LE POINT DE VUE HISTORIQUE. LE MATÉRIALISME
1. De même que la science, l'art, le métier, c'est-à-dire les diverses branches du savoir; de môme que la religion, le mysticisme, la superstition, c'est-à-dire tous les degrés de l'ignorance, la philosophie constitue, au point de vue historique, un produit de la culture humaine, par conséquent un des objectifs multiples d'une science particulière, la sociologie. Le passé de la philosophie peut donc être un sujet d'études fructueuses, à condition de ne pas franchir les limites de la science spéciale et de ne pas recourir aux méthodes propres aux autres domaines scientifiques.
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L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE miLOSOPmE
■ Connaitre scientifiquement le passé .le \V^^^2'a^ c'est rapercevoir ôomme nous apercevons n'.mpor e quel ïaUdu îéveloppement social, une coutume populaire une m position léSlative. un rapport économique, un phéno- Se mtéraire. politique ou industrieU Une pare, e co naissance consiste dans l'appréciation des anlécédences tt r conséquences, dans la détermination des cond. Uon qu'on désigne ordinairement sous les noms de causes et d'effets. On découvre et l'on établit ainsi, et par le même procédé analytique, les relations constantes et nécessaires entre les faits déjà accomplis, déjà devenus historiques
Des difficultés métliodologiques de toute nature, dont VEtudc de la sociologie de Spencer ne donne qu'une idée très imparfaite et dont la solution est réservée à l'avenir, entourent de tous côtés celui qui étudie la sociologie ; elles se dressent évidemment aussi devant l'Historien de la philosophie. Ces difficultés sont de deux ordres. Les unes ■viennent de l'objet lui-même, qui ne se prête pas aux moyens les plus sûrs et les plus simples d'investigation, à la perception directe, à l'observation et à l'expérimentation, et exigent l'application des procédés détournés de la description scientifique. Les autres, ce sont les plus nombreuses et les plus importantes, ont leur source dans les rapports entre l'investigateur et les questions qu'il examine. Pour les écarter, une attention extrême et de longs efforts sur soi sont indispensables ; il faut, de toute nécessité, se faire à une discipline mentale qui permette à la pensée de s'abstraire momentanément de ses propres résultats, sans tomber dans le grave défaut d'un inditfé-
rentisme moral.
On n'a commencé à s'occuper sérieusement de l'histoire de la philosophie que depuis notre siècle, qui est, en général, un siècle «le réveil de ce qu'on appelle le « sentiment historique » ; mais toutes les tentatives faites jusqu'à présent sont restées et restent parfaitement stériles. Outre
LE POINT DE VUE UISTORIQUE g
les défauts généraux des recherches historiques qui dépendent des causes que je viens d'indiquer, l'étude du passé de la philosophie s'est placée dès l'abora sur une fausse route, parce qu'elle est tombée dans les mains non d'historiens, raais de philosophes fondateurs d'écoles ou disciples de systèmes déjà existants. Les philosophes n'ont pas pu éviter l'immense faute qui consiste à juger les opinions des prédécesseurs, en se plaçant au point de vue de ses propres conceptions, et leur profonde partialité, souvent tout à fait inconsciente, n'était que masquée par des phrases plus ou moins heureuses sur la valeur relative et la portée historique des étapes précédentes de développement. Ces fausses histoires ont même dépassé, en esprit anti-scientifique, les anciens essais de Bacon, de Locke, de Hume et de quelques autres qui se servaient de géné^ ralités psychologiques, c'est-à-dire d'hypothèses appartenant à une science non encore fondée, môme de nos jours, pour juger le passé de la philosophie. Ce défaut capital est particulièrement frappant chez Hegel, qui, à côté des services réels rendus dans certaines questions spéciales de l'histoire de la philosophie, a contribué largement à embrouiller définitivement les choses. C'est lui, en effet, . qui a mis en circulation la théorie profondément fausse du développement spontané de la philosophie suivant un plaa déterminé, dont l'exécution graduelle correspondrait exactement au développement des conceptions philosophiques dans la logique pure, indépendante ici du temps ».
Infiniment plus heureuse et surtout plus scientifique a été la tentative de Comte, qui a voulu soumettre le développement de la philosophie et de toutes les manifestations intellectuelles congénères à une même loi sociologique.
1. G. Gôring, System der Kritischen Philosophie, 1875, tome I, p. P, et Kirchmanu, Kattchitmut der Philosophie, 1881, p. yj.
D'après le témoignage autorisé de J.-S. Mill, la général!sation de Comte (la loi des trois états) possède à un haut point l'évidence scientifique et jette une vive lumière sur les phénomènes historiques». Mais une loi unique ne constitue pas une science et ne détermine pas sa méthode ; il est donc tout naturel que le positivisme n'ait pu ni faire lui-môme une histoire quelque peu satisfaisante de la philosophie, ni empêcher les écoles adverses de continuer à se livrer, dans ce domaine, aux considérations purement
subjectives.
Si le passé de la philosophie nous présente une succession de faits qu'une science spéciale, la sociologie, doit étudier, il importe de remarquer qu'il ne peut, en aucun cas, appartenir aux investigations de la philosophie ellemême. Les investigations philosophiques sont, il est vrai, tout aussi intimement liées à l'ensemble du passé philosophique que le sont les recherches biologiques, par exemple, au passé de la biologie, mais de même que l'histoire de la biologie ne constitue pas une discipline biologique, l'histoire de la philosophie n'appartient pas aux disciplines philosophiques. La dépendance de l'état présent de telle ou telle science de son passé est une dépendance de caractère purement sociologique. Il peut, sans doute, être souvent utile au savant de connaître les divers degrés de développement par lesquels a cheminé la science dont il s'occupe, les transformations qu'elle a subies, les erreurs qu'elle a commises, mais ce n'est jamais là pour lui qu'une connaissance accessoire. De pareils faits font partie d'un tout autre ordre de phénomènes et doivent être étudiés au moyen d'une tout autre méthode. Cela est vrai pour toutes les sciences, cela est vrai aussi pour la philosophie et son histoire dont les voies ne coïncident pas dans tout leur parcours, et dont les analogies, lorsqu'elles se rencontrent,