'ancien et le moyen empire. C'est ce que nous verrons dans la leçon suivante.