CHAPITRE I
Deux sortes d'élèves se rencontraient à la Maîtrise : les uns y demeuraient pour le service de l'église ; les autres n'y venaient que pour leur instruction.
Les premiers, on le devine, étaient les vrais enfants de la maison, les successeurs légitimes de ceux que nous avons suivis jusqu'ici ; ils forment l'objet principal de cette histoire.
Gomme on avait appelé leurs devanciers, tantôt les enfants chanoines de N.-D., tantôt les élèves et nourrissons de l'église, tantôt enfin les clercs ou les petits clercs, ainsi, du xive siècle à la Révolution, on leur donna différents noms. Dans les premières années, on les appela des enfants de chœur, pueri chori ou de choro : de 1316 à 1326 environ, des enfants ou clercs de chœur en aube, pueri ou clerici chori in albis, et enfin tout simplement des enfants d'aube, pueri in albis l. Cette dernière expression, jusqu'alors assez rare, fut presque seule en vigueur jusqu'au dernier tiers du xve siècle. Mais alors, après avoir lutté quelque temps,
elle dut céder la place à la première. Le terme d' « enfants de chœur » qu'on n'avait plus revu que de temps à autre, par exemple en 1385 pueri chorales, en 1415 enfans de ruer, régna seul pendant deux siècles; mais il ne devait pas tenir jusqu'à la fin. Par un singulier retour des choses, en 1760, on l'abandonna pour revenir à celui d'enfants d'aube, qui, lui, ne périt qu'avec la Révolution.
Le nom lui-même de leur maison varia légèrement avec les siècles. Communément on l'appelait, sans phrase, la maison des enfants, domus puerorum; mais, en 1415, on disait : l'ostel des enfants de cuer; en 1462, l'ostel des enfans d'aulbe ; on trouve pour la première fois dans une lettre de Henri 111, en 1579, le nom de Psallette. Pendant tout le xvne siècle, on emploie indifféremment les termes de Psallette ou de Maîtrise. Mais, au xvmc siècle, le mot de Maîtrise semble exclusivement adopté ; l'autre n'est plus employé que dans la désignation du maître de musique, qu'on appelle aussi, et même souvent, le Maître de psallette.
Les enfants de chœur ou enfants d'aube de la Maîtrise de Chartres n'étaient pas si nombreux qu'on pourrait se l'imaginer. Au xnc siècle, ils n'étaient peut-être que six, avons-nous dit plus haut; du xivc au xvme siècle, ils ne furent guère plus. En 1306, leur nombre était fixe, et leur maître reçut un supplément de pension pour un enfant surnuméraire; mais nous ne savons quel était ce nombre1. Du xive au xvie siècle, il oscilla de 5 à 8. Les enfants étaient: 7 en 1347, 8 en 1373, 6 en 1387, 8 en 1415, 5 en 1433, 6 ou 7 en 1434; il est probable, que sans tenir
compte des vacances qui pouvaient être plus ou moins fréquentes , ils devaient être ordinairement 8 au maximum1 .
Du xvie siècle à la Révolution, ils atteignirent le chiffre de 10. Deux fois, on essaya de les pousser jusqu'à la douzaine. Le chanoine Edeline, de 1662 à 1664, céda d'abord le revenu du prieuré de Moineaux puis le prieuré luimême, pour la nourriture et l'entretien de deux enfants supplémentaires; en 1662 et en 1666, on retint deux enfants de plus pour atteindre la douzaine rêvée. On ajouta deux sellettes au chœur, deux lits au dortoir : ce qui occasionna des frais dont nous avons le détail dans les Comptes de l'Œuvre. Mais, par je ne sais quelle fatalité, on ne put maintenir ce chiffre. Il y eut toujours des enfants malades, et l'on revint presque de suite à 10. M. le chanoine Bertheaud, aussi officiai et vicaire général, reprit le projet du chanoine Edeline. Il y eut 12 enfants de son vivant jusqu'en 1681; mais, après sa mort (f 9 oct. 1681), on s'en tint pour toujours au nombre accoutumé.
Malgré, ou plutôt à cause de leur petit nombre, ces enfants étaient recrutés avec soin ; pour être reçus, ils devaient subir des formalités multiples et réunir beaucoup de qualités.
Il fallait d'abord qu'il y eut des places libres. Lorsque des enfants en exercice avaient achevé leur temps, qu'ils avaient perdu leur voix, qu'ils étaient malades ou indisciplinés, le maître de musique en prévenait le Chapitre, par l'intermédiaire des chanoines Commis à l'Œuvre. Celui-ci, après délibération, prononçait les renvois nécessaires, et décla-
« R. C. 1007/2, f. 134, 166 — 1007/3, f. 31 v. — G. 1463 — G. 168, f. 148 — G. 1450 - G. 340. Br. H, p. 29.
rait les places vacantes. Il s'agissait alors de trouver des sujets pour les remplir. Cette tâche incombait aux Commis et aux maîtres, qui étaient chargés de s'entendre à cet effet. Ils demandaient ordinairement l'autorisation de faire publier au prône des églises paroissiales de la ville, et en cas de pénurie, des églises de campagne, que les enfants doués d'une bonne voix eussent à se présenter. Le manque de sujets rendit souvent ces publications nécessaires au xvii° et surtout au xvme siècle '. Il arrivait alors que des enfants s'amenaient d'eux-mêmes : ainsi le Chapitre donna six livres en 1656 à un petit qui avait offert spontanément ses services. Mais le plus souvent ils étaient conduits par leurs parents ou par leur curé ; et dans ce cas, d'où qu'ils vinssent, ils étaient toujours indemnisés de leurs frais de voyage. En 1658, le curé de Binas
reçut douze livres, pour avoir accompagné deux de ses petits paroissiens, et le nommé Charron, de Janville, toucha
six livres pour avoir présenté son fils 2.
Les chanoines et les maîtres de musique se mettaient
aussi en campagne. L'un de ces Messieurs, en 1613
(12 avril), rapporta qu'il y avait à Mantes un enfant
ayant bonne voix ; aussitôt le Chapitre décida de le faire
venir et vota vingt livres pour son voyage. En 1703,
M. Grenet, l'un des Commis à l'Œuvre, raconta, de la
part du maître de musique, qu'on avait entendu dire à
Paris beaucoup de bien d'un enfant, et que déjà on avait
essayé de l'attirer à Noyon. Là-dessus, le Chapitre invita
2 G. 420, 41 août.
ce chanoine à écrire de suite à ses parents de l'envoyer à Chartres avant qu'il fût engagé.
Le maître de musique, de son côté, allait dans les pays, où lui étaient signalées de bonnes voix, pour les éprouver. En 1701, Quignon prit huit jours de congé pour chercher des enfants à Nonancourt et à Dreux. Cette région, paraît-il, était alors fertile en enfants de chœur. En 1762, Delalande se rendit aussi à Dreux, pour y examiner la voix d'un enfant qui, déjà chantre à la Collégiale de cette ville, n'osait se présenter publiquement ni faire le voyage de Chartres, de peur d'être renvoyé.
Le maître de musique sollicitait de plus le concours de ses confrères des Cathédrales voisines. Il avait ainsi la chance de trouver, par leur intermédiaire, des sujets mieux préparés. En 1711, Lalouette, maître de musique de Notre-Dame de Paris, offrit plusieurs de ses élèves. Le maître de musique de Caen, en 1744, envoya même ses deux fils. Les musiciens du roi recherchaient aussi ces places d'enfants de chœur pour leurs fils. Borel, dit Miracle (1717), Pétillau(1744), Thienot (1749), proposèrent les leurs au Chapitre, qui leur répondit de les amener et qui de fait les trouva bons à garder.
Les admissions avaient lieu à des époques indéterminées, quand elles succédaient à des vacances ouvertes par accident : mais habituellement, au xvne et au xvme siècle, les enfants qui avaient achevé régulièrement leur service partaient à Pâques, après les fêtes, et leurs remplaçants entraient la veille des Rameaux. Une fois cependant, en 1767, on recula l'entrée des uns et la sortie des autres jusqu'à la Saint Jean-Baptiste,
Il ne suffisait pas d'être présenté pour entrer à la Maîtrise; il fallait encore subir une épreuve. Au xive siècle, la recommandation d'un chanoine en tenait lieu. Clément de Dreux, en 1342, fut accepté, sur les seules instances de l'archidiacre de Dreux, et sur la promesse, faite par ce dignitaire, de payer sa pension. Mais, dès le xvie siècle, un véritable examen était requis. Alors, les Commis à l'Œuvre furent le plus souvent chargés par le Chapitre de le faire en son nom (27 mai 1532) ' ; mais plus tard, il se réserva de le faire lui-même, en pleine assemblée capitulaire.
Arrivés à Chartres, les petits candidats se rendaient de suite, sous la conduite de leurs curés ou de leurs parents, chez le maître de musique, à la Maîtrise. Celui-ci les gardait, s'il y avait lieu, jusqu'à la prochaine réunion des chanoines. Comme il y en avait trois par semaine, l'attente n'était pas bien longue. Le moment venu, il les conduisait dans la salle capitulaire, au milieu de tous les Messieurs assis gravement le long des murailles 2. Ordinairement, il en présentait plus qu'il n'était nécessaire d'en prendre; en 1704, Cabassol en présenta six pour une seule place libre; en 1709, en 1785, 1786, 1789, il y avait de même plus de candidats que de vacances. Par suite de cette affluence de sujets, l'examen se trouvait transformé en concours et devenait très sérieux.
Sur une invitation du Doyen, tous ces petits musiciens chantaient l'un après l'autre, devant le terrible Aréopage.
1 Bib. mun., 1016, Br. 0, p. 70.
2 Cette salle, située sous la Chapelle Saint-Piat, sert, depuis le commencement de ce siècle, de salle d'étude aux enfants de chœur de la nouvelle Maîtrise.
Plus d'un tremblait de peur, on s'en doute bien. L'épreuve finie, ils se retiraient, et les chanoines se consultaient pour choisir la meilleure voix. Tls n'arrêtaient pas toujours leur choix, séance tenante. S'ils avaient des doutes sur la valeur relative de ces candidats, ils ordonnaient au maître de les garder jusqu'au prochain Chapitre, pour les examiner de nouveau. Si la santé de quelques-uns paraissait délicate, ils les faisaient chanter devant un médecin. C'est ce qui eut lieu en 1704. Pour avoir omis cette précaution, en 1714, on s'aperçut trop tard que le dernier enfant reçu avait de notables infirmités. Craignait-on que la voix ne fût trop faible? On l'essayait au chœur, où l'enfant chantait à l'office, de préférence pendant les Petites Heures (1703). Après tous ces essais, on se prononçait.
Les candidats rejetés étaient reconduits chez eux aux frais du Chapitre. Quant aux autres, leur admission , pour être définitive, exigeait encore un certain nombre de formalités.
Il fallait produire un certificat de naissance légitime. Cette pièce fut requise dès les origines, en vue de la tonsure que les jeunes clercs ne devaient pas tarder à recevoir. Nous avons encore sous le titre de testimonium pro puero in albis, un acte de 1456, par lequel Pierre de Soullères, d'Orléans, et J. Imbault, de Meung, témoignèrent que Geoffroi Talon... était né de légitime mariage et de condition libre1. Plus tard, on exigea des parents qu'ils jurassent sur le chef de Sainte Anne, ad caput beatœ Annœ, que leurs enfants étaient de bonne naissance. Ce serment,
qui se prêtait dès 1485, persista jusqu'à la Révolution.
Les parents, ou ceux qui tenaient leur place, comme les tuteurs et fondés de pouvoir, étaient de plus obligés de s'engager à ne pas retirer les enfants avant l'achèvement de leur service, sans le consentement du Chapitre. On trouve la trace de cet engagement, dès 1478 '. On y tenait tant que quelquefois on reculait une admission même décidée, jusqu'à ce que les parents l'eussent contracté. En 1722, l'on attendit que Marais, maître de musique de Gaen, l'eut assumé, pour accepter ses enfants. Sur la fin du xviii0 siècle, cette formalité était tombée en désuétude : mais on eut lieu de s'en repentir, et on la rétablit en 1789 ~.
Après ces préliminaires, on procédait à l'installation du petit Maîtrisien. Elle avait généralement lieu à la fin d'un office, assez souvent à l'issue de Primes ou de Sexte, en présence des autres enfants de chœur, des chanoines et des parents eux-mêmes. C'était au Chantre qu'il appartenait de la faire et, à son défaut seulement, au plus ancien
i G. 266, 2 juin 1719, f. 367 v. Furent présents, Jean Borel de Miracle, officier ordinaire de la musique du Roy, et damoiselle Catherine Prudhomme, son épouse, demeurant ordinairement à Versailles, de présence en cette ville de Chartres, lesquels engagent au service de Messieurs, les vénérables doyen, chanoine et Chapitre de l'église de Chartres, pour tant et si longtemps qu'il plaira a nos dits sieurs, dans la dite église de Chartres, les personnes de Pierre Rorel et Jean-Louis Borel, leurs enfants, pour servir dans la dite église de Chartres, en qualité d'enfans de chœur, en conséquence du choix que ces Messieurs ont fait des dits Pierre et Jean-Louis Borel, dans leur Chapitre, les 9 avril 1718 et 24 mars 1719. Fait et passé à Chartres, dans l'escritoire du dit Chapitre , et ont le dit sieur Borel et sa dite épouse signé avec nous , notaires.
Nombreux furent ces engagements au xvmc siècle. Voir : G. 264, f. 38, f. 176— G. 265, f. 43 v., 47 v., 156 v., 231 v., 285— G.266,f.34 v.,207, 209 v.? 273 v., 276 v., 359 v., 367 v., 387 v. — G. 267, f. 49, 259.
chanoine. L'un ou l'autre prenait l'enfant, revêtu de son nouveau costume, à la sacristie, et le conduisait solennellement à la sellette qu'il devait occuper parmi ses petits confrères, du côté du Chantre ou du Doyen.
Les notaires du Chapitre assistaient à toutes ces formalités et en dressaient des actes en bonne et due forme qu'ils inséraient dans leur Registre des Contrats. Nous en avons encore une trentaine; le plus ancien est de 1478. Voici, à titre d'exemple, car tous ces actes se ressemblent, celui qui fut dressé à l'occasion du jeune Le vacher, le Ie' mai 1691 1 :
« Furent présents en leurs personnes Antoine le Vacher, » maître de danse et joueur d'instruments, et Catherine
» Gaboys, sa femme, demeurant à Chartres, paroisse de
» Saint-Martin, lesquels ont déclaré que, dès le 20 avril
» dernier, ils ont laissé au service de l'église de Chartres,
» pour y servir en qualité d'enfants de chœur, Antoine
» Levacher, leur fils, âgé de 7 ans et demi, en consé-
» quence du choix qu'il a plu à Messieurs du Chapitre de
» la dite église, faire de la personne de leur dit fils.
» Lequel fut hui installé, issue de Primes, au chœur de
» la dicte église, du côté de M. le Doyen, par M. Roze,
» en présence des dits Vacher et sa femme, après avoir
» preste les serments entre les mains du dit sieur Roze, à
» l'autel de Sainte Anne, que leur dict fils est né de légi-
» time mariage. Déclarent aussi qu'ils consentent que
» leur dict fils Levacher serve en la dicte église en qua-
» lité d'enfant de chœur, tant et si longtemps qu'il plaira
1 G. 262, f. 222 v. Voir aussi f. 47, 146, et G. 263, t 387, 387 v.
» au Chapitre. » Suivent l'appel et la signature des témoins.
•Après cela l'enfant était définitivement enfant de chœur de N.-D. de Chartres et élève de la Maîtrise.
Pour fixer son choix, le Chapitre considérait plus les aptitudes et la science musicale des candidats que leur âge, leur condition, leur pays.
Pour avoir des voix plus fraîches, plus faciles à former et plus durables, il prenait les enfants très jeunes encore, ordinairement entre six et huit ans. Sur 71 candidats admis au xvne et xvme siècle, 1 2 avaient moins de sept ans, 43 moins de huit ans, 10 moins de neuf ans, 6 seulement dépassaient ce dernier âge. Et pour ne pas être trompé sur ce point, le Chapitre se faisait présenter les actes de baptême. Beaucoup de parents en effet tenaient tant à faire entrer leurs enfants à la Maîtrise qu'ils étaient tentés de déguiser leur âge. De fait, cette fraude se répéta deux fois, coup sur coup, en 1761 et 1762. Un enfant de dix ans et demi se fit passer pour n'en avoir que sept, en exhibant l'acte de baptême d'un de ses frères décédé à l'âge d'un an. Un autre de cinq ans et demi présenta l'acte de baptême de son frère âgé d'un an de plus. Naturellement ces deux enfants, trop pressés, furent renvoyés.
Le Chapitre n'admettait un âge plus avancé que dans deux cas : d'abord lorsqu'il avait à remplacer un enfant de chœur thuriféraire. Pour manier l'encensoir à grandes chaînes, il fallait des enfants d'une taille élevée, d'une certaine force, et par suite plus vieux. Il transigeait encore lorsque le candidat avait déjà une préparation
musicale. Trop heureux de pouvoir l'utiliser de suite, et de n'avoir point à le former, œuvre toujours longue, difficile, incertaine, le Chapitre et le maître de musique l'accueillaient volontiers, malgré ses années plus ou moins nombreuses.
Cet empressement à prendre les voix déjà exercées fut l'occasion de quelques discussions entre les chanoines de Chartres et ceux de Dreux. Ceux-ci avaient dans leur Collégiale un petit virtuose de treize ans, qui, ayant appris qu'à la Maîtrise de Chartres une place était vacante, fît savoir secrètement qu'il la prendrait volontiers. Comme il ne pouvait venir se présenter lui-même de peur d'être renvoyé, le maître de musique alla l'examiner. 11 entendit sa voix, la trouva bonne, et, sur son rapport, le Chapitre de Chartres le fit venir et l'installa. Malheureusement il n'avait pas, sans doute par prudence, sollicité le consentement du Chapitre de Dreux. Celui-ci, furieux, écrivit une lettre de protestation contre ce qu'il appelait un enlèvement et réclama son petit chantre. Il se fît appuyer par le père de l'enfant qui, feig*nant de n'avoir pas applaudi à ce qui s'était passé, protesta lui-même contre le prétendu rapt. Un chanoine de Chartres fut délég-ué près de ceux de Dreux pour arranger cette affaire. Il y réussit, non sans mal. Les chanoines de Dreux voulurent bien que l'enfant restât à la Maîtrise, mais ils exigèrent que le Chapitre de Chartres déclarât, dans une lettre officielle au Chapitre de Dreux, qu'il n'aurait jamais g*ardé l'enfant, objet du litige, sans sa permission, et qu'à l'avenir il n'en recevrait aucun de la Collégiale, sans son consentement préalable.
Cet exemple montre que les chanoines de Chartres prenaient les voix qui leur convenaient, partout où ils les trouvaient, dans toutes les conditions, dans tous les pays. De 1688 à 1727, ils admirent les deux Marais, fils du maître de musique de Gaen, Borel, Petillau et Thienot, fils de musiciens ordinaires du roi. Ils acceptèrent aussi Sauvé, fils d'un maître d'école, Marg*at, fils d'un capitaine au régiment de Grancey. Les autres, sur 26 reçus dans cet intervalle, étaient fils de laboureur, de vigneron, de portefaix, de cuisinier, d'hôtelier, de vannier, de tailleur d'habits, de maître-serge, de tondeur de draps, de marchand de soie, de maître-cardeur, de peigneur, de charpentier, de parcheminier, d'imprimeur, de maître-convoyeur. Les orphelins n'étaient point écartés. L'un de ces petits n'avait plus que sa mère très pauvre ; en le prenant le Chapitre accorda des secours à cette femme malheureuse. Un autre était si dénué de tout en arrivant qu'il dut lui voter d'urgence des chemises.
Quant au pays d'origine, jusqu'au xvue siècle, les chanoines trouvèrent presque exclusivement dans Chartres et ses environs leurs enfants de chœur. Au xvne et au xvme siècle, où ils se préoccupaient davantage de la voix, ils les recherchèrent dans des contrées plus éloignées et surtout dans les villes; les villes sont en effet plus riches en gorges délicates et en talents musicaux que la campagne. Ils les firent venir de Châteaudun, de Gourville, de Janville, de Senonches, d'Epernon et surtout du Drouais. A la fin du xvne siècle, Dreux, Vernon, Vernouillet, Nonancourt, leur fournirent de nombreuses recrues. Au xvme siècle, ils en appelèrent même de dio-
cèses étrangers, de Rouen, de Gaen, de Sées, dEvreux, de Montreuil-Bellay, de Bordeaux, de Pithiviers, d'Etampes, de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye, et principalement de Paris. De 1742 à 1750, Paris n'en envoya pas moins de six. Le dernier qui fut reçu par le Chapitre en 1789, le petit Humbert, était parisien. Cette fécondité s'explique par la présence à Paris, pendant ce siècle, de plusieurs maîtres de musique, originaires de Chartres, lesquels étaient heureux de témoigner leur amour à leur église d'origine par l'envoi de jeunes artistes.
Le nombre de ces jeunes Maîtrisiens dont les documents nous ont conservé les noms est considérable, et nous en donnerons la liste en appendice. Nous relaterons aussi, quand le récit nous y amènera, les traits généraux ou particuliers de leur histoire.
Nous parlerons semblablement, à l'occasion, de deux autres catégories d'élèves, qui s'assirent quelque temps à leurs côtés, mais n'appartinrent qu'accidentellement à la Maîtrise. Nous voulons dire : d'une part, les chanoines ou ecclésiastiques qui furent de temps à autre envoyés près de leurs maîtres pour parfaire leur instruction dans le chant liturgique, et d'autre part, les écoliers laïques, externes ou pensionnaires, toujours payants, qui sollicitèrent, du xive au xvne siècle, la faveur de faire leurs études littéraires avec eux, à cause de la réputation de leurs professeurs. De ceux-ci, il sera naturellement question dans le chapitre des maîtres de grammaire; ceux-là trouveront leur place, lorsqu'il s'agùra de l'enseignement de la musique à la Maîtrise.