ÉPISCOPALES
(du XIe AU XIVe siècle)
Malheureusement la Maîtrise devait déchoir du haut degré de splendeur où Fulbert l'avait élevée, sitôt que ce grand homme ne serait plus.
En effet, à peine fut-il mort, que malgré les efforts de ses disciples, les discussions eucharistiques, soulevées par Béreng*er, détournèrent les clercs de l'étude des cérémonies et du chant. Les querelles, auxquelles les évêques intrus de la fin du xie siècle donnèrent lieu dans le clerg'é chartrain, produisirent un résultat aussi néfaste. Ces écoles, jadis si brillantes, dépérirent peu à peu, et seraient tombées tout à fait, si en 1090 le g^nie de Saint Ive n'était venu les ranimer.
Par suite de ces circonstances fâcheuses, la Maîtrise se sépara d'elles, et se trouva réduite pour l'avenir à ces petits clercs, chantres, lecteurs, acolythes, thuriféraires.
Par bonheur les chartes et les nécrolog'es, à partir de 1 060, nous donnent les noms de plusieurs d'entre eux. Nous les relèverons tous jusqu'au xive siècle, à cause de leur
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ancienneté, et parce que les qualifications qui leur sont attribuées nous permettront de nous représenter leur organisation. Il est d'autant plus important de chercher à la définir à l'aide de tous les indices que, pendant cette période, la Maîtrise s'avance de plus en plus vers la constitution qui la régira jusqu'à la Révolution.
Six de ces petits clercs nous sont signalés par leurs noms, à la fin du xie siècle, dans le Nécrologe de Notre- Dame.
Ce sont : en 1060, Hervé, puer, acolythus et canonicus S. Marie (III Non. Apr.j; après 1066, Geoffroi, puer et canonicus; entre 1066 et 1090, un autre Geoffroi, puer et canonicus S. Marie (VII Kal. Apr.); Eudes, clericus, adolescens indolis egregie, sancte misericordie Matris canonicus (IV Id. Jan.); de 1090 à 1124, Raoul, puer et canonicus (III Kal. Nov.). Une charte de 1114 nomme aussi un Robert, puer béate Marie canonicus x. Saluons au passage ces jeunes ancêtres de tous les Maitrisiens à venir, car ils sont bien Maîtrisiens eux-mêmes: ces termes, les mêmes pour tous et presque toujours réunis, d'enfants, de chanoines, d'acolythes, de clercs, ne permettent pas d'en douter.
Les nécrologes et les chartes du xne et du xme siècle nous en fournissent encore plusieurs autres, mais en les désignant par une autre formule, plus gracieuse encore : ils y sont appelés les nourrissons de V église. Déjà Frotging2 , au xe siècle, et Hildegaire, au xf, s'étaient ainsi qualifiés ; mais à partir du xne siècle il semble que ce soit l'expres-
< Bibl. cora., man. 222.
2 Cart. S. Père, p. 16.
sion re<;ue pour nommer les enfants de la Maîtrise. Elle est appliquée par le doyen Arnaud à son neveu, lorsqu'il demande au Chapitre son admission aux grandes écoles: il a été, dit-il, nourri dans notre église, nosirœ nutritum ecclesiœ. L'évêque Renaud la répète à l'occasion de Gautier, neveu de Richer, quand il lui confère un canonicat malgré son âge. S'il lui fait cette faveur, c'est parce qu'il est élevé dans l'église depuis son enfance (1183-1193) l, On peut douter que Guillaume, comte du Perche, mort évêque de Chàlons en 1226, ait fait partie de la Maîtrise, bien que, d'après son obit, il ait passé ses premières années d'une manière dig^ne d'éloge dans l'église de Chartres, a primis annis in liac ecclesia laudabiliter conversa tus '. Mais le fait est certain pour Jean de Frescot, diacre et archidiacre de Blois (av. 1226), dont l'épitaphe emploie presque les mêmes termes :
A teneris annis fait hujus cura Johannis Carnoti clarœ famulari Virginis arœ. . 3
» Son bonheur dès ses plus tendres années fut de servir clans le sanctuaire illustre de la Vierge chartraine. » Quoi de plus clair pour désigner un enfant de chœur de N.-D. !
Pendant tout le xme siècle nous retrouvons la même formule prise dans le même sens.
Le chanoine Gcoffroi de Poncey rappelle avec fierté dans son testament (Kal. Nov. 1215) qu'il fut élevé dès son enfance dans l'église de Chartres, in eadem a pueritia
' Cari. N.D., I, 211.
2 Cuit. N.-D., III, 40.
1 Cari. IV. D., II, 100, III, 185. Il était inhumé dans le Chaprtre de l'abbaye de Bonne val.
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educatus *, et lui lègue tous ses biens pour la fondation de six clercs qui, en réparation de ses fautes, chanteraient jour et nuit les louanges de Dieu.
De même, le doyen Thomas de Saint-Denys, qui mourut en 1241, fut nourri, dit le Nécrologie, dès ses jeunes années dans le giron de cette sainte Mère, in gremio sanctœ matris ecclesiœ a puerilibus annis nutritus 2. Guimond Fouailles3, mort en 1246 archidiacre de Blois, fut aussi, d'après son obit, chanoine tout jeune dans l'église de Chartres, a pueritia sua in ista canonicatus ecclesia, tout comme Geoffroi 4 d'Ouarville, dont on dit en 1256, qu'il fut tout ensemble nourri et promu au canonicat dans la même église, nutritus et canonicatus in hac ecclesia.
Jean, évêque de Garcassonne, en 1299 5, Pierre de Chappes (f 1325) et Jean Pasté (f 1328), tous deux successivement évêques de Chartres puis d'Arras, dans la première moitié du xive siècle, tinrent à rappeler, sur leurs testaments, leur première éducation en l'église de Chartres, dans des termes aussi précis que Geoffroy de Poncey et les précédents.
Citons, pour terminer, Cheron de la Porte-Morard, chanoine, dont l'obit, inscrit avant 1350, rapporte également qu'il fut nourri dès sa jeunesse dans cette église : a juventute in ista ecclesia nutritus 6.
1 Arch. G. 1460, 1488.
2 Cart. N.-D., III, 217.
3 Cart. N.-D., III, 192.
4 Cart. N.-D., III, 120.
8 Arch., G. 1461 et G. 1488 : quœ quidem ecclesia nos educavit, nutrivit et ad majora sublimavit.
6 Cart. N.-D., III, 178.
Nous ne voudrions pas assurer que tous les personnages ainsi désignés fussent des enfants de la Maîtrise. Pourtant la plupart en étaient. Ces formules en effet ne se bornent pas à dire qu'ils passèrent leur jeunesse dans le lieu saint ; elles signifient de plus qu'ils y furent élevés et qu'ils y furent chanoines dès leur enfance , c'est-à-dire qu'ils y vaquèrent dès leurs plus tendres années au service divin dans l'accomplissement des fonctions de leur âge, sous la direction du Chapitre.
Diverses chartes du xnc et du xme siècle donnent encore un autre nom aux petits Maîtrisiens, celui de clerc ou de petit clerc, clerici , clericuli. C'est ainsi qu'elles les appellent, quand elles les considèrent dans les cérémonies liturgiques, comme acolythes, thuriféraires ou servants de messes. Appliqué au jeune Eudes par le premier Nécrologe avant 1090, il est répété sur la fin du xne siècle, à l'occasion de quatre enfants demeurant chez le chantre Richer et qui paraissent bien être des enfants de chœur, d'autant plus que l'un d'eux n'est autre que son neveu Gautier dont nous avons parlé '. Il est encore employé quand il s'agit en 1176, 1202, 1225, 1227, 1241, de régler les droits de ceux qui portaient les cierges et la croix à différentes processions, lesquels étaient certainement, comme ces fonctions l'indiquent, de vrais enfants de chœur.
Non seulement le nom, mais la famille, la figure, le costume de deux Maîtrisiens de la première moitié du xmc siècle, nous sont fournis par le vitrail de l'abside du
« Cart. N.D., I, 211.
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chœur qui est au côté gauche de la verrière centrale. Dans le médaillon inférieur, consacré aux donateurs, se voient deux personnages, un homme tenant une bannière marquée d'une chausse rouge, et sa femme coiffée de la barrette comme les nobles dames ; au-dessus de leur tête on lit : Gaufridus. Devant eux, se tiennent debout deux enfants, la tête rasée, et revêtus d'un amict, d'une aube et d'un ceinturon ; tous deux ainsi que leurs parents élèvent les yeux vers la Vierge ; le plus petit tient la navette et l'encens. Que sont ces enfants de la famille des Geoffroi ? Leur habit l'indique : ce sont de jeunes Maîtrisiens voués au service de Notre-Dame par la volonté de leurs \père et mère.
En rapprochant tous les indices relevés à propos de chacun de ces jeunes clercs, on peut se faire une légère idée de l'organisation de la Maîtrise du xie au xive siècle.
Elle se composait d'enfants , pueri, appartenant quelquefois à de hautes familles, comme Geoffroi, comte du Perche, ou du moins comme le Geoffroi du vitrail. Ces enfants portaient le costume des clercs, clerici, la tonsure, l'amict, l'aube et le ceinturon , témoin notre verrière. Ils en remplissaient les fonctions : thuriféraires, ils tenaient la navette et balançaient l'encensoir; acolythes, ils accompagnaient la croix et le texte des Evangiles, en tête des processions. Pour ces cérémonies, ils recevaient en différentes occasions des casuels, qui, d'abord payés sous forme de redevances matérielles, furent dès le xne et le xme siècle commués en une somme fixe. Nous avons
encore les transactions qui furent alors conclues en leur nom par le Chapitre avec différentes églises de la ville.
La première fut passée avec les moines de Saint-Martin en 1 1761. Le lundi de Pâques, ceux-ci devaient aux chanoines et aux clercs qui venaient en procession, du pain, de la viande et du vin ; aux Rogations, ils leur servaient à boire; à la Saint Martin d'été, ils leur offraient de la boisson et des échaudés ; de même à la Saint Martin d'hiver, de la boisson. L'archevêque de Sens, Guillaume aux Blanches-Mains, pris comme arbitre, décida qu'à l'avenir ils ne fourniraient plus, à ces processions, ni nourriture ni quoi que ce soit, réserve faite pour les petits clercs qui serviraient la messe, exceptis clerieulis qui missae deservirent , auxquels ils paieraient seulement six écus, savoir : 40 sous chartrains le lundi de Pâques, 20 à la Saint Martin d'été, 20 à celle d'hiver, et rien pour les Rogations.
Une autre transaction de ce genre fut conclue avec les moines de Saint-Père, en 1202 et en 1225 2. Ceux-ci recevaient le Chapitre le mardi de Pâques, la veille des SS. Pierre et Paul et le jour de leur fête ; à la vigile où l'on jeûnait, ils ne lui offraient que du liquide ; mais, les deux autres jours, ils devaient aux chanoines et aux enfants de chœur, de la boisson et des petits pâtés, potum et pastillos. Il fut convenu qu'au lieu de ces redevances matérielles, ils paieraient chaque année, en deux fois, 15 livres chartraines 3 aux chanoines, et six deniers aux
1 Cart. N.D., I, 195.
2 Cart. N.-D., II, 15, 107.
:> En 1225 on fixa 25 livres.
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enfants qui porteraient les cierges et l'encensoir, sex denarios in utroque festo pueris qui cereis et thuribulo deservirent.
Les moines de Saint-Jean sollicitèrent un arrangement semblable en 1227 '. Quand le Chapitre se rendait chez eux le mercredi de Pâques et la veille de la Décollation de Saint Jean-Baptiste, ils lui devaient ainsi qu'aux enfants, potumeum chenestellis . On les dispensa de cette redevance pour leschanoines, mais on les contraignit de payer, à chacune de ces fêtes, six deniers aux enfants de chœur acolythes et thuriféraires, salvis tamen in utroque processione sex denariis puerorum quos in missa contigerit cereis et thuribulo deservire.
Enfin, en 1241, les moines de Saint-Cheron obtinrent pareillement la commutation de leurs redevances 2. Ils fournissaient aux chanoines et aux clercs de chœur de Notre-Dame : à la procession du jeudi de Pâques, des pains nommés vulgairement eschaudés,. des viandes de porc, et du vin de Chartres, ainsi que six deniers aux enfants porteurs de cierges et thuriféraires ; le mardi des Rogations, de la boisson appelée boryerastre ; la veille de Saint Cheron, à Vêpres, quelques pains artificiels nommés canistreUos et du vin de Chartres; et le jour de la fête, six deniers aux enfants porteurs de cierges et thuriféraires. Ces prestations furent converties en une redevance annuelle de dix livres, payables, savoir : le jeudi de Pâques, quatre livres, et six deniers aux enfants acolythes et thuriféraires ; le mardi des Rogations , quarante sous ;
« Cart. N.-D., II, 118. — Arch. G. 705. 2 Cart. N.-D.,U, 131. — Arch. G. 697.
autant la veille de Saint Cheron, et autant le jour de la fête, plus six deniers aux mêmes enfants. Ceux-ci recevaient donc en tout douze deniers.
Enfin ces enfants chantaient : la présence de quatre d'entre eux près du chantre Richer l'insinue suffisamment. Leur part dans les chants liturgiques n'est indiquée expressément que dans l'ordonnance de 1297 !. Ils étaient chargés, aux fêtes de neuf leçons, de chanter deux versets de Matines et le Benedicamus Domino . Mais là ne se bornait pas leur rôle. Restreint d'abord aux versets et aux répons qui exigeaient des voix élevées et claires, il s'étendit bientôt au contrepoint ou déchant, dans lequel ils remplirent les parties hautes. Dès le xi* siècle, nous l'avons vu à l'occasion de Francon et du manuscrit dit d'Hucbald, on pratiquait cette sorte de chant savant dans l'église de Chartres. A partir de la moitié du xne siècle, il y prit une vogue nouvelle. C'est ce qu'on peut conclure de cette phrase d'un vieil historien, attestant que la musique fut introduite à Chartres sous Pévêque Robert, vers 1155: c'està-dire qu'elle y fut plus que jamais cultivée, grâce aux facilités nouvelles apportées par la notation dite de Guy d'Arezzo, qui fut alors complètement vulgarisée2. C'est
*Cart. N.-D., II, 238.
2 Le mail. 520 (222) de la Bibliothèque de la Ville de Chartres, qui se fixe entre 1173 et 1220, donne la notation traditionnelle à points liés sur quatre iuines : deux sont au poinçon, la troisième pour le fa est verte, la quatrième pour Yut, est jaune. C'est un missel. Il seraitbien intéressant de posséderencore lAntiphonaire et le Graduel du chantre Gerogius (f 12 février), le Graduel du chantre Guérin (-J- 20 nov.), l'Antiphonaire et le Graduel de Raoul (-J- 15 sep.);tous ces personnages laissèrent ces livres à l'église de Chartres au commencement du XIIe siècle, comme on le voit dans le Nécrologe (Cart. N. D. t. III) aux dates citées. — V. Rouillard, Parthcnie, 1G08, 2° p., p. 37.
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ce qui résulte aussi d'une page curieuse du Polycratique où Jean de Salisbury signale la musique théâtrale qui faisait alors fureur jusque dans le sanctuaire. Jean de Salisbury avait été longtemps à Chartres comme élève, avant d'y revenir comme évêque, et il n'est pas impossible qu'il vise, dans ce passage , notre église l . L'on sait de plus que, dès le milieu du xmc siècle, les orgues y retentissaient dans les grandes fêtes. Saint Louis priait, en 1269, les chanoines de lever, à l'occasion de son passage, l'interdit qui les réduisait au silence 2. Selon toute probabilité, elles avaient été introduites dans l'office divin depuis de longues années; elles s'y voyaient, comme nous l'avons dit plus haut, depuis le temps de Fulbert. Il y avait donc à Chartres des chants assez étudiés et assez complexes, où les enfants devaient jouer un rôle de plus en plus important.
C'est pour ce motif sans doute que, parmi tous les enfants appliqués au service de l'autel, il se forma peu à peu un groupe plus spécialement consacré au chant, groupe qui devint plus proprement la Maîtrise. Au commencement, ils ne formaient tous qu'une seule catégorie : tous, ils étaient enfants de chœur et chanoines, comme l'indiquent les textes du xie et du xne siècle. Mais au xme siècle se dessinent parmi eux deux divisions. Les
1 Jean de Salisbury Polycr. I. 6. Pal. Lai. t. 199, col. 402, dit que la musique dans les églises était raffinée à l'excès : Ea siquidem est ascendendi descendendique facilitas, ea sedio vel geminatio notularutn, ea replieatiu articulorum singulorumque consolidatio , sic acuta vel acutissima gravibus et suhgravibus lemperantur, ut auribus sui judicii fere subtrahatur auctoritas. Il ajoute qu'un fondateur de religieuses, pour éviter cette mollesse dans le plain chant et le déchant, ordonna à ses filles de ne point chanter les psaumes, mais de les réciter.
2 Cart. JS.-D., II, 187.
transactions mentionnées plus haut, en distinguant les clerici, clericuîi ou pueri, des canonici, laissent croire que les premiers n'étaient plus chanoines au moins en majorité comme autrefois. Alors le canonicat était trop brigué par des hommes mûrs pour être encore décerné à des enfants. Pendant un certain temps, il semble qu'il y eut côte à côte deux classes de clercs voués aux autels; les uns de famille riche, qui étaient encore chanoines, les autres de condition médiocre, qui ne l'étaient pas. Les uns et les autres se retrouvaient au chœur, et prenaient d'abord la même part aux offices, surtout aux cérémonies. Mais peu à peu les premiers s'effacèrent et se confondirent avec les autres chanoines, et les seconds, les plus petits et les plus humbles, restèrent seuls à porter le fardeau du chant.
Ces enfants ne tardèren t pas à être élevés au nombre de six : du moins c'est le nombre qu'indiquent les transactions citées plus haut, en leur réservant six deniers de casuel, un denier sans doute pour chacun. C'est aussi le nombre que fonda en 1215 Geoffroi de Poncey, lorsque, par son testament, il institua six clercs pour chanter jour et nuit les louanges de Dieu. Il n'est pas sur que ces six clercs fussent des enfants de chœur : ce pouvait être des heuriers matiniers. Cependant, si l'on tient compte des motifs qui l'amenèrent à les établir, il y a lieu de croire qu'il pensait à doter des jeunes lévites ayant le même état que lui dans son enfance, c'est-à-dire, faisant fonction d'enfants de chœur. Voici, en effet, comme il s'exprime le 10 des calendes de novembre 12151 : « Moi, Geoffroi de Poncey, chanoine de l'église de
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Chartres, élevé dans son sein dès mon enfance, ineadeni a puericia educatus, désirant expier toutes les négligences et les omissions que j'y ai commises, voulant aussi augmenter le culte divin, le patrimoine de Jésus-Christ et de la Bienheureuse Vierge, sa mère, j'ai donné l'argent, les propriétés et les revenus qui suivent, sur mon patrimoine et mes acquisitions légitimes, pour l'entretien de six clercs, qui suppléent à mes manquements, et sachent, veuillent et puissent, à toute heure de nuit et de jour , servir dans cette église, avec décence, science et continuité, en chantant et en psalmodiant : ad opus sex clericorum qui valeant, psallendo et canendo... deservire. » Il charge ensuite le Chapitre de choisir ces six clercs et de les conserver ou de les révoquer à son gré. Par qui ces enfants furent-ils gouvernés jusqu'à la fin du xme siècle ? C'est assez difficile de le déterminer avec précision. L'évêque, accaparé par d'autres fonctions et spécialement par les grandes écoles, ne s'occupait plus d'eux. Ces petits clercs, dont plusieurs étaient chanoines, ne relevaient plus que du Chapitre. Le Doyen traitait leurs intérêts temporels au dehors, comme nous l'avons vu dans les transactions rapportées plus haut. Peut-être le Chantre avait-il un droit de haute surveillance sur leur éducation musicale, ou du moins sur leur rôle dans le chant liturgique? Ce qui est certain, c'est que le grand maître des écoles, l'ordonnance de 1297 l'atteste expressément -, était encore chargé de veiller à ce que les leçons de Matines fussent bien chantées, et répondait des fautes qui pouvaient s'y commettre. Mais leurs maîtres immédiats étaient sans
' Cart. N.-D., II. 237.
doute les deux prêtres qui sous la direction littéraire de ce grand maître devaient les garder, et que Ion croit avoir été institués par une bulle de Galixte II du 2 novembre 1119 l. Par cette bulle le pape confirmait la division d'une prébende qui s'était faite en vue d'entretenir, dit-ii, deux prêtres, serviteurs de l'église. Or, une note de l'inventaire spécifie que ces deux prêtres étaient les deux maîtres chargés de l'instruction des enfants. De fait, dès le commencement du xive siècle, sitôt que les documents apparaissent, on trouve ces deux prêtres depuis longtemps en possession d'administrer la Maîtrise. On sait déplus que, non loin de Chartres, à Paris, la même institution surgit à la même époque. En 1127, la Maîtrise de Notre-Dame se sépara de la grande école épiscopale et reçut du Chantre deux maîtres particuliers.
Ainsi se forma peu à peu la Maîtrise, depuis sa première époque jusqu'au xive siècle. Ses traits principaux étaient déterminés au commencement de ce siècle: elle ne pouvait plus subir que des modifications accidentelles. Intimement liée à la petite école cléricale du ve au xe siècle, puis aux grandes écoles du xu au xie siècle, elle se détacha progressivement du xie au xiv% pour vivre enfin de sa vie propre du xive à la Révolution.
Une légende gracieuse, qu'il nous plaît de raconter en terminant cette première partie, prouve que cette vieille Maîtrise laissa de sympathiques traces dans la mémoire des hommes. C'est la légende de l'enfant de chœur tombé dans
« Cart. N.-D., I, 126.
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le puits des Saints Forts, légende que les historiens rattachent au temps de Saint Ive. Il y avait alors, disent-ils, parmi les petits clercs de Notre-Dame, un jeune virtuose dont la voix était si belle qu'elle ravissait les anges et les hommes, et dont la piété était si fervente qu'il ne pensait dans les cérémonies, qu'à ses chants, à sa mère, à sa Madone. Tout absorbé dans son triple amour, il descendait un jour avec les vénérables chanoines dans la vieille crypte druidique, en faisant résonner les antiques voûtes de ses accents les plus suaves. Deux objets exerçaient, là, sur son cœur un invincible charme, et la statue miraculeuse de la Vierge devant enfanter, entourée de lumières, et ce puits mystérieux, situé près de l'autel, rempli d'une eau sainte, et surtout consacré par les reliques des premiers martyrs, de ceux qui jadis avaient donné en ce même lieu leur vie pour leur foi en la Vierge Mère. Gomme pour les apercevoir dans le miroir de l'onde pieuse et pour leur faire parvenir l'expression de son amour, le céleste enfant se pencha sur la margelle, et, soit que son pied eut glissé, soit plutôt que les martyrs l'eussent attiré vers eux, il tomba. L'eau s'entr'ouvrit pour le recevoir et il disparut. Grand émoi dans la foule, et surtout grande tristesse au cœur de sa pauvre mère! Impossible de le retirer. Fouiller ce puits sacré eut été un sacrilège, et puis il était si profond ! et sans nul doute l'enfant était mort de suite, emporté dans le ciel par les saints. Ce fut un cruel deuil dans la phalange lévitique, privée de sa voix angélique, mais un deuil consolé par une haute espérance. On n'en pouvait douter : victime de sa curieuse piété, l'enfant était un martyr de plus ajouté à ceux qui reposaient en ce lieu. Quelques jours après, la procession
capitulaire revint de nouveau devant la Vierge druidique : tous les yeux se dirigeaient vers l'orifice du puits près duquel la mère se tenait éplorée. Les litanies retentissaient moins belles qu'autrefois, mais ferventes pourtant, car on priait Marie de jeter un peu de baume sur la douleur de cette veuve infortunée, quand soudain, du fond de l'abîme, une voix mélodieuse s'éleva, répondant à la supplication liturgique , et l'on vit les eaux bouillonnantes monter jusqu'à la surface, et déposer sur la margelle le charmant enfant de chœur auquel tout le monde pensait. Modeste et grave comme autrefois, il reprit de suite sa place parmi ceux de son âge, et ses deux premiers cris furent l'un pour sa mère du ciel, l'autre pour sa mère de la terre. Il n'était donc pas mort : il avait donc été préservé des eaux par l'intercession des saints et de la Vierge. C'est ce qu'on apprit bientôt de sa bouche. Il raconta lui-même qu'en arrivant au fond du puits des Saints Forts il s'était trouvé dans un lieu enchanté, au milieu des martyrs, que Notre-Dame l'avait reçu dans ses bras et couvert de ses caresses, et que certes il y fut resté volontiers, s'il n'avait pensé à sa mère en larmes et à son sanctuaire aimé. Notre-Dame avait compris ces délicatesses de son cœur filial, et de concert avec les saints avait consenti à le rendre pour quelque temps à la terre. Et il était là, chantant mieux encore que jadis, plus pur et plus céleste que jamais. Et tous le regardaient avec une pieuse envie, en rendant gloire à Dieu. Quant à lui, il grandit dans ce lieu béni et se voua pour toujours à la Vierge qui l'avait sauvé. Et pour garder éternellement le souvenir de ce miracle, on cessa dans l'église de Chartres de chanter les versets des répons ; car l'enfant raconta que,
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lors de son séjour au fond du puits, chaque fois que résonnaient les hymnes sacrés, les anges et les saints répondaient avec lui aux chants liturgiques qui venaient d'en haut ' .
Légende touchante, comme nos pères seuls pouvaient en inventer. Elle n'est peut-être pas arrivée ; elle n'est même pas propre à l'église de Chartres : elle se redit spécialement au Puy, et dans l'église d'Amiens où la Vierge est représentée tirant un enfant du puits. Mais il suffit qu'elle ait été appliquée jadis à un enfant de la vieille Maîtrise de Chartres, pour qu'il soit permis d'affirmer non seulement l'existence de cette institution, mais encore sa splendeur et son éclat.
1 Cette légende a été racontée par les poètes ehartrains, Jolliet, Chroniques chartr aines, Calluet, Tour de ville, 298, et par Alphonse Karr, Rouillard, Parthénie, I, p. 164, Gollin de Plancy, Légendes de la Sainte Vierge. On dit que le fond de cette légende est emprunté à la croyance des enfants martyrisés par les juifs et sauvés par la Sainte Vierge et qu'elle a été localisée et adaptée à Chartres, au Puy, à Amiens, à cause du rôle joué dans ces églises, parle nom, l'image ou l'existence de puits. Cependant Pintard dit que ce fait se serait accompli réellement au xivc siècle et qu'il serait ainsi mentionné dans le Registre de l'Œuvre, année 1331 : « L'enfant de chœur tombé dans le puits des Saints Forts, pendant la procession, en fut retiré sain et sauf quelques jours après ». Ce registre n'existe plus (Pintard, Bibl. comm. 1014, p. 529.)
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