LE POINT DE VUE HISTORIQUE
supposent nécessairement de la part de l'investigateur un changement de point de vue qui, de spécial, de sociologique, devient général, philosophique. Cette valeur secondaire de l'histoire de la philosophie pour les spéculations philosophiques a été parfaitement comprise par un des plus nobles penseurs de notre temps, si prématurément mort, Lange. En énumérant les conditions indispensables d'une saine culture philosophique, il remarque très justement que, dans un système rationnel d'éducation philosophique, l'étude de l'histoire de la philosophie ne doit avoir que la troisième ou quatrième place. Si l'on donne, dit-il, comme cela se fait habituellement, à l'histoire de la philosophie le premier ou plutôt l'unique rang, acceptant avec cela tel ou tel système, l'histoire de la philosophie devient une pure fantasmagorie. Les formules dont les anciens penseurs revêtaient leurs conceptions du monde et de ses phénomènes perdent ainsi leur sens réel, car elles sont arrachées du terrain scientifique sur lequel elles ont poussé *.
2. Après avoir montré le caractère sociologique de toute étude scientifique du passé de la philosophie, après avoir indiqué ainsi les limites du sujet de ce travail, je vais exposer les aperçus auxquels amène l'examen du grandiose tableau de l'histoire de la pensée. Les détails particuliers de ce tableau, quoique le plus souvent fort intéressants et fort instructifs, seront nécessairement négligés ; je concentrerai mon attention sur un petit nombre de grands faits marquant les principales étapes parcourues par la philosophie. Je m'arrêterai devant les principaux nœuds des directions nombreuses et constamment entrecroisées par lesquelles a cheminé le développement des systèmes philosophiques, et qui ont servi de canevas aux dessins infini-