Uid., p. 20 et
croyances religieuses sont destinées à disparaître définitivement ou si elles doivent reparaître sans cesse sous de nouvelles formes. La façon habituelle de poser cette question renferme deux erreurs qu'on ne remarque pas assez. La première consiste à croire que la question ne comporte qu'une seule solution, la seconde est dans l'ignorance complète des conditions sociologiques et dans l'emploi exclusif de considérations purement philosophiques.
4. La seconde erreur est de beaucoup la plus importante, car elle implique la première. La question de l'avenir des idées religieuses est incontestablement une question sociologique. Les croyances communes sont une des conséquences de la vie commune ; elles sont un moyen de rapprochement et de consolidation de groupes sociaux. Ce n'est pourtant pas dans cette communion d'idées qu'il faut chercher l'origine des sociétés humaines. Tout nous démontre, au contraire, que la théologie et la métaphysique ont été les résultats de besoins qui se sont manifestés relativement tard. D'autre part, la succession historique des générations qui produit le phénomène de l'hérédité, le démembrement du corps social en fractions hétérogènes, tout cela a influé sur la marche générale de la théologie et de la métaphysique, déterminant leur développement lent ou rapide, leur progrès ou leur décadence. Il serait d'ailleurs trop facile et trop long de citer toutes les conditions sociologiques qui font de l'histoire de la théologie et de la métaphysique une des parties constituantes de l'histoire générale du développement social.
A vrai dire, une pareille manière d'envisager les choses n'est sérieusement contestée par personne. Il est, en effet, difficile d'admettre que les savants et les philosophes contemporains puissent douter de l'impossibilité qu'il y a à se passer ici d'une étude comparative des faits sociaux, ou à considérer l'avenir de la religion comme une question
complètement étrangère à la sociologie pratique. Mais alors pourquoi cherchent-ils sa solution principalement, sinon exclusivement, dans les données d'une psychologie abstraite ?
5. Il ne me semble point difficile d'expliquer cette apparente contradiction. Les philosophes dont nous parlons sont profondément convaincus qu'en introduisant des arguments purement psychologiques dans un problème sociologique, ils n'abandonnent pas pour cela le terrain de la science sociale ; pour eux, les phénomènes sociaux se réduisent en entier aux faits de la psychologie individuelle, et la science sociale n'est qu'un développement des principes élaborés par la science abstraite de l'esprit
humain.
Le problème de la destinée des religions ne cesse pas, à leurs yeux, d'être un problème éminemment social ; mais c'est précisément pour cela qu'ils veulent le résoudre au moyen de la psychologie introspective. C'est pour cela aussi que, dans les discussions toujours renaissantes sur l'avenir probable de la théologie, on laisse dans l'ombre le côté sociologique et l'on met au premier plan d'interminables raisonnements sur les propriétés inhérentes à l'intelligence humaine, sur sa tendance à sortir des limites de la connaissance expérimentale, sur son aspiration vers l'inconnu et le merveilleux. Le pire est qu'on oublie ainsi une question bien autrement importante, celle de savoir si ces besoins intellectuels qu'on invoque et qui sont à ce point complexes que les seuls phénomènes physiologiques ne peuvent les expliquer, ne sont pas le résultat de l'influence exercée, pendant une longue suite de siècles, sur l'intelligence humaine, par une infinité de causes sociologiques. Au lieu de chercher à déterminer le degré de constance de tel ou tel de nos besoins intellectuels, du besoin de s'illusionner par exemple, ne vaudrait-il pas
mieux étudier le degré de variabilité des facteurs sociologiques qui produisent et entretiennent ces besoins dans tous les groupes humains à la fois, ou dans quelques-uns d'entre eux seulement ?
Ce n'est pas tout encore. Un problème qu'on transporte dans un domaine qui ne lui est pas propre, ne peut s'y établir. Soit que les faits auxquels on le relie lui soient complètement étrangers, soit qu'ils aient avec lui des rapports tout autres que ceux qu'on suppose, on sent toujours l'insuffisance des données positives qui puissent l'alimenter ; il en est donc réduit à vivre et à se développer par des procédés purement artificiels. Ce n'est plus la vie réelle qui le résout, mais cette vie idéale qui se trouve en dehors de toutes les conditions complexes de la réalité, qui s'organise suivant les caprices de la raison, et dépend entièrement de la culture individuelle. Grandes sont les différences de ces deux sortes de solutions : les unes toujours conditionnelles, multiples, n'indiquant que les lignes principales, les autres, par leur nature môme, toujours absolues et invariables.
6. Ces considérations s'appliquent parfaitement à la question si complexe et si ardue de l'avenir de la religion. Transportée dans le domaine de la psychologie abstraite, cette question est devenue aussitôt très simple et très claire. Étant donnée une certaine illusion, on demande s'il est dans la nature de l'esprit humain qui a reconnu son erreur, d'y persévérer indéfiniment, ou de l'abandonner immédiatement et pour toujours ? Il semble qu'on ne pourrait poser le problème d'une manière plus simple ; et pourtant c'est précisément sous cette forme qu'il devient véritablement insoluble. Qu'on y réponde en optimiste, en soutenant qu'il est indigne de l'homme de s'abandonner à une conception reconnue fausse, et que les générations futures n'auront pas cette faiblesse, ou en pessimiste, en
affirmant que l'illusion est non seulement l(^gitime, mais encore grandement utile, car elle permet à l'homme de s'élever au-dessus des misères de son existence, — il est certain qu'on n'explique rien, et qu'on ne détermine nullement les conditions sociales futures qui peuvent influer sur le sort de la religion.
Nous avons vu déjà dans quelle direction il fallait chercher ici sinon la vérité complète qui nous échappera longtemps encore, du moins une solution approchée. En se plaçant résolument sur le terrain de la sociologie, il est certainement plus facile d'éviter les erreurs auxquelles les meilleurs esprits se sont laissés entraîner par la méthode psychologique. Il importe de ne pas oublier néanmoins que dans l'état actuel des sciences sociales, il n'est pas possible de prédire, avec quelque précision, l'avenir réservé à la théologie, et de prévoir toutes les transformations sociales qui peuvent modifier considérablement nos conclusions. Avant de hasarder la solution définitive des théorèmes de la sociologie appliquée, il faut élucider un grand nombre de questions élémentaires de la sociologie générale. Ce travail préliminaire indispensable est à peine ébauché ; tout ce que Ton peut espérer actuellement se borne à un petit nombre de propositions générales qui ne doivent non seulement pas préjuger la solution, mais môme la chercher dans une direction unique. Laissant pour le moment la question ouverte quant à son issue pratique, ces propositions se contenteront de mettre en lumière son côté théorique, c'est-à-dire quelques-unes des conditions les plus générales et les plus constantes qui règlent le progrès des idées et l'évolution des faits so ciaux.
•7. Ce sont des indications de ce genre que nous donne la loi sociologique à laquelle nous avons eu tant de fois recours dans ce travail. Mais plus une loi est générale,
plus aussi ses manifestations concrètes sont variées, conditionnelles et difficiles à déterminer d'une façon précise. C'est ce que nous voyons dans la loi de corrélation entre les sciences et la philosophie, qui règle les deux phénomènes opposés : le développement et la décadence des conceptions théologiques. Les lois scientifiques représentent en abrégé la généralisation des faits abstraits, nécessaires ; mais la nécessité d'un fait n'implique pas encore, scientifiquement parlant, son inévitable production. Tout au contraire, les lois positives expriment des rapports constants entre une certaine condition, ou un certain ensemble de conditions, et un phénomène qui n'est, en somme, que leur réalisation hypothétique ; c'est justement pour cela que les lois générales paraissent avoir ce caractère tautologique qui étonne si souvent les personnes peu familiarisées avec les procédés scientifiques, et leur fait préférer les formules empiriques qui prévoient, en efiet, plus sûrement les courtes séries des phénomènes congénères. C'est pour cela aussi que, dans les sciences supérieures, les lois générales servent bien plus à expliquer le passé qu'à prévoir l'avenir.
Tel est le service que nous rend la loi de corrélation entre la science et la philosophie. La direction de la pensée et le fonds des systèmes philosophiques se sont lentement modifiés, parallèlement aux modifications de la science positive ; la religion a été une des formes les plus anciennes de la recherche philosophique, et les conditions sociales au milieu desquelles elle est née — notamment l'ignorance profonde des masses et le savoir très insuffisant des classes dites éclairées — n*ont jamais disparu complètement, tout en se transformant à Tinfini ; cette survivance, souvent inconsciente, de conditions purement sociales s'est constamment dissimulée sous le fait bien autrement apparent de la survivance des idées théologiques, dont elle est pourtant la véritable cause : la loi de corrélation suppose et gêné-
ralise tout cela, s'appliquant ainsi à tout ce qui a été.
Pour passer à la généralisation de ce qui sera, il n'y a qu^un procédé - l'induction. Mais l'induction qui dans sa forme la plus simple conclut que ce qui est arrivé plusieurs fois est arrivé toujours dans les mômes conditions, ne peut prévoir ce qui arriver a, qvC en supposant que le phénomène se reproduira avec tous ses détails, et qu'il contiendra tous les éléments qui le caractérisaient dans le passé.
Lorsqu'il s'agit des conceptions religieuses, l'histoire nous montre constamment à côté d'elles d'autres conceptions d'ordre supérieur, — quel droit avons-nous donc de supposer que les premières disparaîtront un jour complètement? Il est vrai que nous voyons en môme temps un ensemble de conditions sociales qui ne s'accommodent à aucun degré ni des croyances au surnaturel, ni môme des idées métaphysiques, et qui exigent impérieusement une systématisation des résultats du savoir positif. Mais cela veut dire seulement qu'il n'y a aucune raison de considérer la théologie comme un besoin supérieur et constant de notre intelligence.
8. Bans cette question de l'avenir de la théologie, l'induction n'indique donc qu'une seule chose : que cet avenir dépend directement de l'existence d'une nombreuse catégorie de phénomènes sociaux. Ces phénomènes se modifient sans doute, mais rien ne nous autorise à penser qu'ils sont destinés à disparaître un jour complètement, et avec eux les dernières traces des idées religieuses. L'induction permet au sociologiste de prévoir la diminution progressive de l'influence sociale des religions, mais elle lui défend de les considérer comme des quantités désormais négligeables.
Il existe notamment deux conditions dans lesquelles les religions sont un élément important d'évolution sociale : !• lorsque les sociétés ne possèdent ni la large culture
scientifique, ni l'étroite éducation métaphysique ; 2° lorsque le développement des conceptions métaphysiques ou scientifiques se trouve être arrêté, pour une raison ou pour une autre, dans des milieux sociaux qui y sont d'ailleurs pleinement préparés.
9. La croyance au surnaturel est-elle un phénomène social normal ou pathologique? Quelles sont les conditions qui font naitre et qui entretiennent l'opinion sur la nécessité des religions? Quelles sont les conséquences qu'on peut tirer de l'hypothèse évolutionniste sur la disparition graduelle de certaines doctrines? Ces questions se présentent ici d'elles-mêmes, et je vais essayer d'y répondre aussi brièvement que possible.
Si l'espoir d'une disparition définitive des conceptions tliéologiques ressemble fort, comme je le crois, aux utopies sociales qui prédisent le savoir universel et l'égalité absolue, la question de l'avenir probable des religions se réduit du coup à une simple distinction entre les phénomènes normaux et les phénomènes accidentels de la vie sociale. A ce point de vue, il s'agirait non plus de savoir si telle ou telle conception du monde subsistera toujours, mais de déterminer l'opinion qu'il faut s'en faire et que s'en feront ceux qui auront un jour à diriger l'opinion publique. Il est vrai qu'en posant ainsi la question, on déplace les difficultés du problème, on ne les écarte pas entièrement.
Rien, en effet, n'est plus discutable que nos opinions sur ce qui est normal ou anormal dans un certain milieu social ; l'état rudimentaire de la sociologie ne lui permet pas de nous fournir à cet égard un critérium général et infaillible. Les considérations les plus contradictoires se mêlent aux appréciations de faits en apparence semblables, mais qui appartiennent à des époques historiques différentes. L'esclavage individuel n'a-t-il pas été, à un moment donné,
R0BBRT7.
274 L'ANCIENÎsE ET L\ NOUVELLE PHILOSOPHIE
un progrès social très régulier et très considérable , ce qui ne nous empêche pas d'envisager Fesclavage économique, la domination exagérée du capital sur le travail, comme un phénomène pathologique qui menace l'organisme social? En second lieu — et ceci est très grave — il importe de ne pas oublier que si, en rangeant un phénomène social dans l'ordre pathologique, nous sommes, il est vrai, tenus à lutter contre les causes qui le produisent, rien, d'un autre côté, ne nous garantit le succès de cette lutte. La traduction libre des termes « physiologique » et c< pathologique » par les termes « normal » et « anormal » est une traduction très humaine, qui n'a de sens que par rapport au but idéal que nous nous proposons et qui est loin de pouvoir être toujours atteint. Il n'y a, à vrai dire, dans la nature, pas de place pour les phénomènes anormaux qui ne sont ni moins nécessaires, ni moins constants que les phénomènes normaux ; ce qui les distingue, c'est leur association indissoluble avec les conceptions profondément humaines d'ordre et de bonheur, de désordre et de souffrance.
La transformation des religions, qui étaient considérées comme des phénomènes normaux, en phénomènes pathologiques ne change donc rien à la nature de la question et ne supprime aucune des difficultés qu'elle soulève. Nous continuons à ne pas savoir ce que deviendra, en fin de compte, l'illusion théologique, qui peut disparaître un jour de l'histoire de la pensée humaine ou conserver indéfiniment un certain minimum d'action et d'influence. La religion a beau être une maladie, une monstruosité, mais qui nous dit que l'organisme social, dans les conditions où il se trouve, peut se passer de monstruosités et de maladies ? Et ceux qui considèrent la décadence religieuse, quand elle est produite par quelque cause externe, comme le signe d'une dégénérescence sociale, n'ont-ils pas jusqu'à un certain point raison ?
De tout cela on ne peut tirer qu'une conclusion : à côté des doctrines religieuses qui sont les produits extraordinairement complexes de la vie intellectuelle des peuples, il y a les conditions sociales qui les rendent possibles et nécessaires et qu'il s'agit d'étudier avant tout. Le problème religieux se relie, en effet, de mille façons différentes, aux . questions les plus importantes de la sociologie ; mais c'est là un point sur lequel je crois m'ôtre déjà clairement expliqué et sur lequel, par conséquent, je n'ai pas besoin d'insister.
10. Quelles sont les causes qui font croire que les religions sont nécessaires non seulement aux masses ignorantes, mais encore aux esprits cultivés qui peuvent choisir entre plusieurs conceptions du monde ? — telle est la seconde question qu'il s'agit d'examiner.
On peut soutenir à la rigueur que dans toutes les illusions inconscientes, depuis la croyance au libre arbitre qui développe l'énergie individuelle et l'activité sociale, jusqu'à ces préjugés qu'on rencontre tous les jours dans la vie courante et qui nous aident à supporter les difficultés de l'existence, il y a un bon coté qui compense largement le mal qu'elles peuvent faire. Mais comment prétendre que des erreurs qui sont conscientes, et qui, par cela même, ne sont plus des erreurs, puissent jamais être utiles? De semblables illusions devraient, serable-t-il, être abandonnées sitôt reconnues. Pourtant des penseurs, et non des moins reiuarquables, affirment hautement que le caractère illusoire n'empêche nullement les conceptions religieuses de satisfaire les esprits les plus cultivés.
Cette opinion, lorsqu'on en connaît l'origine, devient * très intéressante, car elle fournit une réponse toute prête à la question qui nous occupe. C'est par suite d'une nouvelle et inconsciente illusion que ces penseurs croient sincèrement reconnaître l'erreur des conceptions reli-
gieuses - ces sortes d'erreurs ne peuvent ôtre démontrées par l'expérience directe. Une comparaison que j'emprunte à M. Fouillée ' expliquera ma pensée. « Dans une immense allée d'arbres, dit-il. les arbres lointains semblent se toucher, parce que nous demeurons en repos sans aller vérifier jusqu'au bout ; que serait-ce donc, s'il n'y avait point de bout? » Il est évident que dans ce cas nous ne pourrions plus vérifier directement notre impression, et nous serions obligés de nous contenter d'une vérification indirecte, en étendant notre conclusion à tous les arbres, quel qu'en soit le nombre. Telle est notre situation à l'égard de ces illusions qui ont pour objet ce que l'on pourrait appeler l'extrême limite de l'infini. Si l'on voulait les dissiper au moyen de l'observation immédiate, on arriverait fatalement à les conserver et à croire qu'elles ne peuvent pas être définitivement écartées. Nous aurions beau répéter qu'il s'agit là de simples produits de notre imagination, que le surnaturel n'est que la grande ombre que notre grande ignorance projette sur le monde, nous garderions toujours sur la réalité de notre illusion, des doutes qui, de sopliismes en sophismes, nous amèneraient à la conviction plus ou moins sincère que l'illusion est utile et nécessaire.
Les penseurs qui ont accepté la théorie de l'incognoscible, ce lourd héritage du sensualisme, sont naturellement ceux qui tombent le plus facilement dans cette erreur. En conservant Tincognoscible, ils conservent justement une partie de ce qu'ils déclarent devoir être rejeté ; ils sont suivis dans cette voie par la foule de ceux qui, en matière de questions métaphysiques, veulent trop embrasser et trop démontrer et qui, par cela même, ne démontrent ni n'embrassent rien.
t. Le libre arbitre et la contingence des futurs, dans Bev. phil., l. XV, page Û93.
IL Les hypothèses invérifiables de la théologie se transforment donc, dans certaines conditions, en illusions Intellectuelles extraordinairement tenaces. Le point de départ de ces transformations est dans les causes fort nombreuses qui nous empêchent d'apercevoir nettement le caractère hypothétique des religions, et de les considérer comme de simples compromis entre notre ignorance du monde et notre insatiable curiosité. Nous oublions trop facilement que la théologie, comme la métaphysique ou tout autre création transcendante, n'est que le besoin d'une connaissance générale des choses trouvant son issue dans une série de suppositions anthropopathiques que la fantaisie revêt d'images appropriées. Nous oublions en même temps, que le changement dans la somme des connaissances spéciales entraîne un changement dans l'état de la connaissance générale, que le rapport qui s'établit entre l'ignorance et le désir de savoir, après avoir été théologique, devient métaphysique et tend i)lus tard vers une forme plus parfaite, celle des hypothèses vérifiables des sciences particulières. L'erreur consiste, comme on voit, à confondre le contenu et le contenant, la satisfaction avec le besoin, le provisoire avec le définitif. On exclut ainsi l'hypothèse théologique du domaine de l'hypothèse en général, et d'une espèce, sinon d'une simple variété, on fait un genre, je dirais presque un règiie dans la vie intellectuelle de l'humanité.
12. Comme tous les phénomènes réellement importants de révolution sociale, cette erreur est le résultat de causes agissant au milieu d'immenses agglomérations d'hommes pendant un temps extrêmement long. Il a fallu que l'association entre certains groupes de représentations dure des milliers années, que l'hérédité et la sélection exercent leur puissante influence pour que la foi, la morale, les fins idéales de la vie pratique se trouvent être si intimement
278 L'ANCIENNE ET L.\ NOUVELLE PniLOSOniTE
liées dans l'esprit humain à une conception aussi éphémère que riiypothôse anthropomorphe dans le domaine du surnaturel.
La puissance de cette association d'idées se fait sentir encore de nos jours à tout instant. Beaucoup sont convaincus, par exemple, que les croyances religieuses correspondent aux plus hautes aspirations de Tesprit humain et résument toutes les conditions de développement en dehors desquelles aucune société n'est possible ; pour eux, religion est synonyme de croyance, et morale, d'idéalisation . D'autre part, les sceptiques et les libres-penseurs de notre époque, qui démontrent l'inanité de toutes les religions et Terreur naïve qui est au fond de chacune d'elles, arrivent à cette conclusion inattendue, que certaines conceptions religieuses, débarrassées des grossiers préjugés qui les vicient, doivent être conservées comme les acquisitions les plus précieuses de la civilisation I N'est-il pas évident qu'ils voient ainsi dans la religion quelque chose de bien plus vaste qu'une hypothèse philosophique et par conséquent invérifiable, quelque chose qui embrasse l'ensemble des conditions de l'évolution historique?
13. Reconnaître que l'éducation mentale qui entretient en nous les croyances religieuses a exigé de longs siècles, c'est reconnaître qu'elle est le produit de causes purement sociologiques. Lorsque nous parlons avec respect de la « religion » du devoir et que nous blâmons la « métaphysique » du devoir ou de l'honneur, nous témoignons que les conceptions qui appartiennent à l'immense majorité sont à nos yeux plus saintes, plus obligatoires que les conceptions d'individus isolés ou de faibles groupes sociaux. En contestant à la science, bien plus encore qu'à la métaphysique, la faculté de nous fournir un idéal, nous obéissons à un vague instinct qui nous pousse à apprécier les conceptions du monde au point de vue de leur diffusion relative. Peu
Lk MÉTAPHYSIQUE ET LA RELIGION 279
nous importe que les partisans de la philosophie scientifique soient parfois grandement idéalistes, que la croyance scientifique soit plus intense et se manifeste plus souvent que la croyance religieuse ou métaphysique. Nous ne faisons attention à rien de tout cela ; le problème est pour nous un problème de mécanique sociale, non de psychologie individuelle, et nous multiplions la vitesse par la masse, la faculté qu'une conception philosophique a de produire des croyances par le nombre absolu des manifestations de cette faculté dans une société donnée. L'avantage reste ainsi nécessairement à la religion, mais cet avantage démontre seulement que les esprits ne sont pas suffisamment préparés aux conceptions scientifiques ou mc^me métaphysiques, et que l'humanité se contentera longtemps encore des naïves aspirations qui ont bercé son enfance.
14. Ce ne sont ni la théologie, ni la métaphysique, ni la science qui gouvernent le monde, c'est la foi en leur nécessité, en leur infaillibilité, en leur puissance sur les esprits. La foi, c'est-à-dire l'affirmation ou la négation uniquement basée sur le besoin de certitude qui nous est propre, et sans preuves pleinement convaincantes à l'appui, appartient à la science au moins autant qu'à la métaphysique ou à la théologie. Nous affirmerons toujours plus que ce que nous pourrons démontrer, nous compléterons toujours notre savoir positif par un savoir purement hypothétique, et c'est une chimérique entreprise que celle qui se propose de chasser la foi de partout, ou d'en limiter d'une manière uniforme l'action dans les diflférents domaines de l'intelligence. Ce qu'on peut et ce qu'on doit essayer de faire, c'est d'utiliser le mieux possible ce besoin impérieux de notre esprit, le laissant se développer librement là où il ne saurait être qu'utile, et le combattant là où sa manifestation est évidemment nuisible.
15. Ainsi donc, les causes principales qui produisent cette illusion qui nous fait voir dans la religion quelque chose que la métaphysique et la philosophie scientifique ne pourront jamais remplacer, se réduisent à deux erreurs : l'insuffisante distinction entre les conceptions philosophiques et les conceptions éthiques, et la confusion de la croyance, considérée comme un phénomène général et abstrait, avec la croyance religieuse qui n'en est qu'une des formes concrètes. Mais pendant que la première erreur se dissipe assez rapidement, grâce au progrès des branches descriptives de la sociologie, la seconde persiste opiniâtrement, ce qui s'explique d'ailleurs très bien par l'état arriéré de la sociologie générale et de toutes les branches de la psychologie, notamment de la théorie de la connaissance. Ces parties du savoir conservent encore, pour employer le langage de Comte et de son école, un caractère profondément métaphysique, et communiquent ce caractère à la théorie des idées théologiques qu'elles sont chargées d'interpréter (29).
16. La troisième question que nous avons à examiner est celle des conséquences qu'on peut tirer de l'hypothèse évolutionniste au point de vue de l'avenir de la théologie . Ces conséquences concordent d'une façon remarquable avec celles que nous avons obtenues par simple induction des faits historiques bien connus, et indépendamment de telles ou telles thèses fondamentales de l'évolutionnisme. Cette concordance est une preuve de plus de la justesse du point de vue choisi, car quelques-unes au moins des thèses de l'évolutionnisme ont acquis de nos jours un caractère vraiment scientifique.
La théorie de l'évolution donne une explication générale extrêmement simple de la vérité et de l'erreur. En partant de cette idée, que tout savoir est le résultat de l'adaptation psychique et physique de l'organisme au milieu qui l'en -
LA MÉTAPffi'SIQUE ET LA RELIGION 281
toure, elle considère le degré de cette adaptation comme l'unique critérium du degré d'exactitude de nos conceptions. « L'illusion, sous toutes ses formes, est un groupement défectueux, ou une synthèse mal faite... Cette vue sur la nature et les causes de l'illusion peut être exprimée clairement en termes physiques : un mauvais groupement des éléments psychiques est équivalent à une coordination imparfaite de leur condition physique, c'est-à-dire nerveuse ; imparfaite au sens de l'évolutionniste, en tant . qu'elle ne s'accorde pas avec les rapports externes *. «Mais si cela est ainsi, et si les individualités isolées chez lesquelles les conditions internes du savoir correspondent le mieux aux conditions externes sont précisément celles qui dans la lutte pour l'existence sont le mieux douées, la tendance à une adaptation de plus en plus parfaite doit se manifester toujours. La sélection naturelle augmente incessamment parmi les hommes la somme du savoir précis, et exclut la possibilité de l'existence d'illusions qui seraient indéracinables et en même temps communes à tout le genre humain *.