III. Avenir de la religion; ses rapports avec la science
1. La destinée de la science détermine toujours la destinée de la philosophie ; et puisque la théologie est une des formes de la philosophie, la loi générale de corrélation entre la science et la philosophie embrasse, comme un cas particulier, toute la somme des faits sociaux qui expriment les rapports entre les croyances religieuses et les connaissances positives de chaque époque.
La religion n'apparaît comme facteur actif de la vie sociale, exerçant une profonde influence sur l'ensemble de son organisation, elle ne constitue une conception vivante du monde qu'aussi longtemps que les connaissances positives n'apportent pas une autre façon de comprendre la nature et l'homme. Elle ne conserve, d'autre part, son action que dans les groupes sociaux dans lesquels, par suite de causes d'un caractère incontestablement social, la formation des notions scientifiques a été arrêtée dans son développement.
Telle est la conclusion qui ressort de la loi qui régit les rapports entre la science et la philosophie, et telle est la
solution générale, quoique conditionnelle, de la question de l'avenir probable de la religion dans les sociétés hu-
maines.
Mais cette dernière question présente un si grand intérêt théorique et pratique, qu'il convient de s'y arrêter, - ne serait-ce que pour expliquer comment elle est souvent mal posée par les partisans de sa solution catégorique, dans le sens de l'affirmation ou dans celui de la négation.
2. On remarque deux courants distincts, parmi ceux qui veulent résoudre cette question d'une façon absolue. Tous reconnaissent également que les conceptions religieuses contredisent formellement la vérité scientifique, et ne sont que des illusions de l'esprit à la recherche de l'essence cachée des choses ; mais tandis que les uns affirment que la contradiction ne saurait exister indéfiniment et qu'elle mène le surnaturel directement à sa ruine, les autres soutiennent qu'elle est une nécessité fondamentale de la nature humaine et qu'elle est aussi durable que les causes psychologiques qui la produisent. Ces deux thèses, malgré la communauté de leur point de départ, s'excluent mutuellement.
La première appartient surtout au matérialisme et aux doctrines voisines. Les penseurs de ce groupe sont fermement convaincus que dans la libre société de l'avenir il n'y aura de place ni pour la théologie, ni pour aucune de ses manifestations sociales; l'avenir sera « l'ère sans surnaturel », dans toute la force du terme. La morale rompra définitivement tout lien avec la religion, et reviendra, grâce au progrès des connaissances, à sa véritable source : la socialité ; l'influence intime, psychique du culte sera considérée comme une illusion le plus souvent nuisible. Une morale qui se rattache si peu que ce soit à la croyance au surnaturel, se décompose inévitablement à ce contact ; la « terreur transcendante » la corrompt, et
elle finit par condamner des tendances naturelles qui sont grandement utiles à l'individu comme à la société ; la religion est, en ce sens, quelque chose « d'anti-humain >° la projection, dans notre intelligence, des plus misérables conditions sociales qui aient jamais existé. La large diffusion de la culture dans toutes les classes dissipera ce mirage et rendra à jamais impossible le retour de la fatale erreur ; l'homme ne s'adressera qu'à son semblable, il ne verra dans la nature qu*un sujet d'études, non un épouvantai! qu'il faut craindre et implorer. La métaphysique théologique sera remplacée par une philosophie fondée sur l'observation rationnelle des phénomènes naturels, et l'enfant lui-môme saura « que ce qu'on nomme l'absolu est à ses pieds ». L'état subjectif dans lequel chaque individu se trouve sous l'influence de la somme des sensations et des expériences que le monde lui donne, se développera ainsi normalement ; les éléments mystiques prendront la forme de légendes, et l'on verra clairement que la théologie pure et le mysticisme métaphysique n'ont jamais été que des perversions pathologiques d'une tendance légitime et féconde de l'esprit vers l'unité de la conception des phénomènes ».
La thèse opposée considère, au contraire, la religion comme un fait normal relevant non de la pathologie,' mais de la physiologie psychique, et c'est surtout parmi les continuateurs du criticisme de Kant et du sensualisme de Hume qu'on trouve ses défenseurs. La religion, affirmentils, a pour source cette tendance à Tunité qui écarte les contradictions et règne dans l'art et dans la métaphysique ; ne poursuivant pas de buts moraux, elle peut également servir au progrès éthique, ou sanctionner de ses dogmes les plus monstrueuses immoralités. S'il s'établit à la longue, d'une manière ou d'une autre, un certain
1. Vaihjnger : Eartmanny Duhring und Lange, ein krilischer Essay, page 16.
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rapport entre la religion et l'éthique, la première n'a jamais rien de commun avec la science ; la religion n'est ni le savoir, ni un produit du sentiment : elle est une libre création de l'esprit. L'art, la religion et la métaphysique appartiennent à la même catégorie de faits psychiques. Comme tous les produits de l'imagination, les mythes et les dogmes religieux ne sont que des images et des symboles, et la vérité qu'ils prétendent posséder exclusivement, est toujours une vérité profondément subjective.
Sorti du sentiment de dépendance dont parle Schleiermacher, et puisant de nouvelles forces dans la « commotion tragique » qui, d'après Lange, accompagne toujours la croyance au surnaturel, le sentiment religieux n'est, en définitive, qu'une des illusions habituelles et plus ou moins volontaires de l'esprit humain. La religion ne peut vivre sans mythes et sans dogmes ; mais ces derniers, lorsqu'ils dépassent la réalité et contredisent la science, perdent toute valeur objective. Ils n'existent plus qu'au point de vue moral, comme les mythes n'existent plus qu'au point de vue de l'art. A côté d'une « psychologie sans âme » apparaît ainsi une « religion sans surnaturel », seule forme désormais possible des besoins religieux de notre esprit. H faudra, en un mot, conserver à l'avenir la religion et la métaphysique, à condition de ne croire ni à Tune ni à l'autre et de considérer les idées de cet ordre comme ne satisfaisant qu'à des aspirations purement personnelles*.
Les relations étroites entre ces raisonnements et la théorie sensualiste de la connaissance sautent aux yeux. L'existence purement subjective d'un idéal qu'on rattache néanmoins à quelque chose de réel et d'objectif, n'est acceptable qu'à la condition d'admettre toutes les subtilités logiques et les hypothèses gratuites de la psychologie
1. Vaihioger : Hartmann, Dahring und Lange, ein krilischer Essay, p. 191-3.
sensualiste. Une semblable idée n*a pu germer que sur le terrain métaphysique de la théorie de l'inconnaissable, qui conduit directement à l'affirmation que l'homme, pour se compléter et pour compléter le monde réel, a toujours besoin d'un monde imaginaire, créé par les plus hautes et les plus nobles fonctions de l'intelligence. Au-dessus des misérables résultats de la connaissance positive, l'esprit peut et doit s'élever à la poésie des conceptions abstraites qui est la philosophie, et à la poésie des conceptions symboliques qui est la religion. La philosophie et la religion ont une valeur purement subjective; mais tandis que la première tient encore d'assez près à la réalité scientifique, et cherche à combler les lacunes du savoir par des constructions purement logiques, la seconde n'a nul souci ni de la réalité, ni de la science, et tend au même but en recourant à une méthode plus simple, moins absolue, plus accessible à tous et, en fin de compte, plus efficace : la création de mythes.
La portée des systèmes métaphysiques et des dogmes religieux n'est pas dans leur valeur intrinsèque, dans leur caractère propre, — elle est dans leur sens moral, dans leur harmonie esthétique, dans leur perfection architectonique. Il en résulte que la philosophie ne doit pas tendre à remplacer complètement la religion ; elles peuvent très bien coexister, et l'on n'a pas besoin d'être prophète pour prédire que toutes deux, s'alliant à l'art, continueront à alléger le poids de l'existence humaine et à purifier et fortifier l'idéal moral d'une suite ininterrompue de générations*.
3. Laissons provisoirement de côté l'identité des créa tiens esthétiques et des créations purement spéculatives ; il reste toujours à résoudre la question de savoir si les