PREFACE. XXIII
contré une cause suprême dans son domaine. Alors il sera loisible de discuter si elle est ou personnelle, ou impersonnelle, ou même toute autre.
Ceux qui lisent aujourd'hui Lucrèce s'étonnent, sans cesser d'admirer le génie du poëte latin, de l'intrépidité inconsciente avec laquelle , à l'aide d'une astronomie imparfaite et d'une physique bien plus imparfaite encore, il explique, sans broncher^ les grands phénomènes de la nature et le jeu des forces cosmiques. Nous sommes plus savants que lui ; et ce que nous expliquons, nous l'expliquons par des méthodes précises et avec une sûreté dont nous pouvons, résultat merveilleux de l]esprit scientifique se critiquant lui-même, déterminer les degrés. Mais, dès que, quittant le terrain où nous sommes habiles et puissants , nous prétendons pénétrer métaphysiquement là où l'expérience ne pénètre pas, alors nous devenons aussi faibles et incohérents qu'Épicure et son disciple; et nous parlons comme eux, non de ce que nous savons, mais de ce que nous imaginons. Il est si facile d'imaginer ! Il est si difficile de savoir! Renoncer à ce qui est si facile, et poursuivre ce qui est si difficile, est la discipline à laquelle la science positive nous soumet invariablement. Et, ici aussi, le nous de Strauss revient avec force. Beaucoup regimbent contre cette discipline ou y sont étran-
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gers ; mais une grande vérité de ce genre, une fois établie aux sommets du savoir, devient un ralliement indéfectible, et le 7iousy à ce point de vue, lui convient dès à présent.
A une philosophie correspond une politique. Une politique, en effet, est dans le livre de Strauss. Elle n'a aucunement le caractère de celle que prêche la ph'lorophie positive; je veux dire qu'elle n'a point de caractère universel et qu'elle se concentre sur l'Allemagne, telle que l'ont faite les victoires de 1870 et la paix de 1871. Aussi n'en parlerai-je pas, cela regarde les Allemands. Encore moins me convient-il de parler de la haine pour la France , qui est, chez lui, un fond permanent de sentiment. « Dans la guerre de 1870, dit-il, nous rencontrons « une matière inépuisable de méditation sur les « causes qui amènent le salut ou la perte des peuples « et des individus. » Cela est vrai pour les vaincus comme pour les vainqueurs. Tandis que les Allemands se complaisent à considérer la grandeur de leur nation, nous, nous considérons la profondeur de notre chute. Elle a été ignominieuse ; le mot m'est douloureux, mais je l'écris. L'incapable empereur, qui autour de lui avait tout fait à son image, perdit la France en un mois, fit prendre 250,000 soldats braves et aguerris, et laissa sans officiers, sans cadres, sans
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canons, sans fusils, ceux qui^ après Sedan, voulurent se défendre. Mais, après une pareille ruine, la nation française a trouvé, pour en supporter les conséquences, courage et dignité. Nous sommes en voie d'expérimenter ce que ces qualités produiront, maintenant que nous sommes débarrassés du sceptre détestable des Bonaparte.
Dans un livre qui s'occupe de Jésus et de sa doctrine , le peuple hébreu est plus d'une fois mentionné. Strauss observe qu'en ce temps-là la situation de la Judée était à peu près celle de la Pologne actuelle sous l'autorité de la Russie. Admirable vraiment! Ne semble- 1- il pas que les Russes sont les seuls qui aient partagé la Pologne , et que les innocents Allemands ne sont pour rien dans cet acte de spoliation, ou que les Polonais , qui ont souvent, il est vrai, tenté de secouer le joug moscovite , supportent plus patiemment le joug allemand? Les sanglants combats dont la Posnanie a été le théâtre après la révolution de 1848, témoignent que, malgré une possession séculaire, les Allemands ne se sont pas concilié le cœur des Polonais. Les Russes, je ne puis rejeter l'expression vulgaire qui se présente sous ma plume, les Russes ont ici bon dos.
Strauss fait un grand éloge de la langue aile-