‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 146 sur 175 · LES TROIS MAÎTRES ET LE QUATUOR · texte numérisé non relu

LES TROIS MAÎTRES ET LE QUATUOR

suave de Mozart. Il est regrettable que dans nos soirées de quatuors ce programme soit si rarement adopté, et qu'en particulier Haydn précisément, la base, la pierre angulaire du quatuor, soit si volontiers délaissé. Puis on commence avec Mozart , ou même avec Beethoven , comme si on commençait un dîner avec le Champagne et le dessert, en place de la respectable soupe. On doit certes faire de la place aux nouveaux, et ce serait un grand tort de vouloir exclure de ces soirées un Schubert, un Mendelssohn, etc. Mais le programme normal doit toujours rester celui-là, et si un des trois doit abandonner la place en faveur d'un nouveau, que ce soit parfois Beethoven, Mozart rarement et Haydn jamais.

Je me suis arrêté sur nos poëtes et nos musiciens plus longtemps peut-être qu'il n'aurait plu à mon bienveillant lecteur, et peut-être aussi ne sera-t-il pas satisfait davantage si je promets d'être d'autant plus court pour ce qui me reste à dire. Car, même en se sentant en général pressé de se placer à notre point de vue, bien des choses peuvent encore lui rester sur le cœur; il peut encore nourrir quelques scrupules avec lesquels il continue d'avoir affaire, et qu'à l'occasion il ne serait pas mécontent de se voir enlever.

Oui, dans les hautes régions où nos grands poëtes nous entraînent , dans les flots d'harmonie que nos grands musiciens répandent autour de nous, toute la douleur terrestre s'enfuit et disparaît , et nous voyons comme par enchantement s'enlever toutes les taches que, malgré nos efforts, nous n'étions pas parvenus à effacer. Mais ce n'est jamais que pour peu d'instants et cette action ne sort pas de l'empire de l'imagination; aussitôt que nous retournons à Tamère réalité et à la vie restreinte, les anciens besoins reviennent à nous de tous côtés. Contre les chagrins que nous préparent la connaissance de ces taches , les reproches de notre conscience, le christianisme offre une mort de réconciliation ; au sentiment douloureux d'être livré dans le monde à toutes les duretés du hasard, il ouvre les bras protecteurs d'une

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foi à la Providence, tandis qu'il éclaire cette sombre nuit terrestre par la perspective d*une vie céleste immortelle. Toutes ces consolations tombent sans remède devant notre manière de voir, nous le savons, et celui-là l'aura compris qui même ne nous aura suivi que de loin ; mais il nous demandera ce que nous pouvons, à notre tour, lui ofirlr.

Mais quoi? Après tout ce qui a été dit, ne devrait-il pas savoir répondre lui-même à cette question?

Le thaumaturge et le charlatan enlèvent tous les maux du corps tout d'un coup et sans douleur, et c'est bien dommage qu'ils restent après ce qu'ils étaient auparavant; le médecin cherche à les éloigner par des cures longues, tantôt incommodes, tantôt douloureuses, et dans la plupart des cas il n'y parvient qu'incomplètement; cependant il a eu une action réelle. Quiconque sait, une fois pour toutes, qu'en vérité il n'y à pas non plus de formule magique dans le domaine moral, celui-là, dans les peines morales, s'en tiendra à cette consolation qui résulte de la conscience d'efforts sérieux et incessants, et par ce qu'il y aura d'incomplet dans cette consolation, se sentira excité à un redoublement d'efforts.

La disparition de la foi à la Providence appartient en effet aux plus pénibles sacrifices qui soient attachés au renoncement à la doctrine de l'Eglise chrétienne. Dans cette monstrueuse machine du monde, avec ses roues garnies de dents d'acier qui tournent en mugissant, avec ses marteaux et ses pilons qui retombent bruyamment, dans ces rouages effrayants, l'homme se voit lancé sans défense et sans secours; il n'est jamais sûr un moment de n'être pas saisi et déchiré par une de ces roues, dans un mouvement

imprévu, de n'être pas broyé sous un de ces lourds marteaux. Le sentiment de cet abandon est tout d'abord réellement affreux. Mais à quoi sert de se faire illusion? Notre désir ne transformera pas le monde et notre raison nous montre que ce monde est bien cette machine. Néanmoins celle-ci n'est pas tout entière comme on vient de le voir; il n'y a pas que des roues se mouvant impitoyablement, il s'y verse aussi une huile adoucissante. Notre Dieu ne nous prend plus de l'extérieur dans ses bras, mais il ouvre au dedans de nous des sources de consolation. Il nous montre qu'en vérité le hasard serait un souverain inintelligent; mais que la nécessité, c'est-à-dire l'enchaînement des causes dans le monde est l'intelligence même. Il nous apprend que demander une seule dérogation à une seule loi de la nature serait demander la destruction du tout. Il nous amène par la douce puissance de l'habitude à nous contenter d'une situation moins parfaite, s'il nous en échoit une telle en partage, et à nous convaincre enfin que notre état réel ne reçoit de l'extérieur que sa forme, tandis que sous le rapport du bonheur ou du malheur, il résulte entièrement de nos propres dispositions intérieures.

On attendra peut-être de moi de longs développements sur la compensation qu'offre notre .conception du monde en échange de la foi à l'immortalité ; mais il faudra se contenter d'une grande brièveté. Celui qui ici n'est pas capable de se venir en aide, n'a pas non plus besoin d'être secouru; il n'est pas encore mûr pour notre manière de voir. Quiconque n'est pas encore satisfait de personnifier en lui-même les éternelles idées de TUnivers, de la marche évolutionnaire et de la destination de l'humanité; quiconque ne sait pas

procurer aux morts chéris et vénérés, dans son propre intérieur, la plus belle des perpétuités ; quiconque n'acquiert pas la conviction qu'il ne peut être appelé que pour un temps à l'activité pour les siens, au travail dans sa vocation, à la coopération pour la prospérité de son peuple comme pour le bien de ses semblables, et enfin aux jouissances du beau dans la nature et dans l'art; quiconque ne peut accepter, et même avec reconnaissance, d'avoir pour un temps sa part d'action , sa part de jouissanc-es et sa part de souffrances ; mais aussi de se séparer avec sérénité de cette tâche fatigante avec le temps, de se séparer de la vie : eh bien, celuilà, nous devons le renvoyer à Moïse et aux prophètes, qui, du reste, n'ont jamais rien su de l'immortalité, et qui sont cependant Moïse et les prophètes.

Je vais prendre congé de mes lecteurs, mais non sans avoir assuré de ma gratitude ceux qui parmi eux m'ont réellement suivi jusqu'ici. Car il fallait pour cela de la persévérance ; ils ont fait ayec moi — en ne parlant pas des dernières stations dans le gracieux domaine de notre art poétique et musical — un long et pénible voyage. Il n'est agréable de marcher ni sur une route anciennement battue, à laquelle nous pouvons comparer la foi de l'Eglise, ni sur une autre récemment ouverte, comme est celle de la moderne conception scientifique du monde. Là, on s'enfonce à chaque pas dans des ornières profondes, on se trouve arrêté

par des crevasses béantes , creusées par les pluies et les rapides torrents ; maintes fois nous avons bien rencontré des endroits jadis endommagés, maintenant restaurés; mais tout cela n'est que rapiécé, et il est impossible de remédier au peu de solidité du sol et à la vicieuse direction de la route. Dans l'établissement de la nouvelle, on a tenté d'éviter ces défauts ; mais ici il y a encore maint espace aujourd'hui non ébauché ou à peine construit : tel endroit demande encore un remblai, tel autre une tranchée, et dans tout son parcours on se sent gêné par les pierres trop fraîchement répandues et dont un frottement général n'a pas encore émoussé les angles. Que le char, auquel mes dignes lecteurs ont bien voulu se confier en ma compagnie, réponde à toutes les exigences, je ne veux pas non plus le prétendre. Cependant, si notre récit, fidèle à la vérité, entraîne toujours plus de voyageurs sur la nouvelle route, si la conviction s'étend qu'elle seule est la voie de l'avenir, voie complètement achevée seulement à certaines places, et qui surtout a besoin d'une fréquentation générale pour devenir commode et agréable — tandis que toutes les peines et tous les frais pour restaurer l'ancienne peuvent se dire gaspillés et perdus — si telles sont les suites de notre entreprise : alors, il me semble, nous ne devrons pas regretter la longueur et les incommodités du chemin parcouru de concert.

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